K. & K., une lettre d’Albanie

252505_217396691615242_4771190_nLe jour se lève de plus en plus tôt quand on voyage vers le sud-est, comme si l’été rajeunissait et nous accordait ce miracle. À Dürres, au bord de l’Albanie, le ciel s’est éclairci vers 5h30 alors qu’à Arles, la semaine de mon départ, il fallait encore attendre une heure supplémentaire pour discerner les vols des premiers martinets en plein ciel. Quand on dort dehors, sur une épaisseur de cartons qui adoucissent la rugosité du béton, les lueurs du matin prennent une importance baptismale. La journée sera longue, on le sait, mais ce sera un jour de marche sur une terre vénérée, à l’intérieur d’une autre Europe qui n’appartient pas encore à l’empire.

L’Albanie est un pays de bandits. Sa légende a résonné jusqu’en Afrique et à Thessalonique, je me souviens que les jeunes hommes afghans ou éthiopiens avaient peur d’en franchir la frontière, de crainte d’être capturés et dépecés de leurs organes par une mafia qui n’avait peur d’aucune police.

Mais l’Albanie a son Homère, l’infatigable Kadaré qui racontait souvent, à la fin du vingtième siècle, que son pays était peuplé de Don Quichotte. « Mais attention, disait-il. Ce seraient des Don Quichotte qui pourraient vraiment faire la guerre. Enrichis par le vrai sang.» 

J’ai aimé lire les grands romans de Kadaré bien avant de mettre les pieds dans ce pays qu’il avait fui en 1990. Mais je n’imaginais pas qu’un jour, j’allais pouvoir y rencontrer les nièces et les neveux de Musine Kokalari, cette femme qui a passé sa vie d’adulte et d’écrivain dans les prisons du dictateur, alors que Kadaré pouvait publier ses livres et ses poèmes sans en être inquiété. La paranoïa d’Enver Hoxha avait ses indulgences, difficiles à comprendre après coup, même si Kadaré s’en est beaucoup expliqué par la suite.

248231_217396684948576_5683739_nEn Albanie, les livres se vendent sur les trottoirs, à l’intérieur de petits kiosques où l’on achète aussi des cigarettes et des bonbons. À leurs vitrines, les romans d’Ismaïl Kadaré trônent bien en vue. Aucun des livres de Musine Kokalari n’est accessible, et même son nom semble encore inconnu des vendeurs.

Dans mon vieux cahier rouge, j’avais recopié certains de ses écrits de prison que j’avais essayé de traduire en français. J’ai commencé à les relire sur le bateau, puis dans les faubourgs de Dürres, pour faire un contrepoids à l’Albanie légendaire d’ismaïl Kadaré et à l’Albanie d’aujourd’hui, qui n’est pas encore amnésique. L’Albanie de Musine K. est appauvrie et humaine, emprisonnée et chaleureuse, archaïque et sans rancune. C’est elle que je suis venue retrouver.

 

Fragment d’un interrogatoire de Musine Kokalari 

On m’a arrêtée un 13 novembre.
Avec quelques autres prisonniers, ramassés de-ci de là, on m’a enfermée dans la cave d’une maison.
Là, il y avait Silo Kolesi et Sotir Polena qui m’ont interrogée :
– Vous êtes une social-démocrate ?
– Oui
– Vous avez essayé de diviser le peuple ?
– Quelqu’un peut vérifier ?
– Vous n’avez pas combattu.
– C’est vous qui m’avez empêchée.

Traduit de l’albanais par T.B.

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Des fleurs pour Musine Kokalari

Les cendres de Liu Xiaobo dans l’enfer de la Chine

« Entre fleurs fraîches et tanks
S’éteint le siècle passé
Reste une obscurité sanglante
Le commencement du nouveau siècle
Sans la moindre lueur de vie. »

★ Liu Xiaobo, poème

« Je ne suis pas parti car je considère que j’ai une dette vis-à-vis des victimes de Tiananmen. J’ai participé à cet événement très important pour la paix et la liberté et je me considère comme un survivant. La plupart des morts sont des étudiants, des ouvriers, c’est-à-dire le peuple chinois. Personne ne peut entendre la voix de ces victimes. C’est pourquoi, en tant que survivant, je dois parler en leur nom.»

★ Liu Xiaobo, extrait d’un entretien de février 2007

 

Liu Xiaobo, page 1 du Monde du 15 juillet 2017 © Tieri Briet

Liu Xiaobo, page 1 du Monde du 15 juillet 2017 © Tieri Briet

Liu Xiaobo vient de mourir. Le jeudi 13 juillet 2017, persécuté par l’État chinois, le dissident de Tiananmen a succombé à un cancer du foie et à l’absence de soins. Sa femme, la poétesse et photographe Liu Xia, était à son chevet à l’hôpital où il avait été autorisé à se rendre par l’administration pénitentiaire, celle-là même qui l’empêchait de se soigner à l’étranger, dans un établissement spécialisé. Deux jours après, elle répandait les cendres de son époux dans les eaux sombres d’une mer couleur de plomb, au large de Dalian. Liu Xiaobo est le premier prix Nobel de la paix à mourir emprisonné depuis Carl von Ossietzky, le pacifiste allemand  qui était détenu par les nazis et s’est éteint en 1938, dans un hôpital lui aussi. Le Parti Communiste Chinois de 2017 peut maintenant s’identifier pleinement au  Parti national-socialiste des travailleurs allemands, le fameux NSDAP (Nationalsozialistische Deutsche Arbeiterpartei) qui dirigea le IIIe Reich.

Contrechamp de la cérémonie d'incinération de Liu Xiaobo © 莫之许 - Mo Zhixu

Contrechamp de la cérémonie d’incinération de Liu Xiaobo © 莫之许 – Mo Zhixu

« Inhumain, une insulte, une honte, dégoûtant » : ce sont les mots, que l’artiste chinois Ai Weiwei a utilisés sur twitter pour décrire les conditions d’incinération de Liu Xiaobo, le journal Le Monde allant jusqu’à parler d’une «incinération kafkaïenne» dans son édition du 15 juillet. L’auteur et opposant Mo Zhixu a publié, sur son compte twitter, le contrechamp de la photo officielle diffusée par les autorités chinoises. On y voit les hommes de main du Parti Communiste Chinois présents en nombre pour surveiller les proches du dissident.

En 2007, avant même de rédiger la Charte 08, Liu Xiaobo  considérait qu’en Chine le pouvoir avait largement perdu la confiance du peuple. Et que sa légitimité en était donc atteinte. Dix ans après, ce sont nos chefs d’État qui redonnent une légitimité au pouvoir chinois et à son président, Xi Jinping. Le jour même de la mort de Liu Xiaobo, les présidents français et américain ont qualifié Xi Jinping de «grand leader», lors d’une conférence de presse conjointe à l’Élysée. C’est l’habituelle putasserie des puissants, quand ils se servent des médias pour s’envoyer entre eux des fleurs déjà pourrissantes.

Liu Shaoming (刘少明)

Liu Shaoming (刘少明)

Pékin peut continuer de persécuter ses opposants, assuré de la bénédiction des capitales occidentales. Début juillet, Liu Shaoming a été condamné à quatre ans et demi de prison pour des articles relatant la répression des manifestants de la place Tiananmen.

Ancien ouvrier, Liu Shaoming est aussi un militant, défenseur des droits humains dans un pays qui n’a jamais cessé de les ignorer. Il est incarcéré depuis mai 2015 à la prison de Guangzhou, Centre de détention No. 1, pour avoir décrit sa propre expérience lors des événements de Tiananmen, sur un site d’informations en chinois basé aux Etats-Unis. Début juillet, il a été condamné à 4 ans et demi de prison par le Tribunal populaire intermédiaire de Canton, a déclaré son avocat Wu Kuiming à l’AFP. «Il a été reconnu coupable d’incitation à la subversion et fera appel du verdict», selon M. Wu.

Page 2 du Monde du 15 juillet 2017 © Tieri Briet

Page 2 du Monde du 15 juillet 2017 © Tieri Briet

À l’époque, Liu Shaoming avait rejoint Pékin pour prendre part aux manifestations étudiantes. «C’est un prisonnier d’opinion et il doit être libéré immédiatement et sans conditions. La seule chose dont Liu Shaoming soit coupable est l’exercice légitime de sa liberté d’expression», a estimé dans un communiqué William Nee, un chercheur travaillant pour Amnesty International.

Contrairement aux flatteries présidentielles, il faut redire ici avec Liu Xiaobo, Liu Xia et Liu Shaoming que le gouvernement chinois doit cesser de persécuter ceux qui refusent l’amnésie imposée de force. Tiananmen ne s’effacera pas des mémoires.

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Liu Xiaobo, Vivre dans la vérité, Bleu de Chine, Gallimard

Liu Xiaobo, Vivre dans la vérité, Bleu de Chine, Gallimard

En français, trois livres de Liu Xiaobo sont disponibles aux éditions Gallimard. On peut également lire un entretien de 2007, qu’avait publié L’Express en 2012.

Quand tu fais l’aventure, c’est comme ça : ou tu deviens sage ou tu deviens fou

Marion Cousin & Gaspar Claus à Convivència, Arles, 15 juillet 2017 - © Tieri Briet

Marion Cousin & Gaspar Claus à Convivència, Arles, 15 juillet 2017 – © Tieri Briet

Ce matin, en lisant le récit d’Enzo qui a fui le Cameroun, traversé le Mali et l’Algérie, survécu en Lybie avant d’embarquer au nord de Tripoli sur un bateau de bois, j’entendais le chant d’une femme par la fenêtre grande ouverte. De loin, à travers les variations du mistral, une voix à la Meredith Monk et les derniers réglages, juste avant le concert de midi. Convivència, c’est le festival dans mon quartier, des musiques de Méditerranée à partager dans la rue, pour commencer, et depuis trois ans sur un parking un peu plus loin qu’on a vidé de ses voitures, sous les platanes où chantent aussi des cigales.

Alors je suis venu pour écouter. Le chant de Marion Cousin et le violoncelle de Gaspar Claus. Des chansons de geste et des chants de travail dans les champs, recueillis à Majorque et Minorque. Ses mains à elle scandent un chant de fauchage, puis un chant de cueillette des olives. Lui joue du violoncelle les yeux fermés et les pieds nus. Sur scène il n’y a rien d’autre, pas besoin. Seulement son chant à elle et ses deux mains qui dansent, son violoncelle à lui les yeux fermés, et parfois une guitare qu’elle utilise comme un tambour. Sa voix est lente, ce sont des mélopées venues des îles, et ses deux mains aussi sont lentes doigts fragiles qui remuent, effleurent, approchent des gestes d’une marionnette à fils. Comme lui, elle a fermé les yeux pour chanter plus profond.

Elle nous raconte l’histoire qu’elle va chanter. Une chanson triste, disent les lèvres très rouges, le récit de la vie d’une jeune femme désirée par son père, jalousée par sa mère, enfermée à double tour et qui n’a, pour apaiser sa soif, que l’eau puisée dans la mer. Elle réclame de l’eau de source à ses frères, à ses sœurs, le chant est sa supplique. Quand son père lui apporte enfin un peu d’eau, il est trop tard et c’est la fin du chant. Une tragédie venue des îles, à l’ouest d’une mer devenue tragédie.

Et puis vient la magie. Commence le chant de la cueillette des amandes à Majorque, qui est aussi un chant d’amour et de désir. Là-bas, les amandes fraîches sont toujours un délice, disent les lèvres de Marion. Les deux musiciens sont rassemblés autour du violoncelle dont ils vont jouer à quatre mains. Avec l’index de la main droite, elle fait vibrer la corde la plus aigüe pendant que son archet à lui, bâton de magicien, fait surgir une voix de femme du violoncelle. C’est un chant à deux voix, la femme aux lèvres rouges et la captive du violoncelle, celle que personne n’a jamais vue dans les coulisses, derrière le rideau rouge. Le soleil dans les arbres entoure l’étrange trio d’un peu de vent. C’est une magie du sud, ramenée de la mer-tragédie et chantée à la douce, à la manière d’un sortilège assez puissant pour protéger les chants perdus de l’amnésie définitive. En écoutant, je pensais à Enzo, naufragé sauvé des eaux et recueilli par l’Aquarius, le bateau de SOS Méditerranée. Je me disais que ces chants étaient pour lui, qu’ils apaiseraient peut-être son âme d’exilé loin des chants de l’Afrique.

Réfugiés à bord de l'Aquarius, le bateau de SOS Méditerranée. Arrivée au port de Saleme, Italie, le 26 mai 2017. © Carlo Hermann, AFP

Réfugiés à bord de l’Aquarius, le bateau de SOS Méditerranée. Arrivée au port de Saleme, Italie, le 26 mai 2017. © Carlo Hermann, AFP

« Quand tu fais l’aventure, c’est comme ça : ou tu deviens sage ou tu deviens fou.» Ce sont les mots d’Enzo qu’a recueillis Marie Rajablat, dans le voyage qui ramenait les naufragés jusqu’en Sicile. Un quart des passagers de l’Aquarius sont des mineurs : des bébés, d’à peine quelques jours parfois, sans compter les trois qui sont nés à bord, des enfants et des adolescents qui ont déjà vécu plusieurs vies, avant d’arriver sur le pont. Eux aussi, les enfants de la mer, les enfants du Sahel, ils vont avoir besoin de chants disparus pour apprendre et grandir dans un monde sans mémoire, incapable d’accueillir.
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Pour lire le témoignage d’Enzo et écouter les chants de Marion Cousin et le violoncelle de Gaspar Claus :

Si nous voulons vivre hors la loi des meurtriers

— Est-ce que tu crois qu’en te laissant mourir de faim l’injustice va cesser ?

★ GULSUMAN ADA DONMEZ

★ GULSUMAN ADA DONMEZ

Non. Personne ne croit ça. L’injustice fait partie du système. Mais ce qui nous ramène maintenant en Turquie, c’est la très longue, très sombre mémoire des opposants morts en grève de la faim. La litanie des noms des morts qui n’ont jamais été gravés sur le moindre monument. Un mémorial pour apaiser la douleur de nos âmes.

Pourtant, durant les sept premières années du XXIe siècle, ils furent plus d’une centaine à mourir jeunes et affamés, agonisant au terme d’un jeûne qui dépassait souvent les cent vingt jours. Je pense à Gulsuman Ada Donmez qui avait 38 ans, morte au 147ème jour à l’hôpital. S’il vous plait, vous qui lisez son nom, regardez son visage. Elle était née en mai 1964, membre de l’Association pour l’entraide des parents de détenus. Elle jeûnait par solidarité envers son frère incarcéré, lui même «gréviste de la mort».

Et puis il y a Zehra et Djanan Kulaksiz qui étaient sœurs. Elles souriaient toutes les deux à l’approche de la mort, joyeuses et obstinées comme Nuriye peut l’être aujourd’hui. Djanan était la plus jeune, la première à mourir à l’âge de 19 ans, le 15 avril 2001, après 137 jours de jeûne. Zehra lui survivra un peu plus de deux mois et mourra à 22 ans, le 29 juin 2001, après 223 jours de grève de la faim. Je parle d’elles pour éviter que leurs noms ne s’effacent de nos pauvres mémoires. Pour empêcher que l’inoubliable sourire de Nuriye Gülmen ne vienne effacer les visages rayonnants des deux sœurs.

★ Nuriye Gülmen & Semih Özakça

★ Nuriye Gülmen & Semih Özakça

Affamées volontaires pour affronter un pouvoir impassible, Gusulman et Zehra, Djanan et Nuriye nous enseignent la force de vivre sans concessions. Elles nous apprennent à lutter contre une violence d’État qui semble aujourd’hui sans limites, et qu’il nous faut détruire si nous voulons vivre hors la loi des meurtriers.

Cette lutte a pourtant une longue histoire en Turquie, qu’on peut tenter de raconter en remontant le temps. En 1996, à la prison de Bayram Pacha, une grève de la faim avait déjà fait douze morts quand sont intervenus trois écrivains, Yachar Kemal, Orhan Pamuk et Zulfi Livaneli, dont le patient travail de médiation a permis d’interrompre l’hécatombe annoncé. C’est une victoire qu’il faudrait raconter plus en détail. Je sais seulement que les grévistes réclamaient la fermeture de la prison de haute sécurité d’Eskisehir, et qu’ils l’ont obtenue. Cinq ans plus tard, en 2001, le ministre turc de la justice demande aux trois écrivains d’aller voir à nouveau les prisonniers en grève de la faim, et de tenter de de trouver une issue au bras-de-fer, comme ils l’avaient fait avec succès en 1996. Bachar Kemal, Orhan Pamuk et Zulfi Livaneli sont donc allés discuter en prison avec les représentants des grévistes. Mais cette fois sans succès.
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★ Yachar Kemal

★ Yachar Kemal

Pour Yachar Kemal, cet échec est demeuré une blessure, née de l’indifférence de la population. «Je n’arrive pas à m’expliquer pourquoi cette fois-ci, la presse et l’opinion publique ne suivent pas autant l’affaire: en 1996 des dizaines de journalistes sont venus d’Europe pour m’interviewer; cette fois-ci même ceux que je connais personnellement ne m’ont pas appelé.»

Douze ans auparavant, une autre grève de la faim avait coûté la vie à Abdullah Meral, Haydar Başbağ, Fatih Öktülmüş et Hasan Telci, quatre militants du parti d’extrême-gauche Devrimci-Sol, la Gauche Révolutionnaire, qui était le principal groupe d’opposition à la junte militaire alors au pouvoir. En 1988, GrupYorum leur a consacré une chanson sur l’album “Berivan”. Ces grèves de la faim menées jusqu’à la mort s’inspiraient de celles des prisonniers politiques de l’IRA dans la prison de Long Kesh, en 1980.
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★ Nâzim Hikmet

★ Nâzim Hikmet

De grève en grève, on peut remonter encore plus loin dans l’histoire de la Turquie, au moins jusqu’à Nâzim Hikmet en 1950. Il était alors incarcéré depuis dix ans déjà à la prison de Brousse, où il avait écrit de nombreux poèmes et des pièces de théâtre, tout en traduisant Tolstoï en turc et en souffrant d’une santé de plus en plus fragile, quand il entama deux grèves de la faim successives. De leur côté, Louis Aragon et Tristan Tzara essayaient de mobiliser les écrivains du monde entier pour alerter sur l’emprisonnement d’un poète de plus en plus malade, et qui risquait de mourir en prison.

« Les plus belles années de sa vie, écrivait Tzara, Nâzim les a passées en prison, où il n’a cessé d’écrire des poèmes. Mais les murs de sa prison de Brousse, en dépit de leur solidité, n’ont pas pu empêcher la voix de la poésie de se faire entendre et de parvenir jusqu’à nous. C’est l’action des hommes épris de liberté et l’indignation suscitée dans le monde entier par la cruauté du gouvernement turc envers un grand poète qui ont arraché Nâzim à la mort lente qu’on lui réservait. Il est inutile de se demander d’où vient cet acharnement des réactionnaires à vouloir supprimer les poètes. N’est-il pas la meilleure preuve de l’efficacité de leurs écrits, lorsque, sous la pression des événements, la poésie devient une arme de libération.»

En 1950, les journaux turcs commencent à parler de cette mobilisation en faveur de la libération du poète. La même année, Yachar Kemal était lui aussi en prison, où il subissait des tortures. Dans une lettre du 5 avril, Nâzim Hikmet écrit à son ami Vâlâ : «Je n’arrive pas à prévoir quel sera le résultat de tout ça, de toutes ces démarches, mais tout comme toi, je n’ai pas perdu tout espoir, le bon sens, la conscience nationale finiront bien par faire triompher la justice. Je veux dire que je me mettrai, le 8 de ce mois, à la grève de la faim avec espoir, et pas du tout par désespoir. Et si même j’y laissais ma peau, c’est avec espoir que j’aurais vécu jusqu’à mon dernier souffle.»

Plus loin dans la même lettre, le poète donne je crois le sens de ces grèves qui peuvent aller jusqu’à la mort, et qu’il liait d’instinct à une joie obstinée, de la même façon que Nuriye Gülmen dans ses derniers messages de prison. « Et soyez vous-mêmes pleins d’espoir, écrit Hikmet, malgré tout, toi surtout Vâlâ, ne t’énerve pas, ne te fais pas trop de souci, dis-toi bien que moi, je suis plein d’espoir, que je nage dans la joie de réclamer ce qui n’est que justice, j’ai la chance de me dire que justice sera faite, de toute façon, même si je mourais, oui, j’ai la chance d’y croire, d’en être certain. Souviens-toi bien : je ne me suicide pas, je n’exerce pas un chantage quelconque, je ne m’entête pas, c’est tout simplement parce qu’il ne me reste aucune autre solution que de mettre ma vie en jeu, pour que les voies légales puissent enfin s’ouvrir, pour que cette erreur judiciaire qui traîne depuis treize ans soit enfin réparée.»

Par chance, suite à la victoire électorale du parti démocrate, une amnistie générale est votée. Nâzim Hikmet est libéré et cesse aussitôt sa grève de la faim. Comme a pu l’écrire Luis Suardiaz, dans un poème adressé à Nâzim Hikmet depuis La Havane :

Ton cœur
Était aussi une arme de combat

★ Nuriye Gülmen, traduction des lettres à Milena en turc

★ Nuriye Gülmen, traduction des lettres à Milena en turc

Dans la Turquie d’aujourd’hui, écrasée sous les diktats d’un tyran revanchard, le cœur de Nuriye Gülmen est devenu lui aussi une arme de combat.  Avant d’être limogée, elle était chercheuse et enseignante en littérature comparée et il y a quelques jours, j’ai découvert qu’elle avait traduit les lettres de Kafka à Milena. Lettres fascinantes et seules traces d’un amour tourmenté, puisque les lettres écrites par Milena Jesenska ont été égarées. Ce sont les seules lettres de Kafka que Nuriye Gülmen a traduites en langue turque. Je dois cette découverte à Bahar Kimyongur, un journaliste turc exilé en Belgique, qui a organisé, avec le Comité pour la levée de l’état d’urgence en Turquieune marche de Liège à Bruxelles en soutien à Nuriye Gülmen et Semih Özakça.

Ces lettres, qu’on peut lire aussi en français, sont un trésor absolu de la littérature du XXème siècle. Elles portent en elles la démesure d’un amour d’écrivain, mêlée à la peur et la culpabilité qui n’ont jamais cessé de torturer Kafka. Milena Jesenka était «vraiment fabuleusement belle», avait-il écrit dans l’une d’elle. La belle était alors mariée à Ernst Pollak, traducteur lui aussi, avec qui elle habitait à Vienne. En 1920, elle devint la traductrice en tchèque de Kafka qui écrivait en allemand. Dans son Journal, le 2 décembre 1921, il fait d’elle une créature céleste : «Elle est le ciel fourvoyé sur terre.» Il a raison, il suffit de consulter les photographies de son visage et de songer au rêve prémonitoire qu’elle a noté en 1919, décrivant les trains et les camps de la mort où elle mourra le 17 mai 1944, déportée à Ravensbrück.

★ Milena Jesenska

★ Milena Jesenska

J’aime l’idée qu’Aslı Erdoğan, si attachée aux textes et au monde de Kafka, ait pu lire ses lettres dans la traduction de Nuriye Gülmen, sous cette couverture jaune de chrome. Qu’en langue turque, les deux femmes aient partagé les fantômes dont Kafka parle sans cesse à Milena. «Mais écrire des lettres cela signifie se dénuder devant les fantômes, ce qu’ils attendent avidement.» On pense à toutes ces lettres qu’Aslı Erdoğan et Nuriye Gülmen ont pu écrire de leurs cellules. Lettres d’alerte dépouillées et analysées par les fantômes de la police du ministère de l’Intérieur. «Les baisers écrits ne parviennent pas à destination, mais les fantômes les boivent sur le chemin jusqu’à la dernière goutte.» Et plus loin encore ces mots, qui annonçaient le pire : «Les fantômes ne mourront pas de faim, mais nous serons anéantis».

T.
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Pour mémoire, Cengiz Soydas est mort le 21 mars 2001, à son 153ème jour de Grève de la faim, dans la prison de type F de Sinan, à Ankara.

Le 7 avril 2001, Adil Kaplan est mort au 170ème jour dans le prison de Type F à Edirne et Bulent Coban est mort au 160ème jour de Grève de la faim dans le prison de type F de Kandira.

Le 11 avril 2001, Nergiz Gülmez est mort à son 170ème jour de Grève de la faim dans le prison de type F à Kartal, à Istanbul. Le même jour, Fatma Ersoy mourait dans la prison de Çanakkale. Elle en était à son 173ème jour de grève de la faim.

★ Abdullah Bozdag

★ Abdullah Bozdag

Le lendemain, jeudi 12 avril 2001, ils étaient trois à mourir de faim. Tuncay Günel, emprisonné à Edirne pendant qu’Abdullah Bozdag et Celal Alpay décédaient à l’hôpital d’Izmir.

Le 14 avril 2001, c’était Erol Evcil qui mourait à son 179ème jour de grève de la faim dans la prison de Sincan, à Ankara. Le même jour et dans l’hôpital de la même ville, Murat Hoban mourait d’épuisement. Il en était à son 177ème jour de grève de la faim.

Le lendemain, dimanche 15 avril 2001, c’est Djanan Kulaksiz, la plus jeune des deux sœurs qui décédait chez elle, à son 137ème jour de grève de la faim pendant que Sedat Gürsel Akmaz mourait de faim lui aussi, à l`hôpital d’Izmir.

La liste est sans fin, mais je continue de recopier les noms que je découvre, pour empêcher l’oubli. Un an plus tard, les morts continuaient. Le 10 mars 2002, une infirmière gréviste de la faim décédait à 13h30, à l’hôpital de la Prison Bayrampasi d’Istanbul. Elle s’appelait Yeter Güzel et était membre du Syndicat des travailleurs de la Santé. Le lundi 1er avril 2002, Meryem Altun mourait à l’hôpital de Sagmancilar. Elle en était à son 231éme jour de jeûne.

Nos mémoires aussi seront sans fin, assoiffées de justice.

Erri de Luca, pour réécrire la géographie de l’Europe

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Première page de Libération, lundi 20 avril 2015

En 2013, suite à plusieurs naufrages d’embarcations au sud de Lampedusa, Erri de Luca avait écrit ce texte qu’il est important de relire, et que Danièle Valin avait traduit pour Libération. À nouveau, c’est un texte pour accueillir ceux qui fuient, en tentant une géopolitique d’un genre nouveau, où l’on retrouve cette idée fondamentale que  Francisco Sionil José, le grand écrivain philippin, résume d’une phrase qui pourrait nous servir de totem : « Seule la mer nous unit. »

Le désert éclairé du Minotaure

Je sais de l’Europe que son nom est grec, il veut dire Grands Yeux. Je sais qu’elle fut enlevée dans une région de l’actuel Israël par le roi des Dieux, Zeus, qui l’emmena en Crète. Je sais qu’elle fut la mère de Minos, constructeur du plus célèbre labyrinthe de l’histoire.

Ce parcours à reculons m’aide à savoir que l’Europe d’aujourd’hui est apparentée à un édifice labyrinthique aux nombreuses entrées et sans issue. Avant tout, sans issue : du format Europe on ne revient pas en arrière. Son union monétaire retient ses membres, comme le faisait le Minotaure avec les vierges qui lui étaient consacrées. Quelque part en Allemagne, dans un repaire inaccessible, au nom exotique de Buba (Bundesbank), le Minotaure Euro gouverne les nations et les soumet à son régime alimentaire. Il a appris la leçon et n’autorise l’entrée à aucun Thésée muni du fil de retour.

L’Europe est une expression monétaire. Sa tenue interne est inférieure à la Suisse la plus solide, qui est aussi une fédération, mais avec un seul drapeau, une seule politique étrangère, un seul système de santé et de justice. Mais l’Europe n’est pas une tour de Babel, qui fut une œuvre d’intense et visionnaire concorde, cherchant à atteindre le ciel au moyen d’une construction.

Rien de ce projet commun de l’humanité d’alors ne se retrouve dans le format Europe. Ici, la guerre de cent ans continue avec d’énormes moyens financiers protégés par le secret bancaire, privilège élevé au rang d’un sacrement. Sans issue, l’Europe a beaucoup de portes. L’une d’elles se trouve à Lampedusa, île au nombril de la Méditerranée. Elle s’étend en longueur sur la carte de géographie et a deux bords opposés : l’un est abrupt, à pic, inapprochable ; l’autre est au contraire plein de baies, de criques, de lieux d’accostage.

IMG_7110Sa forme décide de sa vocation : inaccessible au nord et grande ouverte au sud. Telle est aussi l’Italie, elle a les Alpes au nord, la plus haute muraille du continent. De là se détache un bras de terre qui s’allonge dans la Méditerranée et finit avec les Pouilles et la Calabre, qui sont des extrémités de main ouverte. Et à côté, la Sicile est un mouchoir au vent qui salue.

L’Italie est une terre qui s’est étendue en forme de pont et qui a servi à ça. Avec la Grèce, elle forme les racines d’Europe dans la mer. Ses ports ont déchargé les civilisations venues de l’Orient par l’intermédiaire des commerces, des invasions, des révélations de messages urgents de divinités. Un abîme d’histoire est déposé sur le fond marin, aujourd’hui recouvert par des couches de corps de voyageurs non autorisés.

Aujourd’hui, la mer Méditerranée est une fosse commune de naufragés coulés par mer calme, repoussés au hasard, à l’aveuglette. Sur leurs corps avance sans relâche le flux des débarquements successifs, au gré de l’obscurité et de la fortune, qui, parfois, coïncident.

Aujourd’hui, l’Europe est le désert le plus éclairé du monde. Pour finir, je déclare que je suis un citoyen de la Méditerranée, de sa république de la mer. J’appartiens au Sud auquel l’Europe doit vocabulaire et autels, art et métaux, pain et vin, et, en dépit des grands yeux de son nom grec, ne distingue et ne voit que dalle.

Traduit de l’italien par Danièle Valin

Erri de Luca, Le désert éclairé du Minotaure, Libération du jeudi 31 octobre 2013

 

Ahmet Altan, pour continuer d’écrire dans la prison de Silivri

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Ahmet Altan

Après deux premières journées de procès, c’est seulement demain qu’Ahmet et Mehmet Altan pourront plaider devant leur juge, face à ce procureur aux ordres qui les accuse d’avoir aidé les auteurs du coup d’État de juillet 2016. Leur plaidoirie est attendue et ils ont passé neuf mois en détention préventive pour les écrire. L’ONG P24 (1) a eu la bonne idée de les traduire en anglais et j’ai essayé, à mon tour, d’en traduire certaines pages en français, qui permettent d’imaginer plus précisément dans quel duel les écrivains et journalistes s’engagent face à l’État. Un duel où c’est leur vie qu’ils risquent, où c’est leur famille qui est détruite, au fil des mois, puisqu’on dit ici que la peine de mort sera bientôt rétablie en Turquie. Les mots d’Ahmet Altan portent une violence implacable et nécessaire. Et le courage qu’il fallait pour accuser l’État d’être devenu criminel, c’est celui d’un homme qui est aussi haï par une grande partie de la gauche turque.

Mehmet-Altan

Mehmet Altan

« Les généraux aux commandes de l’appareil d’État avaient cherché à arracher la Turquie au monde civilisé. Aujourd’hui, Erdoğan et l’AKP viennent de réussir cet exploit.

Les pachas avaient tenté de supprimer la loi et la justice. C’est exactement ce qui a lieu aujourd’hui.

Les pachas essayaient de jeter en prison tous les dissidents et tous les démocrates. Aujourd’hui c’est chose faite.

Les pachas avaient la volonté de contrôler tous les médias. Aujourd’hui c’est enfin arrivé.

Dois-je continuer ?

En quoi établir ces faits et parler de similitudes aurait à voir avec des actes criminels et le coup d’État ?

En quoi parler contre le retour aux jours de contrôle militaire pourrait être vu comme un soutien au coup d’État militaire ?

Dans la même logique, le procureur a aussi comptabilisé chaque fois que j’ai prononcé le mot « Erdoğan » dans mon allocution.

Pourquoi ?

Parce qu’il veut vous dire que je critique Erdoğan et que par conséquent je devrais être en prison.

Là, vous avez la loi de la nouvelle ère :

« Vous ne pouvez pas critiquer Erdoğan. Si vous le critiquez vous serez envoyé en prison.»

Je critique Erdoğan et vous m’avez jeté en prison.

Ce n’est pas le règne de la loi.

Qu’est-ce que c’est ?

C’est le règne de la loi de facto qui approuve un présidentialisme de facto.

C’est un acte criminel commis au nom de la loi.

Ce n’est pas parce que je suis un criminel que je suis en prison. Je suis en prison parce qu’un État de droit criminel est au pouvoir.

De telles choses arrivent. Vous êtes jeté en prison parce que vous défendez la loi et que vous avez raison. Et le coupable peut se déguiser de lui-même en procureur.

Mais personne ne devrait s’alarmer ou s’effrayer. Ça ne sera pas très long. Un jour le droit se réveillera.

Maintenant je veux vous lire une phrase de mon discours que le procureur n’a pas citée en lettres capitales :

« Ils parlent de ça comme si Erdoğan était là pour rester toute sa vie. Erdoğan sera parti dans deux ans. Les élections approchent, personne ne peut savoir ce qui arrivera d’ici deux ans pendant les élections.»

Vous avez sûrement compris pourquoi le procureur n’a pas cité cette phrase en lettres capitales.

L’homme dont il prétend « qu’il avait connaissance qu’un coup d’État aurait lieu le lendemain » évoque Erdoğan quittant le pouvoir après avoir perdu les élections dans deux ans.

Comment un homme sachant qu’un coup d’État doit avoir lieu dans les prochains jours peut-il envoyer un « message subliminal » au sujet de ce coup d’État en parlant de l’éviction d’Erdoğan à l’occasion des élections deux ans plus tard.

Est-ce un crime de dire qu’un homme politique sera évincé au moment des élections ?

De quel crime s’agit-il ?

Sans compter que je pense exactement la même chose aujourd’hui.

Erdoğan sera évincé par des élections.

Il n’y a pas besoin de coup d’État pour en finir avec Erdoğan. La police d’Erdoğan prépare déjà son départ.

C’est comme une blague de Nasreddin Hodja (2).»

Et puis il y aussi des questions dans la plaidoirie d’Ahmet Altan, beaucoup de questions qui resteront sans réponse, comme celle-ci :

« La guerre civile est terrifiante.
Est-ce un crime de dire ça ?»

Et sa conclusion :

«Dans un de ses romans, John Fowles a écrit qu’il n’y a pas un seul juge dans le monde qui ne soit jugé à partir de ses propres décisions.

C’est vrai.

Tous les juges sont jugés à partir de leurs propres décisions.

Vous aussi serez jugés à partir de vos propres décisions.

En fonction de la manière dont vous voulez être jugés, à partir du genre de verdict que vous voudriez pour vous-même, en fonction du souvenir que vous voudriez laisser de vous-même, vous devez juger en conséquence.

Parce que vous êtes celui qui sera jugé.

Merci pour votre temps et votre patience.»

Ahmet Altan, emprisonné à la prison de Silivri depuis septembre 2016.

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(1) P24 est une ONG créée par des journalistes turcs pour défendre l’indépendance et la liberté de la presse en Turquie. Face à l’emprisonnement de plus de 160 journalistes, le travail de P24 est devenu essentiel. Aujourd’hui, ils sont en première ligne pour défendre Ahmet Altan, romancier et journaliste, et son frère Mehmet Altan, professeur d’économie et auteur d’essais politiques. L’un comme l’autre comparaissent aujourd’hui au palais de justice de Çağlayan. Ils risquent la perpétuité multipliée par trois, un peu comme une tumeur incurable de l’injustice d’Etat.

(2) Nasr Eddin Hodja, parfois orthographié Nasreddin ou Nasreddine, est un personnage mythique de la culture musulmane, philosophe d’origine turque, né en 1208 à Sivrihisar et mort en 1284 à Akşehir.

#MehmetAltan #NazlıIlıcak & #AhmetAltan
#AltanlaraOzgürlük & #TalebimizTahliye
#SaveTurkishJournalists

Le sourire de Nuriye et la mort du tyran

En hiver, pendant les jours de neige de 1984, un loup était entré dans Istanbul. Il venait seul et affamé, surgi d’une forêt primaire qui s’étendait jusqu’aux portes de la ville. La bête a fait la Une des journaux, cherchant sa nourriture dans les rues de Şişli avant d’être abattue au fusil-mitrailleur, dans ce quartier où l’État a fait construire trente ans plus tard un palais de justice pharaonique, tout près des Trump towers qui sont encore un autre symbole de morgue et d’arrogance. C’est dans ce palais de justice que seront jugés, le lundi 19 juin 2017, Ahmet et Mehmet Altan. Le procureur d’Istanbul a requis contre chacun des deux frères la perpétuité multipliée par trois. Jeudi 22 juin, ce sera au tour d’Aslı Erdoğan de comparaître devant ses juges, quatrième audience d’un procès qui s’avère déjà interminable.

Les dieux de la littérature sont en colère : Ahmet Altan et Aslı Erdoğan sont deux immenses écrivains de langue turque, accusés l’un et l’autre d’avoir écrit dans les journaux des articles sans concession, incroyablement courageux tous les deux, au point de prendre inlassablement la défense des peuples et des minorités massacrés par l’État-AKP. Mais Ahmet Altan et Aslı Erdoğan étaient et demeurent aussi deux journalistes insoumis, attachés aux droits de l’homme comme pouvaient l’être Vaclav Havel et Anna Politkovskaïa, d’une manière à la fois intransigeante et joyeuse. Et si je parle de joie, c’est parce qu’il faut aussi une joie démesurée pour affronter la mort quand elle devient un principe politique, une obsession gouvernementale capable de rendre malade tout l’appareil d’ État. Par chance, leurs romans à tous les deux sont traduits en français, qui racontent des mondes très éloignés l’un de l’autre, avec deux écritures aussi divergentes que possible, mais d’une intensité humaine et d’une puissance narrative qu’on ne croise pas souvent, même dans une vie de lecteur affamé comme ce loup dans la neige.

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Nuriye Gülmen

Pourtant, c’est un autre visage qui plane sur ces procès. Un visage irradié par une joie différente, plus difficile encore à comprendre. Une joie hors des limites humaines que nous connaissons tous. Et un visage devenu maintenant une icône en Turquie, celui d’une jeune chercheuse en littérature comparée qui s’est révoltée, elle aussi, contre le principe politique de la mort systématique, la mort infligée par l’appareil d’État turc à tous ceux qui continuent d’en contester l’iniquité et la violence. Ce visage et cette joie portent le nom de Nuriye Gülmen et j’ai tenté plusieurs fois de raconter son histoire, l’histoire démesurée d’une femme qui a acquis maintenant la stature d’un Gandhi ou d’un Mandela. Aujourd’hui, Nuriye en est à son 104 ème jour de grève de la faim, emprisonnée depuis mai comme son compagnon de lutte, Semih Özakça, un instituteur que son métier passionne au point de risquer sa vie lui aussi, pour continuer de l’exercer. Tous les deux, ils iront jusqu’au bout de leur combat pour la justice, préférant mourir plutôt que de renoncer à leurs droits. Leur courage est un enseignement d’une valeur irremplaçable, et chaque lettre que Nuriye a pu écrire depuis sa cellule est une leçon d’humanité simple et joyeuse.

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Lettre et dessin de Nuriye Gülmen

Mais Nuriye a eu un premier malaise cardiaque cette semaine. Elle n’arrive plus à marcher et son état de santé a déjà subi des séquelles irréversibles. Dans son palais, le bourreau qui se prend pour un président de la République de Turquie a d’ores et déjà pris l’apparence d’une ordure sanguinaire, qui laisse mourir deux jeunes passionnés par leur métier plutôt que d’en faire des héros nationaux et de revenir sur ces milliers de limogeages qui ont saigné le pays.

Mais ce que disent les rues d’Istanbul, c’est que le jour où Nuriye va mourir, la révolte prendra feu dans les villes de Turquie et qu’il y aura à nouveau d’autres morts, comme pendant l’occupation du parc Gezi en 2013. Peut-être que le tueur d’Ankara attend ce jour lui aussi. Depuis qu’il a réussi à perdre son référendum truqué en avril, il sait qu’il n’a pas d’autre avenir que sa destitution par un peuple en colère. Comme autrefois Ceaucescu ou Honeker. C’est vrai, il faudra au moins une guerre civile pour déchoir le nouveau sultan d’Ankara, mais nous serons des millions à danser sur sa tombe.