Philippe Lançon, un livre pour rester là où l’événement a eu lieu

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Une phrase de Philippe Lançon peinte sur un mur d’Arles.

Le jour ne s’est toujours pas levé mais les oiseaux l’attendent. Ils sont déjà prêts, à l’abri de la pluie sous l’épaisseur des feuillages. Ils préparent le premier chant et j’attends leur signal, attentif à chaque mouvement d’ailes à travers l’ombre des arbres, là où j’ai trouvé un refuge moi aussi. Drôles d’oiseaux noirs dans le noir d’avant l’aube : ils semblent avoir accepté ma présence immobile auprès d’eux et je leur en suis reconnaissant.

Aux premières lueurs, tout à l’heure, je continuerai de lire la douloureuse histoire qu’avait écrite Philippe Lançon. Depuis cinq jours, j’habitais dans son livre, le roman d’un blessé de guerre qui avait peu à peu transformé mon regard sur les corps, à propos de cette fragile ligne de démarcation qui sépare les corps des vivants de ceux qui sont morts. On oublie souvent que c’est dans ce fragile interstice qu’opèrent les équipes d’un bloc chirurgical. « Les romans de chirurgie sont des romans de chevalerie», écrit Philippe Lançon.

La pluie ne cessait pas. Au lieu de continuer à lire j’ai marché jusqu’à la mer, retiré mes vêtements pour traverser la ligne des premières vagues et nager vers le large. Sous l’eau, c’était un autre silence où les phrases du journaliste devenu romancier revenaient me parler.

« Quand on est reporter, avait-il écrit, il faut rester là où l’événement a lieu, et le faire si possible du côté des faibles, des inconnus, des gens ordinaires pris dans une situation extraordinaire, pour leur donner un nom et le maximum de vie au moment où une puissance quelconque cherche à leur ôter.»

Philippe Lançon, Le Lambeau, Gallimard, avril 2018

Philippe Lançon, Le Lambeau, Gallimard, avril 2018

L’écriture de Philippe Lançon m’accompagne depuis des années. Chaque jeudi, je lisais ses critiques de livres dans le supplément littéraire de Libération. J’aimais retrouver sa manière de raconter les vies des écrivains et celles que les romans échafaudent, et plus d’une fois j’ai acheté un bouquin parce que Lançon m’en avait convaincu. Parce qu’il y avait dans ses pages quelque chose de spécial et d’évident. Sans lui, c’est sûr, je n’aurais jamais lu Juan Gabriel Vásquez, Georges Limbour ou L’Homme sans maladie d’Arnon Grunberg.

Et puis Philippe Lançon s’est retrouvé blessé de guerre au milieu de Paris, lorsque deux frères ont répandu la mort dans les locaux de ce journal où, depuis des années, il écrivait chaque semaine une chronique que je n’avais jamais lue. C’est cette histoire qu’il raconte dans les 500 pages du Lambeau, et cette histoire m’a fracassé à mon tour, même si je continue de nager dans la mer avant l’aube. Je ne sais pas par quels mécanismes, mais mon corps a été atteint lui aussi par les blessures que Lançon a reçues. «…cet amas de chairs couvert de tuyaux et de plaies qu’on appelait Monsieur Lançon », j’avais passé des dizaines d’heures à parcourir son histoire, et ça m’avait meurtri. Je ne trouve pas d’autres mots. Meurtrissure, contusion marquée par une tache bleuâtre. Dans l’eau ma peau devenait dure et bleuâtre. Les mots de Lançon m’avaient empoigné, secoué pendant des heures et j’avais mal, de plus en plus.

La grande littérature a ce pouvoir qui reste pour le lecteur avant tout un danger, une prise de risque quand on tourne la page. Le pouvoir que d’autres corps vous traversent et puissent vous habiter, modifier jusqu’à la densité et la vitalité des muscles, la fluidité du sang dans les artères et même le rythme des pensées. C’est un phénomène que peu de lecteurs osent vraiment raconter, mais quand je lis Au Cœur des ténèbres, j’ai dans mon sang les frayeurs de Marlow et ça me tord le ventre à chaque fois.

En lisant Le Lambeau, ce sont d’autres douleurs qu’on apprend. Celles des greffes et des escarres, les nausées d’après l’anesthésie et les angoisses post-traumatiques. « Chaque visage était déformé, éborgné, tordu, tuméfié, bleui, bosselé, bandé. Pour un jour ou pour toujours, c’était le couloir des gueules cassées.» Ce monde de l’hôpital, des infirmières et des chirurgiennes qui ont recomposé un visage au blessé, des policiers qui ont gardé sa chambre jour et nuit, des amis venus dormir près de lui, jouer du violon ou garder le silence en pleurant, c’est aussi le monde obscur et lancinant que le Jihad nous impose de plus en plus souvent.

« Je ne supporte pas plus les discours anti-musulmans que les discours pro-musulmans, écrit Lançon. Le problème, ce ne sont pas les musulmans, ce sont les discours : qu’ils foutent la paix aux musulmans !» Il y a des pages où l’homme blessé lance ce qu’il a sur le cœur, des vérités qui décapent en remettant d’aplomb. Comme celle-là, page 122 : « Ce «petit journal» avait une grande histoire et son humour avait, bienheureusement, fait du mal à un nombre incalculable de bourgeois, de notables, de gens qui prenaient leurs ridicules au sérieux. Depuis quelques années, il était presque moribond : depuis la veille, il n’existait plus. Mais il existait déjà autrement. Les tueurs lui avaient donné sur le champ un statut symbolique et international dont nous, ses fabricants, aurions préféré nous passer.»

Dans la mer où j’avance en nageant, l’homme blessé dont j’ai lu les récits est venu affronter les courants par mes bras. Étrange phénomène, transsubstantiation ralentie d’un corps meurtri puis reconstruit à l’intérieur d’un autre qui n’a jamais croisé le moindre chirurgien, préservé des blocs opératoires et des salles de réveil. La mer nous accueille à l’intérieur d’une étendue qui peut nous rassembler, là où nous nageons à deux maintenant, corps naufragé contre corps du sauveteur. Maintenant nous avons le même âge, la même peur et la même attirance pour les livres, la musique de Bach et l’écriture de Proust dans la Recherche, pauvres petits talismans face à la mort qui approche. Toute la puissance des cantates, la persistance des très grands romans dans nos vies menacées.
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• Philippe Lançon, Le Lambeau, Gallimard, avril 2018.

• Entretien réalisé avec Philippe Lançon à l’occasion de la parution du Lambeau.

Où sont les fleurs de Jacques Prévert ?

Marc Riboud

Marc Riboud

Je ne sais pas où sont les fleurs. Les coquelicots que les enfants ramènent à leur maman si fatiguée le dimanche soir, après avoir couru dans les champs d’une banlieue où les fleurs rouges ont explosé sous le premier soleil de mai. Où sont les coquelicots que j’ai cueillis dans la cité de nos enfances ? Et ceux que les gamins d’aujourd’hui rêvent d’offrir à la maîtresse, sans rien savoir de la fragilité de leurs pétales, comme de la soie qui se déchire entre les doigts des écoliers ?

Et maintenant où sont les fleurs qu’on offre aux cheminots de Nice, avant-hier, quand ils réclament d’être reçus en préfecture et qu’ils reçoivent encore les mêmes grenades, des lacrymos et du gaz poivre que des brigades de CRS balancent en plein visage ? Où sont les marguerites pour les grévistes qui perdent un quart de leurs salaires dans un combat où c’est aussi la dignité des travailleurs qui est en jeu.

Et maintenant où sont les fleurs des amandiers, les fleurs des cerisiers dont les pétales recouvrent l’herbe où nous venions déjeuner le dimanche, quand le soleil revient faire la promesse qu’on va s’inventer un autre avenir tous ensemble ?

 

Jacques Prévert

Jacques Prévert

C’est vrai, où sont les fleurs maintenant qu’on se bat contre un monde où on interdira peut-être aussi les fleurs des champs ? Où sont les fleurs d’aubépines et celles des acacias qu’on peut manger quand on a faim, que les frigos sont vides parce qu’on a fait la grève générale dont tout le monde parle sans savoir encore si ça existe, de changer le monde où on vit en refusant de reprendre le travail.

Je me demande où sont les fleurs de Jacques Prévert ? Ces sales fleurs qui ne vivent ni ne se fanent jamais, tu sais, dans son poème où il commence par raconter les fleurs qu’on appelle immortelles.


« Et la plus grande la plus belle
Celle qui pousse toute droite sur le fumier de la misère
Celle qui se dresse à côté des vieux ressorts rouillés
À côté des vieux chiens mouillés
À côte des vieux matelas éventrés
À côté des baraques de planches où vivent les sous-alimentés
Cette fleur tellement vivante
Toute jaune toute brillante
Celle que les savants appellent Hélianthe
Toi tu l’as appelée soleil
… Soleil…
Hélas ! hélas ! hélas et beaucoup de fois hélas !
Qui regarde le soleil hein ?
Qui regarde le soleil ?
Personne ne regarde plus le soleil
Les hommes sont devenus ce qu’ils sont devenus
Des hommes intelligents…»

 

Et maintenant où sont les fleurs ? Celles qu’un père vient offrir à sa fille, parce que demain sera le jour de son anniversaire et qu’elle vit loin, si loin d’ici qu’il n’a pas pu aller la voir, à cause de la vie chère et de la pauvreté qui lui serre la ceinture.

Où sont les fleurs je ne sais pas.

Je ne sais plus non plus où sont les fleurs du mois de mai 2018. Celles qu’on offre à une femme parce qu’on est amoureux. Et puis la fleur de Marc Riboud, photographiée en noir et blanc un jour de 1967, pendant la guerre du Vietnam à Washington. La première fleur de la révolution, la fleur d’octobre d’une étudiante américaine face aux soldats en armes. Elle s’appelait Jan Rose Kasmir.

Et maintenant je me souviens. À Thessalonique en 2016, dans un immeuble abandonné où habitaient ensemble des réfugiés syriens, des étudiants afghans qui avaient fui la mort et une poignée d’anarchistes aussi pauvres qu’un mendiant aveugle et estropié sur les trottoirs de Somalie.

Dans cet immeuble, une retraitée venait chaque jour porter des grands bouquets de fleurs cueillies dans son jardin. Elle racontait qu’avant, quand elle travaillait et tous les jours de sa longue vie de travailleuse, elle avait été marchande de fleurs dans un kiosque, près du port. Et qu’elle pensait qu’à la retraite offrir des fleurs aux plus pauvres d’entre les pauvres était le plus beau geste de toute sa vie.

Je me souviens bien d’elle et je regrette d’avoir perdu la seule photo que j’avais prise de son visage. Mais je n’ai pas oublié son prénom. Elle s’appelait Maria, le même prénom que porte celle qui m’a nourri si souvent quand je n’avais plus rien à manger moi non plus. Elle s’appelait Maria et dans Thessalonique, elle venait seule offrir des fleurs aux réfugiés qui n’avaient plus d’endroit où aller.

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Entre guillemets c’est un passage dans un poème de Jacques Prévert, Fleurs et couronnes. Un poème qui commence par le mot Homme et qui finit par trois petits points après le mot pensée.

Et la photo, elle est de Marc Riboud qui aimait tant l’humanité, photographier tous nos visages et parcourir la terre où les pensées fleurissent après les pluies.

Libérer Ahmet Altan et partager sa parole

Ahmet Altan, Silivri, 2018.

Ahmet Altan, Silivri, 2018.

Du fond de sa prison, condamné en février 2018 à la perpétuité aggravée par la justice turque – une justice morte aux ordres d’un tyran va-t-en-guerre – Ahmet Altan continue de s’adresser à nos consciences accaparées. Il y a bien eu une pétition en mars, quelques articles aussi pour s’indigner mais aujourd’hui, six semaines après sa condamnation, le romancier est retourné aux oubliettes de Silivri, la plus grande prison du continent européen où il est enfermé avec son frère et des centaines de journalistes, syndicalistes, écrivains et professeurs, les nouveaux bandits d’un pays qui dicte sa loi à l’Europe.

Député d’Ankara, Tekin Bingöl a pu rencontrer Ahmet Altan et son frère, Mehmet Altan, dans leur prison de la banlieue d’Istanbul. Tekin Bingöl est non seulement député de la 2ème circonscription de la ville d’Ankara, mais il est aussi vice-président en charge de l’organisation du CHP – le Parti Républicain du peuple – et des organisations du CHP à l’étranger. Ce 3 avril, il a pu rencontrer les deux frères et leurs co-accusés, tout en notant leurs paroles que Diken, un journal d’opposition a pris le risque de reproduire.

« L’AKP n a plus d’atouts en main, a dit Ahmet Altan au député. Il ne lui reste plus que le jeu du nationalisme. Dans ces conditions, l’AKP ne pourra plus diriger le pays très longtemps. En Turquie personne n’a plus la moindre garantie. À tout moment, chacun peut être accusé d’appartenir au mouvement FETÖ.» FETÖ, c’est l’appellation forgée par le gouvernement pour désigner la confrérie Fethullah Gülen, autrefois alliée de l’AKP, aujourd’hui accusée de conspiration et d’avoir organisé la tentative de coup d’Etat en juillet 2016.

Ahmet Altan n’a rien perdu de sa lucidité. Mais il ne sortira pas de prison tant que l’AK Parti d’Erdogan continuera de s’accaparer le pouvoir politique en Turquie pour faire la guerre aux Kurdes, et recruter impunément les djihadistes de Daesh pour massacrer les réfugiés au Rojava . C’est pourquoi nous devons combattre le parti du tyran. De toutes nos forces, de toute notre intelligence et continuer d’écouter ce que disent ses opposants, condamnés à mourir l’un après l’autre en prison.

Le même jour, Mehmet Altan confiait à Tekin Bingöl qu’en Turquie, «le ministre de la justice restait silencieux sur l’injustice». Lui aussi reste lucide. Nos avons besoin de leur regard et de leur liberté de parole. Il nous faut lire et relire les plaidoiries des deux frères, qui sont un réquisitoire contre l’État turc. Nous qui sommes libres, nous devons relayer leurs paroles, les afficher sur les murs et leur donner un écho équivalent a celui qui s’était inventé pour Asli Erdogan, aujourd’hui libre et exilée en Allemagne.

Ahmet Altan est l’une des plus grandes voix de la littérature turque, a déclaré Asli Erdogan. Alors je recopie encore une fois les mots d’Altan, rien qu’une phrase volée à l’un de ses romans, Comme une blessure de sabre : « La peur et l’oppression qui régnaient dans la ville couverte de sureaux et de cèdres, où la mer, les chèvrefeuilles, les roses, les figues, les citrons et les melons embaumaient obstinément pendant que résonnaient les appels à la prière et les cantiques, composaient le climat à la fois conservateur et excitant de ce pays où les âmes des habitants, enfouissant constamment dans les profondeurs de leur être des sentiments bridés par les interdits et le péché, se changeaient en nuits noires au milieu desquelles leurs sentiments explosaient soudain comme un feu d’artifice.»

Oui, nous habitons la nuit noire. C’est vrai, mais les mots sont vivants nous pouvons encore dénoncer, combattre et mettre à bas un gouvernement qui n’a jamais cessé d’enfermer les plus grandes voix de la littérature et du journalisme en Turquie. Sinon écrire ne sert à rien.
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• Ahmet Altan, Comme une blessure de sabre, traduit du turc par Alfred DEPEYRAT, Actes Sud, septembre 2000.

• En photo, Ahmet Altan le jour de sa condamnation à une seconde peine, aggravant encore la perpétuité, devant le 26e tribunal pénal d’Istanbul : 5 ans et 11 mois pour «outrages envers le chef de l’Etat» et «propagande d’une organisation terroriste». Ce jour-là, il avait simplement répondu à ses juges : «Je vais continuer à appeler un enfant, un enfant. Je vais toujours demander la démocratie et la paix. Et si le prix à payer est de faire de la prison, je ferai de la prison.»

Raoul Vaneigem, Notre-Dame-des-Landes contre le culte de la marchandise et la servitude volontaire

Ce qui se passe à Notre-Dame-des-Landes illustre un conflit qui concerne le monde entier.

Il met aux prises, d’une part, les puissances financières résolues à transformer en marchandise les ressources du vivant et de la nature et, d’autre part, la volonté de vivre qui anime des millions d’êtres dont l’existence est précarisée de plus en plus par le totalitarisme du profit.

Là où l’État et les multinationales qui le commanditent avaient juré d’imposer leurs nuisances, au mépris des populations et de leur environnement, ils se sont heurtés à une résistance dont l’obstination, dans le cas de ND des Landes, a fait plier le pouvoir. La résistance n’a pas seulement démontré que l’État, « le plus froid des monstres froids », n’était pas invincible – comme le croit, en sa raideur de cadavre, le technocrate qui le représente – elle a fait apparaître qu’une vie nouvelle était possible, à l’encontre de tant d’existences étriquées par l’aliénation du travail et les calculs de rentabilité. Une société expérimentant les richesses de la solidarité, de l’imagination, de la créativité, de l’agriculture renaturée, une société en voie d’autosuffisance, qui a bâti boulangerie, brasserie, centre de maraîchage, bergerie, fromagerie. Qui a bâti surtout la joie de prendre en assemblées autogérées des décisions propres à améliorer le sort de chacun. C’est une expérience, c’est un tâtonnement, avec des erreurs et ses corrections.

C’est un lieu de vie. Que reste-t-il de sentiment humain chez ceux qui envoient flics et bulldozer pour le détruire, pour l’écraser ? Quelle menace la Terre libre de ND des Landes fait-elle planer sur l’État ? Aucune si ce n’est pour quelques rouages politiques que fait tourner la roue des grandes fortunes. La vraie menace est celle qu’une société véritablement humaine fait peser sur la société dominante, éminemment dominée par la dictature de l’argent, par la cupidité, le culte de la marchandise et la servitude volontaire. C’est un pari sur le monde qui se joue à ND des Landes. Ou la tristesse hargneuse des résignés et de leurs maîtres, aussi piteux, l’emportera par inertie ; ou le souffle toujours renaissant de nos aspirations humaines balaiera la barbarie. Quelle que soit l’issue, nous savons que le parti pris de la vie renaît toujours de ses cendres. La conscience humaine s’ensommeille mais ne s’endort jamais. Nous sommes résolus de tout recommencer.

Raoul Vaneigem
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Texte paru sur le site de Nantes Révoltée. Photo Marin Driguez

Simplement raconter

Chien des rues à Istanbul

Chien des rues à Istanbul

Je hais tout ce qui est mort.
J’aime tout ce qui vit.
Nâzim Hikmet

C’est contre la mort qu’on écrit, Nâzim, et toi tu savais comment faire. Le jour et la nuit si possible, face aux lentes remontées d’écriture à mains nues. À l’intérieur des cahiers grands ouverts sur la table, abandonnés avant l’aube qui revient s’étirer près du lit. Au réveil, quand les mots d’hier recommencent leur approche à travers les lambeaux d’amnésie. Pendant qu’on s’obstine toi et moi à inscrire leur passage. Deux acharnés, les deux mains qui façonnent un poème.

Simplement raconter plus intense la vie simple endormie au soleil. Obstinément dénoncer le travail de la mort et des guerres, ce travail de fabriquer des armes en séries pour les vendre. Qu’ensuite face aux guerres l’écriture reste nue. Presque enfantine dans la paume de la main qui écrit. Suspendue. Comme une vie d’animal rescapé dans la nuit des silences qui s’acharnent. Et pendant que je t’écris, Nâzim, je commence à comprendre la fraternité que tes poèmes apportèrent à tes frères, à tes sœurs avant nous et pendant qu’elles riaient, avant hier et encore aujourd’hui, au moins jusqu’à demain. Personne ne te remerciera assez pour les milliers de phrases que tu avais écrites à tes camarades, compagnons hommes et femmes, des phrases écrites pour niquer la guerre froide et empêcher les massacres d’avoir lieu.

Afrin, le 15 mars 2018. Plus de 30 000 civils ont quitté Afrine en 24 heures pour fuir les bombardements turcs. REUTERS/Khalil Ashawi

Afrin, le 15 mars 2018. Plus de 30 000 civils ont quitté Afrine en 24 heures pour fuir les bombardements turcs. © Khalil Ashawi

Ceux qui ont tué à Afrin n’ont pas lu tes poèmes, Nâzim. Sinon ils auraient pris une pelle pour enterrer ce fusil mitrailleur qui leur sert de trophée. Sinon ils auraient bu un verre de thé à la santé d’une vieille chienne endormie au milieu du trottoir, replié leur sale drapeau pour aller l’enfermer à nouveau dans l’armoire à vieilleries.

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Après avoir tenu près de cinquante jours, les lignes de défense kurdes ont déserté Afrin le 12 mars 2018, face à l’avancée des troupes turques et de leurs mercenaires islamistes.

L’opération militaire contre Afrin avait piétiné dans les premières semaines. Mais à partir du 8 mars, les avancées annonçaient une situation de siège. « Les gens des villages occupés par l’armée turque et les groupes armés de djihadistes s’étaient réfugiés dans le centre-ville d’Afrin, où la population avait beaucoup augmenté. Des familles se cachaient dans des caves, d’autres dormaient dans les rues ou dans des bâtiments en construction », a raconté Mohammed Kamal, un habitant d’Afrin.

 

Mathieu Gabard, Pour un État Généreux de la migration

Helio Possoz, Juliette Massat, Pierre Mounir & Mathieu Gabard lisant des textes et témoignages d'enfermés au CRA de Sète

Helio Possoz, Juliette Massat, Pierre Mounir & Mathieu Gabard lisant des textes et témoignages d’enfermés au CRA de Sète

À Sète, mardi 10 avril à midi, au milieu de la place du kiosque a eu lieu une lecture de textes, rassemblant les témoignages d’enfermés au centre de rétention administrative de Sète.

Mathieu Gabard, qui est poète public à Montpellier, y a lu un poème important, Pour un État Généreux de la migration, que nous avons voulu reproduire ici, à l’intérieur d’Un cahier rouge.

D’autres lectures auront lieu très bientôt, associées à l’affichage des textes sur les murs des rues de Sète.

POUR UN ÉTAT GÉNÉREUX DE LA MIGRATION

C’est comme un hoquet général, un spasme de nos histoires, sans doute un vomissement – de fait, un vrai recommencement,
non du même, mais des forces réadmises de l’horreur.

Patrick Chamoiseau, Frères migrants

Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde.

Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme

Imaginer le possible pour réaliser le désirable.

Armand Gatti, La Traversée des Langages

Les Etats Généraux des migrations veulent un État Généreux avec les migrants.

Un État qui n’emprisonne pas son regard dans l’imaginaire étriqué de sa nation, de sa patrie, de son identité.
Nous ne voulons pas porter le costume barbelé de l’égoïsme national.
Nous ne voulons pas d’une fabrique nationale de la peur.
Nous voulons que l’État développe un altruisme trans-national.
Nous demandons à l’État de monter dans le train plutôt que de lui barrer la route, le vider de ses passagers et laisser les pillards électoraux démonter ses pièces en douce pour la confection de leurs épouvantails médiatiques.
Nous voulons que le droit humain international soit appliqué.
Nous voulons un État qui ne parle pas d’étranger ou de sans-papiers mais de semblable dont il est impérieusement nécessaire de prendre soin.
Nous voulons un État qui ne pointe pas du doigt, mais qui tend la main, porte main forte, prend son courage à deux mains.
Un État qui ne produit pas une sous-humanité, une sous-catégorie humaine, qu’un préfet domestique et zélé peut enfermer à sa guise.
Nous voulons un État bienveillant avec tout humain.
Nous voulons que l’État cesse l’orchestration subreptice et quotidienne de la torture psychologique.
Nous ne voulons pas un État qui condamne un homme, ayant laissé pour mort son petit frère dans la mer, à l’enfermement, à l’insécurité, au stress, au manque d’intimité, à l’intimidation, à l’insomnie, à ne rien faire : à la rétention, craignant, par surcroît, d’être expulsé dans un pays dont il ne parle pas la langue, dans lequel son désir ne le pousse pas, parce qu’on y a relevé, un soir, ses empreintes alors qu’il s’y opposait de toutes ses forces jusqu’à s’en déboîter l’épaule.
Nous voulons un État qui ne blesse pas.
Un État qui ne complique pas.
Un État qui n’empêche pas un homme d’assister à l’accouchement de sa femme parce qu’il n’a pas de carte de séjour.
Un État qui ne pousse pas un homme à avaler les piles d’une télécommande.
Un État qui ne pousse pas un homme dans les retranchements morbides de sa santé psychique et physique.
Un État qui ne pousse pas un homme à se tailler les veines d’un bras entier.
Un État qui ne pousse pas un homme à se taper la tête contre le mur jusqu’au sang.
Un État qui accueille le voyageur, le demandeur, le passant et l’arrivant.
Un État qui accueille l’éventualité, le possible et l’indécis.
Un État ouvert.
Un État qui protège.
Un État qui facilite la vie.
Un État qui n’avorte pas les rêves et les chemins par incision préfectorale.
Un État qui aide tout un chacun, qui que ce soit, où qu’il soit, à travers le monde, à se construire au plus beau de ses possibles.
Un État qui aide à développer de vives lumières dans les regards.
Un État qui aide à rendre possible les illuminations.
Un État solidaire, aimant et humain.
Un État digne de confiance, confortable, accompagnant.
Nous voulons un État Généreux avec l’humain.
Nous voulons que l’État ne soit pas une machine à laisser périr ceux qu’il considère de toute évidence factuelle et statistique comme ses moins que rien. Qu’il ne soit pas une machine à laisser les morts lécher ses côtes.
Qu’il ne soit pas État abandon.
État criminel par omission.
Nous voulons que l’État serve l’humain sans sélection.
Nous voulons un État Généreux de la migration.
Nous voulons que l’État comprenne que la migration est l’état essentiel de la vitalité du monde.
Nous voulons que l’État relâche de son emprise incisive ses proies post-coloniales.
Nous ne voulons pas d’un État sauvage, peureux, agressif, voleur et replié sur lui-même.
Nous voulons que l’État sorte de son adolescence.
Qu’il dépasse ses traumatismes de maltraitance.
Qu’il sorte du foyer et se baigne de lumière.
Qu’il réalise qu’une fois sorti, il pourra entamer une fiévreuse ballade dans la nature et rencontrer des inconnus prêts à tout pour vivre en paix.
Qu’il laisse à tout un chacun le droit de voyager, de vivre et de s’installer.
Nous ne voulons pas d’un État meurtrier déguisé en chose publique.
Nous ne voulons pas des masques de la peur confectionnés jour après jour pour remporter la palme d’or au carnaval électoral.
Nous voulons un joli loup émaillé de dentelle, des peintures d’argile sur les visages, des
faces nues et des regards profonds.
Nous voulons faire confiance au passant.
Nous voulons un État Généreux.
Qui sème la générosité récolte la générosité.
Au vent les graines se transmettent comme des semences transgéniques qui contaminent les champs voisins.
Nous voulons un holding de la générosité dont nous ne ferons pas payer les fruits.
Nous ne poursuivrons pas les ressemeurs.
Nous voulons une multi-nationale des États Généreux gratuite et immédiate.

Mathieu Gabard

En juillet 2017, Mathieu Gabard s’est fait CRAieur de rue et a rendu visite, jour après jour, aux enfermés du centre de rétention administrative de Sète, avant de transformer leurs paroles en poèmes pour les dire, à voix haute dans la rue Gambetta, le temps que durait le festival Voix Vives. Accompagné par Hugo Minsat au saxophone et par Elio Possoz, écrivain lui aussi, Mathieu Gabard a tenté de raconter les violences et les humiliations subies par les détenus du CRA.

centre de rétention
cage de désespoir
où chacun attend
la sentence administrative
libéré ou expulsé

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D’autres paroles d’enfermés à lire et à diffuser :

 

Pour ne pas oublier Ahmet Altan, condamné à mourir en prison

Ahmet Altan

Ahmet Altan

L’eau du puits a gelé dans la nuit et Ahmet Altan a été condamné à mourir en prison. La nuit peut continuer maintenant, le gel peut rendre l’eau presque aussi dure que la pierre mais Ahmet Altan est écrivain avant tout, un écrivain acharné et il continuera d’écrire du fond de sa cellule, dans la prison de Silivri jusqu’au jour de sa mort. Obstinément. Aux juges et aux procureurs qui l’accusent, il a répondu par écrit en les accusant à son tour d’appartenir à un appareil judiciaire déjà mort en Turquie, et que l’odeur de ce cadavre empestait l’air que respirait le peuple turc. Ahmet Altan n’a pas peur quand il écrit. De quoi aurait-il peur quand le reis turc, dans son palais présidentiel, a exigé que l’écrivain et son jeune frère soient condamnés à perpétuité tous les deux ?

Dans la prison de Silivri où les deux frères sont enfermés depuis des mois, au milieu de milliers d’autres innocents qui sont professeurs, écrivains, journalistes ou militants pacifistes, Ahmet Altan continue d’écrire et dans sa main, c’est aussi la main de Shakespeare qui revient pour mieux nous mettre en garde. La guerre civile est pour demain et le chaos se prépare en Turquie.

« Erdoğan, prends garde au silence.
Les yeux des enfants affamés habitent à l’intérieur de ce silence.
[…] Comment étoufferez-vous ce silence.
Une société toute entière vit dans le malheur.»

Erdoğan est venu porter la mort jusqu’en France, en janvier, et si nous laissons mourir un seul écrivain en prison, c’est que la mort aura fait sa besogne jusqu’au bout. Les mots de l’écriture sont puissants. Ils portent le pouvoir d’empêcher la mort de régner. Sur quoi pourrions-nous écrire d’autre, quand un seul romancier est condamné à mourir en prison ? La littérature a forgé ce pouvoir de réveiller nos consciences, de nous tenir en alerte, en colère, en guerre contre la mort.

Alors écrivons contre Erdoğan, contre la maladie de la mort qui règne à Ankara, contre la mort des romanciers à l’intérieur des prisons turques.

Sète, le 28 février 2018