Le visage de Césaire tatoué à son poignet

img_5259Ce sont les mots de Patrick Chamoiseau, de plus en plus irremplaçables à l’intérieur d’un si vieux continent que son cœur a presque cessé de battre, une Europe en sursis, si vieille Europe maintenant qu’on l’a placée sous assistance médicale, état d’urgence comme un vieillard en fin de vie, respiration artificielle pour prolonger encore un peu son agonie et préparer l’inévitable deuil : «Aujourd’hui encore le discours de la négritude, cette importance de valoriser, de magnifier les valeurs noires, de montrer à quel point l’Afrique est un lieu de civilisation et que vue la dimension de ce continent il est véritablement « un cœur en réserve pour le monde qui vient» comme disait Césaire, est encore nécessaire.» Et dans un resto d’Istanbul, un soir de janvier, une nuit de neige, le beau visage d’Aimé Césaire tatoué sur le poignet de Valérie Manteau.

img_4798D’un coup, Valérie a remonté la manche de son pull pour me montrer. C’est un portrait de Césaire qu’avait dessiné Charb. Et depuis des années, Charb était son grand ami dans l’équipe de Charlie. Un mois plus tard, j’achète le livre de Valérie dans la Petite librairie de Brest, une ville inconnue où je viens d’arriver en avion pour y parler d’Asli Erdoğan, des onze écrivains turcs emprisonnés ou menacés de l’être. Calme et tranquille : c’est un bel objet, comme souvent les romans chez Tripode. Je veux le lire mais j’ai dix bouquins à finir, alors je l’emporte à Paris, dix jours plus tard, et je le lis près du canal où Valérie marchait la nuit, juste après la tuerie. C’est elle qui m’avait débauché pour marcher dans la nuit d’Istanbul, jusqu’au ponton où elle devait prendre un bateau pour traverser le Bosphore. J’avais un peu oublié la beauté hallucinée de cette ville. Jusque-là, j’avais passé mes journées à courir sous la neige, du siège du HDP au Palais de justice, les pieds trempés par une tempête qui ne voulait pas s’arrêter. Valérie a assez vécu par ici pour y avoir des amis turcs qu’elle me présente, qui nous indiquent la bonne adresse pour aller boire une bière au chaud, derrière une baie vitrée où des escadrons de mouettes venaient traverser le faisceau des projecteurs qui coloriaient une tour monumentale. Premier moment de paix dans une équipée chaotique, quatre écrivains venus soutenir Asli Erdoğan et Necmiye Alpay à ce procès où elles risquaient la prison à vie.

Calme et tranquille est un roman de l’amitié. Ce n’est pas simple de raconter une amitié. Et encore moins quand c’est une bande d’assassins qui vient d’entrer en jeu pour la défaire. Je ne connaissais rien de cet homme, Charb, à part quelques dessins que je confondais souvent avec ceux de ses compères à Charlie. J’apprends qui il était, un homme qui répondait calmement aux insultes que Charlie hebdo recevait de ses lecteurs, et qui pleurait de rire quand ses copains faisaient des blagues. Il portait des pantalons verts de jardinier, parce qu’ils avaient des poches assez larges pour y fourrer tous ses crayons. J’adore cette image. Je me suis mis à aimer Charb un peu comme Valérie devait l’aimer, pour sa gentillesse et pour sa joie démesurées, malgré les menaces et les deux flics qui l’escortaient partout où il allait.

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Ce livre me touche et il me fait du bien. Je n’ai pas envie d’arriver à la dernière page, alors je l’emmène avec moi dans les rues, j’en lis dix pages au bar de l’arbre sec, lentement, en tournant ma cuiller dans un café sans sucre, dix autres pages en attendant le RER pour Arcueil, où Barbara Bouley répète une lecture en solidarité avec Asli. Chapitre 35, Valérie pense aux mots de Chamoiseau et moi aussi maintenant, en écoutant Raffaela Gardon lire une chronique d’Asli :

Notre sécurité n’est pas une forteresse. 
Elle n’a de « civilisation » que ce qu’il y a de meilleur.
Elle fréquente la beauté.

img_4682La langue de Chamoiseau me remue, elle résonne plus longtemps, en profondeur dans l’inconscient. Et le récit de Valérie aussi. Son histoire d’envoûtement quand elle est pleine de fièvre pour écouter 4.48 Psychose, la pièce de Sarah Kane à l’autre bout de Brazzaville. Jeune allumée qui avait l’air d’une jeune femme sage aux côtés de Necmiye et Asli, tout juste libérées après 136 jours de prison.  «C’est la fièvre des évangélistes, des prêcheurs de malheur,  des augures néfastes, c’est le moment où le déchirement commence.» Elle écrit direct et plus loin dans le livre : « Qu’est-ce qui s’est passé ? Comment décrire l’effondrement, le poids infernal du souvenir et de la culpabilité, la peur d’être si radicalement changée que je ne sache plus retrouver qui je suis, revenir où j’étais.» En la lisant, je réalise ce qui la lie à Asli, à l’écriture d’Asli, à cette volonté d’affronter par écrit le désastre. J’ai de l’admiration et je voulais l’écrire quelque part. À l’intérieur d’un cahier rouge.

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Valérie Manteau, Calme et tranquille, Le Tripode, 2016

Strada Zambila, apprendre à voir les fleurs tsiganes de Bucarest

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La couverture du livre vue par Maria, une enfant rom de 4 ans

C’est la couverture qu’on aperçoit en premier. Le dessin d’une enfant habillée en Tsigane, une grande fleur rouge dans ses cheveux défaits, et l’envie de connaître son histoire. Il s’agit d’Ilinca, la grande sœur de Zoé et la narratrice du premier roman de Fanny Chartres, qui écrit en français et vit en Roumanie, à Bucarest. J’ai aimé ce livre, que j’ai lu et relu sur les routes de Bretagne, très loin de Bucarest où avaient lieu d’iportantes manifestations.

À l’autre bout de l’Europe, les Roumains ont la vie dure, les salaires restent bas et la img_5205corruption est devenue une plaie impossible à soigner. Le jour où des ministres ont voulu faire passer une loi pour amnistier les élus corrompus, les familles roumaines sont descendues par centaines de millers dans les rues pour demander leur démission. Le roman de Fanny Chartres parle précisément de cette maladie sociale, et des ravages qu’elle ne cesse pas de provoquer à l’intérieur des hôpitaux et administrations.

Le récit commence par le portrait de deux sœurs. C’est la plus grande qui raconte la plus jeune : « Zoé est comme ça : en joie perpétuelle. Elle voit en chaque matin une promesse de bonheur ; dans chaque crépuscule, un rêve nouveau à découvrir ; dans chaque attente une surprise en perspective. » La romancière de Bucarest a elle aussi une sœur, une sœur qui écrit des romans. Quand on le sait, quand on les lit l’une et l’autre, on ne peut pas s’empêcher d’y penser en découvrant la tendresse d’Ilinca pour Zoé. « Pour Marie, ma sœur, mon éternelle lueur » est-il écrit en première page du roman. Nous sommes dans une sororité douce, une double sororité où le jeu des miroirs rendent le récit deux fois plus tendre, dès le premier chapitre où l’on comprend que l’une est sage et l’autre espiègle.

« Je suis là sans être là, dit Ilinca d’elle-même dans le second chapitre. Rêveuse, disent mes professeurs. Prétentieuse, disent certains de mes camarades. » Les parents des deux sœurs sont partis pour la France, et pour longtemps. On les prend pour des « cueilleurs de fraises », c’est le mensonge qui a servi à justifier leur départ pour Yvetot, en Normandie. «Contrairement à ma petite sœur, je sais depuis longtemps que les Roumains partis à l’étranger sont désignés ainsi. Qu’ils ramassent des tomates en France, soignent des malades en Allemagne ou s’occupent de personnes âgées en Italie, ils sont tous des cueilleurs de fraises. Et nous, les enfants restés dans le pays où ils ne peuvent plus rien cueillir, nous sommes des petits de cueilleurs de fraises. »

img_5203En réalité, les fraises sont une chimère : le père des deux jeunes sœurs est un médecin tout juste diplômé qui s’est résolu à s’exiler en France pour y être opéré d’un cancer. En Roumanie, la corruption a fait des hôpitaux des lieux dangereux, où faute d’argent au noir pour se payer l’attention des infirmières et des médecins, on peut vous laisser mourir sans rien tenter. La moindre opération chirurgicale peut vous coûter toutes vos économies en dessous de table, si vous avez la chance d’en avoir suffisamment, et nombre de familles y ont laissé des fortunes pour essayer de sauver un parent.

Ilinca a du mal à accepter une vie si loin de ses parents. « Tu penses vraiment qu’on a de la chance d’être abandonnées par nos parents ? (…) de grandir avec une grand-mère sourde, un grand-père qui radote et huit chats de gouttière? » Ce sera l’occasion d’approcher une autre famille, celle de Florin qui est dans la classe d’Ilinca, une famille rom vivant dans la rue Zambila. L’occasion de découvrir le racisme ordinaire que vivent les Roms de Roumanie : « Ce qui me dérange, explique Florin, ce sont les regards, les gens qui changent de place quand je monte dans le bus, les employeurs qui ne veulent pas de Roms, ceux qui proposent à ma sœur après dix années de doit une place de femme de ménage dans le cabinet d’avocats où elle avait postulé après son stage de fin d’études, les gens qui taguent « Sale Tzigane » sur le kiosque à fleurs de ma mère, le président roumain utilisant les mêmes termes pour s’adresser à une journaliste de télévision et accusant quatre ans plus tard les Roms de voler… »

Alors qu’Ilinca apprend à connaître la vie de Florin et des siens, l’intolérance maladive des Roumains envers le peuple rom montre toute sa violence. « Dans l’esprit de beaucoup de Roumains, les Roms sont les premiers responsables des actes les plus vils. Et leur image n’est pas près de s’améliorer : même le dictionnaire de langue roumaine définit le terme « tzigane » comme un « épithète-adjectif donné à une personne ayant de mauvaises habitudes… »

C’est la beauté de ce roman, que de tracer le portrait d’une famille de Tsiganes à travers le regard d’une très jeune adolescente, amenée à renoncer aux préjugés enracinés dans sa propre famille. Et de révéler la part d’ombre d’une société roumaine pourtant préoccupée de justice sociale : en Roumanie, les premières victimes de la corruption à l’hôpital sont les Roms, qui n’ont d’accès aux soins qu’après avoir subi un racket ancré dans les pratiques médicales et chirurgicales : « Mon père… explique Florin à Ilinca. Il est mort dans un hôpital de Bucarest, maman dit qu’il serait encore avec nous s’il avait été hospitalisé dans un autre pays. Je me rappelle de nos visites dans sa chambre qu’il devait partager avec sept autres patients au cours d’un été caniculaire. Les infirmières n’avaient même pas de médicaments ou de pansements pour soigner les malades, les familles devaient aller les acheter elles-mêmes. Et puis, combien d’enveloppes maman a dû glisser dans les poches des infirmières et des médecins pour être sûre que papa reçoive les soins nécessaires ? Mais sans doute qu’elle n’a pas mis assez de sous dedans puisqu’il est mort… Il avait trente-cinq ans. »

Strada Zambila, marchande de fleurs à Bucarest

Strada Zambila, marchande de fleurs à Bucarest

Ainsi dépeinte, la Roumanie peut sembler sombre mais le roman de Fanny Chartres est lumineux. La joie de Zoé, la petite sœur, y est pour beaucoup. Et puis la maman de Florin vend des fleurs dans un des parcs de Bucarest : ce sont ses bouquets qui vont ornementer l’amour naissant entre Ilinca et le jeune Rom qu’elle a appris à comprendre. Ensemble, pour un concours scolaire, ils créent un blog où les photos d’« Ily » illustrent les poèmes de Florin. Un premier amour se dessine à l’intérieur d’un premier roman, à travers ses écrits à lui et ses images à elle, photographies de Bucarest. Une capitale où cet hiver, des centaines de milliers de parents, accompagnés de leurs enfants, sont venus se dresser contre la corruption que leurs ministres voulaient légaliser.

Fanny Chartres, Strada Zambila, collection Neuf de l’école des loisirs, 214 pages, janvier 2017.

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S’affranchir de la peur

316077616Jeune philosophe rêvant de révolution au pays des révolutions mortes, Nadejda Tolokonnikova fonde les Pussy Riot à 21 ans pour défendre, par une stratégie arrachée aux Sex Pistols et aux manifestes situationnistes, l’égalité des sexes et la liberté absolue d’exprimer sa pensée. Très vite, les Pussy Riot subissent une répression politique habituelle en Russie, et c’est pour les défendre que Piotr Pavlenski se coud les lèvres de fil noir, face au tribunal de justice qui allait condamner les trois jeunes femmes aux travaux forcés, revenant aux logiques périmées du Goulag soviétique.

Jour après jour, nous publions dans Un cahier rouge les écrits de Nadejda Tolokonnikova, qui en appellent à une insurrection de la pensée contre tous les pouvoirs. Si les équipes dirigeantes du Kremlin et de la Maison blanche prétendent nous asservir, si les €urocrates et les ministres de l’Intérieur européens pensent nous endormir à coups d’état d’urgence, pendant qu’à Ankara et à Damas l’AKP et le clan el-Assad continuent de massacrer leurs populations prises au piège, nous appelons à incendier les vestiges d’un pouvoir qui n’est plus qu’une nuisance dans nos vies partageuses, comme Piotr Pavlenski avait pu mettre le feu aux portes du FSB, seul dans la nuit moscovite.

T.

6. Être fort, ce n’est pas disposer de postes de police et de paniers à salade, mais savoir s’affranchir de la peur. Alors c’est simple : n’aie pas peur.

Au moment où l’État a décidé de notre arrestation, nous n’étions nullement des professionnels de la politique, des révolutionnaires ou bien des membres d’une cellule clandestine. Nous étions des militants et des artistes. Sincères et un peu naïfs.

Au moment de notre arrestation, nous étions plus proches de héros de Woody Allen que de Lara Croft ou d’Evelyn Salt. Et nous avions plutôt tendance à plaisanter sur nos persécuteurs qu’à les craindre. Nous étions mortes de rire en pensant au ridicule de la situation : une énorme équipe d’enquêteurs bien entraînés et payés par l’État lancée sur la piste d’un groupe de farceurs et de freaks porteurs d’affreuses cagoules aux couleurs criardes.

Nous, les cinq participantes à la prière punk, étions assises, enlacées, sac au dos. Nous buvions du café en essayant de nous accoutumer peu à peu à l’idée qu’à présent chaque gorgée de ce café risquait d’être la dernière de notre vie en liberté.

Nadejda Tolokonnikova, How to start a revolution, 2015, traduit du russe par Paul Lequesne

Mais qu’est-ce que vous foutez, mesdames ?

251191Jeune philosophe rêvant de révolution au pays des révolutions mortes, Nadejda Tolokonnikova fonde les Pussy Riot à 21 ans pour défendre, avec une stratégie arrachée aux Sex Pistols et aux tracts situationnistes, l’égalité des sexes et la liberté absolue d’exprimer sa pensée. Très vite, les Pussy Riot subissent une répression politique habituelle en Russie, et c’est pour les défendre que Piotr Pavlenski se coud les lèvres de fil noir, face au tribunal de justice qui allait condamner les trois jeunes femmes aux travaux forcés, revenant aux logiques périmées du goulag soviétique.

Jour après jour, nous publions dans Un cahier rouge les écrits de Nadejda Tolokonnikova, qui en appellent à une insurrection de la pensée contre tous les pouvoirs. Si les équipes dirigeantes du Kremlin et de la Maison blanche prétendent nous asservir, si les €urocrates et les ministres de l’Intérieur européens pensent nous endormir à coups d’état d’urgence, alors qu’à Ankara et à Damas l’AKP et le clan el-Assad continuent de massacrer leurs populations, nous appelons à incendier les vestiges d’un pouvoir néfaste pour nos vies partageuses, comme Piotr Pavlenski avait pu mettre le feu aux portes du FSB, seul dans la nuit moscovite.

T.

5. Il est une question pertinente à poser aux Pussy Riot : « Mais qu’est-ce que vous foutez, mesdames ? Pourquoi vous ne restez pas tranquillement assises sur votre canapé à boire des bières ? »

Qu’est-ce qui nous pousse à agir ? Je suis réellement en colère de voir que les principales institutions politiques de notre pays sont les forces de coercition : l’armée, la police, les services de renseignement, les prisons. Le tout contrôlé par un quasi-super-héros solitaire et parfaitement cinglé, qui monte à cheval à moitié nu, un homme que rien n’effraie, excepté les homosexuels. Un homme si généreux en amité qu’il a donné la moitié du pays à ses amis les plus proches, tous des oligarques.

En agissant de concert avec toi, nous pourrons établir d’autres institutions.

Début 2012. Nous parlons avec des journalistes, une cagoule sur la tête. Personne n’a jamais vu nos visages. J’ai les jambes qui me démangent à cause des collants. La laine des cagoules nous pique la bouche et les yeux. Elles sont maculées de la sauce des pâtes et des pizzas que nous mangeons pendant l’interview. Par-dessus le marché, nous manquons régulièrement d’y mettre le feu avec nos cigarettes. 

Nadejda Tolokonnikova, How to start a revolution, 2015, traduit du russe par Paul Lequesne

Ose. Ne prie pas. Écoute-toi. Vis.

Nadejda Tolokonnikova, © Fred Kihn

Nadejda Tolokonnikova, © Fred Kihn

Jeune philosophe rêvant de révolution au pays des révolutions mortes, Nadejda Tolokonnikova fonde les Pussy Riot à 21 ans pour défendre, avec une stratégie arrachée aux Sex Pistols et aux manifestes situationnistes, l’égalité des sexes et la liberté absolue d’exprimer sa pensée. Très vite, les Pussy Riot subissent une répression politique habituelle en Russie, et c’est pour les défendre que Piotr Pavlenski se coud les lèvres de fil noir, face au tribunal de justice qui allait condamner les trois jeunes femmes aux travaux forcés, revenant aux logiques périmées du goulag soviétique.

Jour après jour, nous publierons dans Un cahier rouge les écrits de Nadejda Tolokonnikova, qui en appellent à une insurrection de la pensée contre tous les pouvoirs. Si les équipes dirigeantes du Kremlin et de la Maison blanche prétendent nous asservir, si les €urocrates et les ministres de l’Intérieur européens pensent nous endormir à coups d’état d’urgence, alors qu’à Ankara et à Damas l’AKP et le clan el- Assad continuent de massacrer leurs civils pris au piège, nous appelons à incendier les vieux symboles d’un pouvoir de plus en plus nuisible à la vie partageuse, comme Piotr Pavlenski avait pu mettre le feu aux portes du FSB, seul et ultime résistant dans la nuit moscovite.

T.

Je ne tiens plus le compte de tout ce qu’on a voulu me demander de faire : ne fais pas ci, ne t’occupe pas de ça, ne va pas là-bas. Les performances, ça ne sert à rien. Les chansons non plus. Les photos – seulement si elles sont correctes. Toutes les idées qui me viennent sont trop audacieuses ou provocatrices.

Je choisis l’action. De temps en temps, je prends un coup sur la tête à cause de ça – toute chose a ses inconvénients. Ose. Ne prie pas. Écoute-toi. Vis.

Le féminisme n’a évidemment rien de naturel pour la Russie et n’y a aucune racine. Le féminisme a pour objectif de détruire les fondements du christianisme. Le féminisme s’emploie à placer la femme au même niveau que l’homme, en lui ôtant ses privilèges. La femme se trouve ainsi séparée de l’homme. Le féminisme détruit la famille. Les droits spécifiques des hommes, des femmes, des enfants détruisent la famille. Si nous sommes gens de foi, nous devons percevoir le féminisme comme un poison qui, s’insinuant dans la conscience de la société et de la famille, rend l’être humain malheureux.
(Déclaration de l’archiprêtre Dmitri Smirnov, porte-parole de l’Église orthodoxe russe)

Nous avons toujours adoré regarder les vidéos de l’archiprêtre sur You Tube. Notre cher petit cœur, il est un de ceux qui a inspiré les Pussy Riot. Nous roulions sous la table en regardant ses interventions – et à force de nous écrouler de rire, nous avons eu l’idée un jour de créer un groupe punk féministe.

Nadejda Tolokonnikova, How to start a revolution, 2015, traduit du russe par Paul Lequesne

Nadejda Tolokonnikova, ne vous sauvez pas. Tombez amoureux

Pussy Riot

Pussy Riot

Jeune philosophe rêvant de révolution au pays des révolutions mortes, Nadejda Tolokonnikova fonde les Pussy Riot à 21 ans pour défendre, par une stratégie arrachée aux Sex Pistols et aux manifestes situationnistes, l’égalité des sexes et la liberté absolue d’exprimer sa pensée. Très vite, les Pussy Riot subissent une répression politique habituelle en Russie, et c’est pour les défendre que Piotr Pavlenski se coud les lèvres de fil noir, face au tribunal de justice qui allait condamner les trois jeunes femmes aux travaux forcés, revenant aux logiques périmées du goulag soviétique.

Jour après jour, nous continuons de publier les écrits de Nadejda Tolokonnikova, qui en appellent à une l’insurrection d’une pensée libérée de tous les pouvoirs. Si les clans dirigeants du Kremlin et de la Maison blanche prétendent encore nous asservir, si les €urocrates et les ministres de l’Intérieur européens pensent nous endormir à coups d’état d’urgence, alors qu’à Ankara et à Damas l’AKP et la clique d’el-Assad continuent de massacrer leurs peuples, nous appelons à incendier les vieux symboles d’un pouvoir qui n’est plus qu’une nuisance, comme Piotr Pavlenski avait pu mettre le feu aux portes du FSB, dans la nuit moscovite.

T.

Pussy Riot

Pussy Riot

3. Des raisons pour quitter la Russie, les gens en ont des tas. En général, ils en ont beaucoup moins pour rester. Les raisons qui poussent à rester se révèlent en revanche plus essentielles. On a envie d’y compatir, on a envie de s’y rallier.

— Pourquoi je ne pars pas ? Je vis ici… c’est ici que je ressens des choses, c’est ici que je… tombe amoureuse.

Ne vous sauvez pas. Tombez amoureux.

Moscou, aéroport de Cheremetievo. On vient juste de rentrer de Russie. Le douanier prend mon passeport, le passe dans l’ordinateur, le reprend, l’examine. Décroche le téléphone. Demande :
— Tolokonnikova Nadejda Andreïevna. Elle peut entrer ?
Il écoute les instructions, hoche la tête. Puis tamponne le passeport, m’invite à avancer.
Suivante : Macha. Le douanier entre entre ses données dans la machine et soupire.
— Mademoiselle, qu’est-ce qui se passe d’habitude pour vous à la douane ?
— ???
— Oui, quand vous passez la frontière et qu’un gars comme moi est assis là, qu’est-ce qu’il fait ? Il appelle son supérieur ?
— Honnêtement, je ne sais pas. Pourquoi, j’ai tout faux là-dedans ? Demande Macha en désignant du menton l’ordinateur.
— Pas exactement tout, mais vous savez, ce n’est pas terrible.

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Nadejda Tolokonnikova,
How to start a revolution, 2015, traduit du russe par Paul Lequesne

Avec Pinar Selek, contre l’État turc et l’assassinat de la pensée

pinar-selekDepuis 1998, Pinar Selek est soumise à un procès kafkaïen mais elle résiste.
En 2014 elle a été acquittée pour la quatrième fois mais le procureur a fait appel une fois de plus.
Depuis, l’affaire Pinar Selek était renvoyée dans les méandres de la justice.

Le 25 janvier 2017, après une attente infinie, le procureur de la Cour de Cassation a donné son avis : il demande une condamnation à perpétuité.

Cour d’assise, Cour pénale, Cour de cassation, la procédure qui dure depuis 19 ans est si complexe qu’elle fait tourner la tête. L’enjeu pour Pinar Selek, ses proches et ses soutiens est de garder l’équilibre malgré ce procès infâme.

Lorsque l’on se penche sur la chronologie de ce procès, on comprend l’ampleur de l’acharnement.
Et pour ne pas se laisser ensevelir on construit des stratégies de résistance.
Et pour cela nous devons être nombreuses et nombreux.

Pinar Selek est le symbole d’une Turquie résistante malgré la répression, qui doit pouvoir continuer à penser, à créer, à s’organiser, à lutter.

Tous les liens que Pinar Selek a tissés ici et ailleurs, sont une force collective, cette force peut agir maintenant : empêcher sa condamnation, faire connaître ses écrits, ses idées, résister à ses côtés, ouvrir des portes et des chemins qui la protègeront et lui donneront l’énergie de continuer.

Il y a beaucoup à faire, chacun-e trouvera sa façon de faire.

Pinar Selek n’est pas seule !

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Ce communiqué provient du site de Pinar Selek. Comme pour Asli Erdoğan, Necmiye Alpay ou Arzu Demir, l’écho que nous pouvons porter à leurs écrits comme à leurs luttes sera déterminant. Par ailleurs, une pétition vient d’être lancée pour ceux qui voudraient concrétiser leur soutien d’une signature. Cette pétition sera traduite en turc et nous la porterons à Istanbul, au mois de mars, au Palais de justice où Asli et Necmiye seront à nouveau jugées en mars, comme une preuve qu’elles ne sont plus seules à combattre un État qui n’a pas d’autre projet politique que la mort programmée de tous ses opposants.

Tieri Briet, pour Un cahier rouge