La Syrie de Fadwa Souleimane dans les visages des rues à Damas

Fadwa Souleimane au Marché de la poésie de Bordeaux, le 15 mars 2015

Fadwa Souleimane au Marché de la poésie de Bordeaux, le 15 mars 2015

Février 2018 en Syrie, aujourd’hui : l’État syrien mène des frappes aériennes de plus en plus meurtrières contre deux des derniers bastions rebelles, la Ghouta orientale, aux portes de Damas, et la province d’Idlib, près de la frontière turque, où les chasseurs-bombardiers russes viennent de détruire les hôpitaux civils.

En mars 2015, Fadwa Souleimane avait fui la Syrie depuis deux ans, trouvé refuge en France où ses poèmes, d’abord publiés à Beyrouth, avaient été traduits et édités aux éditions Le Soupirail. «On a voulu un monde où l’on ne tue pas, a-t-elle écrit en ouverture de son premier recueil, même pas avec les mots. On espérait effacer le code de la guerre et semer l’amour.»

Fadwa Souleimane au Marché de la poésie de Bordeaux, le 15 mars 2015

Fadwa Souleimane au Marché de la poésie de Bordeaux, le 15 mars 2015

Fadwa Souleimane n’est plus, disparue le 17 août 2017. Nous restent ses poèmes, réunis au sein de deux recueils. Et reste sa parole, enregistrée quand elle venait lire ses poèmes en public comme à Bordeaux, le 15 mars 2015. Elle avait raconté son parcours et aujourd’hui, ses mots résonnent avec une cruauté particulière. Les temps de tuerie continuent en Syrie, auquel ont pris part les bombardiers de l’armée russe, les chars de l’armée turque et les factions jihadistes. C’était au Marché de la poésie, à la Halle des Chartrons :

«Le 15 mars, pour moi c’est une mémoire très forte. Quand nous étions en Syrie, on avait l’espoir de changer notre pays, pour faire tomber notre dictature. On a imaginé qu’on avait commencé par écrire notre parcours, pas par les mots, par notre âme. On a imaginé qu’on a commencé à changer notre langue, ce qui veut dire donner d’autres identités, d’autres personnalités. On a cherché d’autres voies, on a trouvé d’autres voies, et au moment où on a trouvé notre voie, tout le monde a participé à la paix. Aujourd’hui, le 15 mars, j’étais à Damas, j’avais de grands rêves, je descendais dans les rues pour chercher dans les visages des gens qui me ressemblent, et pour me trouver moi-même dans les visages. J’ai trouvé ça. J’ai trouvé ma Syrie dans les visages. Aujourd’hui j’ai perdu la Syrie. Et en même temps non : j’étais rien, je suis rien, j’étais seulement le passage de l’âme des Syriens, des pensées des Syriens. Leurs pensées, leur imaginaire… je suis rien, je suis seulement l’âme des Syriens. J’espère qu’on peut, aujourd’hui, participer avec vous à une minute de silence, pour toutes les âmes des Syriens qui ont décédé pour notre liberté, pour la liberté de tout le monde, en mélange de tous les hommes, de tout le monde, en Argentine, en Colombie, au Vietnam, en France, partout dans le monde, grâce à eux on vit ici, maintenant.»

Et puis elle avait lu ce poème en premier :

À toi
Qui m’as tuée en ce temps-là
Et que j’ai tué en ce temps-là
Temps de tuerie
Ce temps-là

Viendra-t-il cet instant où
Les yeux dans les yeux
Nous verrons que nous ne sommes que le reflet de notre regard
Qui dit pardon
Rien d’autre
Pardon

Vois ce pardon dans mes yeux
Et filons
La lumière perce devant nous

Paris 4 septembre 2013.

Aujourd’hui, vendredi 9 février 2018, je recopie les mots que j’ai lus ce matin, sur le site de Rojinfo : «Des avions de guerre de l’armée turque ont mené des frappes aériennes dans les districts de Rajo, Shera, Sherawa, Bilbile et Jindires à Afrin, jeudi soir.»

Et plus loin : «Selon un premier bilan une femme de 50 ans, Emine Sahin, a été tuée à la suite de l’attaque aérienne.» J’écris son nom, Emine Sahin, à l’intérieur du Cahier rouge et comme Fadwa Souleimane à Bordeaux, j’espère qu’on peut aujourd’hui avec vous participer à une minute de silence. Pour l’âme d’Emine Sahin à Afrin, en Syrie.

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Capture d_écran 2018-02-09 à 13.22.45 2Deux recueils de Fadwa Souleimane ont été traduits en français :

À la pleine lune, traduit de l’arabe par Nabil El Azan, éditions Le Soupirail, 2014.

Dans l’obscurité éblouissante, traduit de l’arabe par Sali El Jam, éditions Al Manar, 2017.

Et une pièce de théâtre :

Le Passage, traduit de l’arabe par Rania Samara, éditions Lansman, 2013.

Peretz Markish et l’histoire du pipeau

Ilya Ehrenbourg devant son portrait par Pablo Picasso

Ilya Ehrenbourg devant son portrait par Pablo Picasso

À Michel Parfenov

Dans les Mémoires d’Ylia Ehrenbourg, Les Gens, les années, la vie, on trouve un beau portrait de Peretz Markish, au beau milieu du Livre trois, qui concerne les années 1921-1933 et fut rédigé durant l’hiver 1961.  Ehrenbourg et Markish s’étaient connus à Kiev, revus à Paris puis à Moscou, où ils avaient pris part, avec Vassili Grossman, au Comité antifasciste juif et à la rédaction du Livre noir sur l’extermination scélérate des juifs par les envahisseurs fascistes allemands dans les régions provisoirement occupées de l’URSS et dans les camps d’extermination en Pologne pendant la guerre 1941-1945.

Ilya Grigorievitch Ehrenbourg est né à Kiev, le 27 janvier 1891. C’est à Paris, à partir de 1908, qu’il fréquente les révolutionnaires russes émigrés en partageant la vie d’artistes comme Picasso, Apollinaire ou Francis James. Il y devient journaliste et revient en Russie après la révolution de février 1917, en passant par Kiev et le Caucase. C’est en 1921 qu’il revient à Paris, comme correspondant de la presse soviétique. Il sera l’un des artisans du Congrès international des écrivains pour la défense de la culture, qui se réunit à Paris en 1935, et couvrira pour les Izvestia la Guerre d’Espagne, aux côtés de Hemingway. Il regagne l’URSS en 1940 pour devenir correspondant de guerre dès 1941, aux côtés de Vassili Grossman.  Il obtient deux fois le prix Staline pour ses romans, en 1942 et 1947, et échappe aux persécutions antisémites qui toucheront Peretz Markish et la plupart des autres écrivains du Comité antifasciste juif.

Esther Markish, l'épouse de Peretz

Esther Markish, l’épouse de Peretz

Dans sa préface aux Mémoires, Michel Parfenov précise qu’Esther Markish, la veuve de Peretz, a reproché à Ylia Ehrenbourg de n’avoir rien tenté pour sauver son mari : «Ehrenbourg, bon gré mal gré, à demi-mot, a presque reconnu son rôle de « paravent » et avoué sa lâcheté… Il commence par un mensonge évident : en 1949, à ce qu’il dit, il ne comprenait rien, Staline savait masquer beaucoup de choses. Et pourtant, qu’y avait-il d’incompréhensible pour Ehrenbourg qui avait tant vu et eu tant d’expériences dans sa vie, quand une odeur de sang juif flottait déjà dans l’air et que, par la dimension des répressions, le pays avait déjà dépassé le seuil des années 1936-1938.»

Peretz Markish à Moscou, en 1945

Peretz Markish à Moscou, en 1945

Voici donc les quatre pages qu’Ylia Ehrenbourg a consacrées à la mémoire de Peretz Markish, neuf ans après l’exécution du poète dans les caves de la Loubianka :

« En passant devant La Rotonde, je vis à la terrasse un visage connu. C’était le poète Peretz Markish que j’avais connu à Vienne. Il était difficile de ne pas le remarquer, car son beau visage inspiré se détachait dans n’importe quel environnement. Boris Lavrenev assurait que Markish ressemblait à Byron. Peut-être, mais peut-être ressemblait-il seulement à cette image du poète romantique qui ressort de centaines de toiles ou de dessins, de poèmes, de l’air d’une autre époque. Markish n’était pas seulement romantique dans sa poésie. Ses cheveux bouclaient de façon romantique, son port de tête était romantique (il ne portait pas de cravate et son col était toujours ouvert). Et cet air adolescent, qu’il conserva jusqu’à la mort, était lui aussi romantique.

Oyzer Warszawski

Oyzer Warszawski, Memorial Book of Sochaczew, p. 257

Il y avait à la même table que lui un écrivain juif polonais, Warszawski, et un peintre dont j’ai oublié le nom. Je connaissais Warszawski par son roman, Les Contrebandiers, qui avait été traduit en plusieurs langues. Il était timide et parlait peu. Le peintre, au contraire, parlait sans arrêt des expositions, des critiques, de la difficulté de vivre à Paris. Il était bessarabien et était arrivé depuis peu de temps à Paris, il travaillait comme peintre en bâtiment, et peignait des paysages à ses heures de loisir. Je ne sais plus si c’est Waszarwski ou le peintre qui a raconté l’histoire du pipeau. C’était une légende hassidique (les hassidim étaient une secte mystique qui s’était soulevée au XVIIIe siècle contre les rabbins et les riches hypocrites). Je me suis souvenu de cette légende et l’ai incluse par la suite dans mon roman La Vie tumultueuse de Lazik Roitschwanets. Ce livre est peu connu, et je vais raconter cette histoire.

Portrait d'Ylia Ehrenbourg par Henri Matisse, 1946

Portrait d’Ylia Ehrenbourg par Henri Matiise, 1946

Dans un shetl de Volhynie, il y avait un célèbre zadik, c’est-à-dire un juste. Dans ce shetl, comme partout, il y avait des riches qui prêtaient de l’argent à intérêts, des propriétaires, des marchands, , il y avait des gens qui rêvaient de s’enrichir par n’importe quel moyen. En bref, il y avait beaucoup de mécréants. C’était le jour du Grand Pardon où, selon les croyances des Juifs religieux, Dieu juge les hommes et décide de leur destin. Ce jour-là, ils ne boivent ni ne mangent jusqu’à ce que se lève l’étoile du soir et que les rabbins les laissent partir de la synagogue. Le zadik priait Dieu de pardonner aux hommes leurs péchés, mais Dieu faisait la sourde oreille. Soudain, un pipeau brisa le silence. Parmi les pauvres qui se tenaient au fond, il y avait un tailleur avec son petit garçon de cinq ans. Le gamin était las des prières, et il se rappela qu’il avait dans sa poche un pipeau à un sou que son père lui avait acheté la veille. Tout le monde se jeta sur le tailleur. C’était à cause de bêtises comme ça que le Seigneur châtiait le shetl. Mais le zadik vit que le Dieu vengeur n’avait pu s’empêcher de sourire.

Vladimir Maïakovski

Vladimir Maïakovski

Voilà toute la légende. Elle avait ému Markish, et il s’était écrié : «Mais c’est de l’art qu’il est question !» Ensuite, nous nous sommes levés et avons regagné nos pénates. Markish m’accompagna jusqu’au coin, et soudains (nous parlions de tout autre chose), il dit : «À présent, un pipeau ne suffit pas, il faut la trompette de Maïakovski…»

Il me semble que cette phrase explique qu’il ait connu tant d’années difficiles. Il n’était pas fait pour les slogans bruyants, ni pour les poèmes épiques, c’était un poète avec un pipeau qui émettait des sons purs et perçants. Mais il n’y avait pas eu de Dieu inventé capable de sourire, et le siècle était bruyant, et les oreilles des gens, parfois, ne distinguaient pas la musique.

Il y a toujours eu beaucoup de versificateurs, et ils se sont multipliés lorsque la production de vers est devenue un métier. Markish, lui, était un poète. Il est évidemment difficile de juger de poésie en traduction, et je ne connais pas le yiddish, mais à chaque fois que je lui ai parlé, j’ai été frappé par sa nature. Il interprétait les grands événements et les détails de la vie en poète. Ce n’est pas seulement ma propre impression, des gens très différents les uns des autres me l’ont dit aussi, Alexis Tolstoï, Tuwim, Jean-Richard Bloch, Zabolotski, Nezval.

Il n’avait pas peur des sujets ressassés, il parlait souvent de ce dont avaient parlé tous les poètes du monde. La forêt en automne :

Les feuilles ne bruissent pas dans une mystérieuse angoisse
Mais, recroquevillées, gisent et sommeillent au vent.
Soudain en voilà une qui, réveillée, s’en est allée sur la route
Chercher sa tanière, semblable à une souris dorée.
Une larme de la bien-aimée :
Elle ne tombe pas de tes cils,
Mais demeure, tremblante, entre tes paupières,
En elle le monde quitte ses frontières,
Et dans les profondeurs, la pupille brillante s’élargit.

C’était un maître, et il travaillait sans cesse. On peut dire de lui ce qu’il disait d’un vieux tailleur :

Que pouvait-il encore apporter ici,
À ces villages reculés ?
Des années piquées,
Une aiguille poussée.

Peretz Markish par Marc Chagall

Portrait de Peretz Markish par Marc Chagall, 1923

Markish ne se détournait pas de la vie. Il n’acceptait pas seulement son époque, il l’aimait passionnément. Il écrivait des poèmes épiques sur la construction, sur la guerre. C’était un homme extraordinairement pur, et il protégeait jalousement ce qu’il aimait de l’ombre du doute. Il était soviétique de la tête aux pieds et, bien que nous appartenions à la même génération (il avait quatre ans de moins que moi), je m’émerveillais de son caractère entier. Il avait vu des pogroms, il avait vécu en Pologne en pleine montée de l’antisémitisme, mais il n’y avait pas en lui une ombre de nationalisme, même pas celui de la souris qui sait que les chats s’étirent sur le plancher au-dessus d’elle. S’il faut donner un exemple d’internationalisme, on peut sans crainte le citer.

Les critiques ont noté que l’on sentait parfois dans ses œuvres de la tristesse, de l’amertume, de l’angoisse. Pouvait-il en être autrement ? L’un de ses premiers poèmes, «Le Tas», est consacré au pogrom de Gorodichtché. J’ai lu récemment une traduction d’un roman inédit qu’il a achevé peu de temps avant d’être tué, c’est une chronique des souffrances, de la lutte et de l’anéantissement du ghetto de Varsovie.

Mais je ne veux pas me limiter à la référence à l’époque. Il faut aussi parler de la structure du poète. Je citerai un dialogue qui a eu lieu il y a très longtemps entre deux poètes espagnols, Rabbi Shem Tov et le marquis de Santillane. Les Juifs et les Arabes ont introduit dans la poésie espagnole les vers gnomiques, de brèves sentences philosophiques. L’un de ces poètes était Rabbi Shem Tov. Le roi Pierre-le-Cruel, qui souffrait d’insomnie, lui avait commandé des vers. Le poète avait appelé son livre Conseils, et il commençait par la consolation suivante :

Il n’est rien au monde
Qui croisse sans cesse.
Lorsque la lune est pleine
Elle commence à décroître.

Bien des décennies plus tard, un poète de cour, le marquis de Santillane, écrivit l’épigramme suivante :

De même que le bon vin est parfois gardé
dans un mauvais tonneau
La vérité sort parfois de la bouche des Juifs.

Rabbi Shem Tov semble prophétiser :

Lorsque le monde a été créé,
Le monde a été partagé :
Les uns ont eu le bon vin
Et les autres la soif.

Markish n’appartenait pas aux poètes du bon vin, mais à ceux aux lèvres sèches. De là cette teinture à peine perceptible d’amertume qui apparaît parfois dans ses vers pleins de joie de vivre.

Je le voyais rarement. Nous vivions dans des mondes différents, mais chaque fois que je rencontrais Markish, je sentais que j’avais devant moi un homme merveilleux, un poète et un révolutionnaire, qui n’offenserait jamais personne, ne trahirait pas ses amis, ne se détournerait pas de de ceux auxquels un malheur était arrivé.

Peretz Markish lisant son appel, en 1941, au sein du Comité juif antifasciste

Peretz Markish lisant son appel, en août 1941, au sein du Comité juif antifasciste

Je me souviens d’un meeting qui avait eu lieu à Moscou en août 1941, et qui avait été retransmis par la radio en Amérique. À ce meeting avaient pris la parole Peretz Markish, Sergueï Eisenstein, Salomon Mikhoëls (1), Piotr Kapitsa (2) et moi. Markish avait lancé un appel passionné aux Juifs américains pour qu’ils exigent que les Etats-Unis combattent le fascisme (l’Amérique était encore neutre à cette époque).

Je vis Markish pour la dernière fois le 23 janvier 1949 à l’Union des écrivains, aux obsèques du poète Mikhaïl Golodny. Markish me serra la main avec tristesse. Nous nous regardâmes longuement, essayant de deviner qui tirerait le mauvais numéro.
Peretz Markish fut arrêté quatre jours plus tard, le 27 janvier 1949, et il est mort le 12 août 1952 (3).

Comme tous les gens qui ont rencontré Markish, je pense à lui avec une tendresse presque superstitieuse. Je me souviens de ses vers :

Deux oiseaux morts tombèrent à terre
Le coup était réussi. Qu’y a-t-il de mieux que la terre ?
Ici, dans ce pays ensoleillé et béni,
Il faut tomber, si c’est le destin ! C’est ce qu’il me semble…
Je me mis en route, allons-y, tu entends, allons-y !
Bon, il est tombé. Ne regrette rien,
Il faut voler, si c’est le destin. Comme la lumière est éblouissante !
Les étendues sont vastes, elles n’ont pas de fin.

Il est difficile de se faire à l’idée qu’on a tué un poète.
Mais dans ces jours lointains où j’ai rencontré Markish, jeune et inspiré, à Montparnasse, il parlait du pipeau d’un enfant et de la voix de tonnerre de Maïakovski, il mesurait son destin. Pour moi, il était la preuve que l’on ne peut pas séparer une époque de sa poésie :

Je t’ai hissé sur mes épaules,
Ô siècle !
Je t’ai mis, en guise de ceinture,
Une larde ceinture de pierre.
La route monte en un énorme escarpement,
Et je dois l’escalader.
À travers les hurlements du vent, les tourbillons de neige
Je monte… Beaucoup périssent
Au milieu des congères…

Non, il n’était pas un naïf rêveur ni un fanatique aveugle, le pipeau touchait les lèvres sèches d’un homme adulte et courageux.»

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Ilya Ehrenbourg, Les Gens, les années, la vie, éditions Parangon/Vs, 2008

Ilya Ehrenbourg, Les Gens, les années, la vie

Ilya Ehrenbourg, Les Gens, les années, la vie, Lyon, Parangon/Vs, 2008, traduit du russe par Michèle Kahn, préface de Michel Parfenov, pages 494 à 498.

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(1) Salomon Mikhoëls (1890-1948), acteur et metteur en scène, directeur du théâtre juif de Moscou, président du Comité antifasciste juif, assassiné sur ordre de Staline en 1948.
(2) Piotr Kapitsa (1894-1984), physicien soviétique, lauréat du prix Nobel en 1978.
(3) Ce jour-là, Markish fut fusillé en compagnie d’autres personnalités éminentes de la culture juive, parmi lesquelles I. Kitko, D. Bergelson, D. Hofestein.

 

Peretz Markish dans les poubelles de l’Europe

 

À Gaëlle Fernandez Bravo

Peretz Markish street, Pollonye, Ukraine

Rue Peretz Markish à Pollonoye, en Ukraine

Quelqu’un avait jeté l’anthologie de la poésie yiddish à la poubelle, à Sète. Je trouve ça nul. Qu’un abruti puisse condamner d’un seul geste «Le Miroir d’un peuple» – c’est l’autre titre que l’éditeur avait donné à cette anthologie de plus de 600 pages – à la poubelle et à la destruction par le feu, c’est monstrueux et banal à la fois. Mais quand même j’avais eu de la chance. J’avais trouvé le livre alors qu’il faisait nuit, une nuit sans lune et sans la moindre étoile. Je l’avais emporté avec moi malgré les salissures, et oublié sur ma table, dans la maison abandonnée. Plus tard, j’avais nettoyé la couverture du livre avec un peu d’eau tiède, puis je l’avais rangé dans une caisse à vin qui me sert d’étagère, juste à côté de ces poèmes qu’Uri Orlev avait écrits dans son enfance, enfermé derrière les barbelés de Bergen-Belsen. Un livre un peu sacré dans ma bibliothèque, et pour plusieurs raisons que je ne sais pas toutes expliquer. L’une des raisons, la plus ancienne, c’est que les poèmes aient été traduits par Sabine Huynh, qui est poète et vit sa vie de mère et d’écrivain à Tel Aviv, pendant qu’Uri Orlev écrit des livres pour les enfants à Jerusalem.

Peretz Markish par Marc Chagall

Portrait de Peretz Markish par Marc Chagall, 1923

J’ai pensé à cet exemplaire d’Anne Frank que Tibishane m’avait ramené d’une poubelle d’Arles. Ça m’avait mis en colère qu’on puisse jeter ce livre-là, précisément ce livre-là qu’avait écrit une enfant juive avant d’être arrachée à son enfance. Ce journal a toujours eu quelque chose de sacré à mes yeux. Le balancer aux ordures était un geste sacrilège et Tibishane, en l’extirpant des sacs de déchets, avait endossé le rôle d’un sauveur imprévu. Et Tibishane est d’abord ferrailleur : il fouille le soir dans les poubelles pour y trouver de l’or. Et s’il n’y a pas d’or au moins un peu de cuivre. Et s’il n’y a pas de cuivre au moins des livres qu’il me ramène comme un cadeau de tous les soirs.

Peretz Markish

Peretz Markish

Dans les poubelles des villes du sud, il y a des poèmes écrits par des Juifs, des romans écrits par des Russes encore en vie, des Antillais en exil ou des Arabes en colère, des autobiographies venues d’Inde et d’Afrique ou des chroniques écrites à Istanbul, le monde est devenu littérature jetée à la poubelle et la littérature coule dans mes veines. L’immense bibliothèque des répudiés du monde entier se trouve dans ces tas d’épluchures et d’emballages déchirés que les éboueurs emportent dans leurs camions jusqu’aux incinérateurs de déchets.

Peretz Markish lisant son appel, en 1941, au sein du Comité juif antifasciste

Peretz Markish lisant son appel, en 1941, au sein du Comité juif antifasciste

Hier matin, j’ai décidé d’ouvrir l’Anthologie de la poésie yiddish. Et de commencer à lire des poèmes, ceux de Peretz Markish que je ne connaissais pas. Parce qu’il y a des cigognes dans deux de ses poèmes, et j’ai pris ça pour un signal, une sorte de seuil par où j’allais pouvoir entrer dans les poèmes d’un inconnu.

Premier poème, un fragment de Chutes de neige :

Tempête aux milliers d’ailes
Agrippe en tes griffes mon ventre
— À l’altitude des cigognes
Dans l’éblouissement s’embrase ma tour blanche —
Ni l’argile, ni la brique,
Et ni les mains, ni les chaînes
— De blanches filles écumantes,
Des plumes extirpées des ventres
Et vers les bas s’agenouillent les hauts
— Je suis de nouveau
Je suis de nouveau !…
Tempête aux milliers d’haleines
Sur ma gorge un entrelacs blanc
— Tourbillonnez blancs incendies
Plus vite, vents, toujours plus vite
Cils de l’orage en rage, émiettez-moi,
Vent, allume les lunes blanches
— Versez par les bouches, versez par les outres,
Répandez par-devant, répandez par-derrière
Blanc soufflet et blanc forgeron,
Je suis de nouveau,
Je suis de nouveau !…

Peretz Markish

Peretz Markish

Choisis et traduits par Charles Dobzynski, qui est poète lui aussi, j’ai l’impression que chaque poème de Markish a gardé une grande part de sa puissance en français. C’est la magie des grands passeurs. Dans l’anthologie, il y a une vingtaine de poèmes de Markish, juste assez pour commencer à fasciner. Par exemple Les Amants du ghetto, qui commence par deux vers en coup de poing :

Frénésie pour le sang et le vin. La nuit tombe
Soudain sur le ghetto : C’est la nuit du bourreau —

Esther Markish, l'épouse de Peretz

Esther Markish, l’épouse de Peretz

Chaque poème a ses flammèches à l’intérieur des mots, petite lumière à partager. Et puis il y a des incendies, ils habitent eux aussi dans sa langue. Ne serait-ce que sa devise, que j’ai trouvée sur le site d’Esprits nomades.  le site de Gil Pressnitzer : «Par des sentiers ardus jusqu’aux étoiles.» Comment ne pas faire le lien avec la langue stellaire de Khlebnikov, celle qu’il cherchait dans les méandres de la Volga et jusqu’au Kazakhstan. Ils sont nés à dix ans d’intervalle. Khlebnikov en 1885 dans la steppe, pas très loin d’Astrakhan. Markish en 1895 à Pollonoye, une petite ville d’Ukraine où aujourd’hui, on peut trouver une rue Peretz Markish. Ils ont pu se connaître tous les deux. Ils étaient à Moscou à peu près aux mêmes dates. J’ai cherché dans les photos, si je tombais sur leurs visages côte à côte. Rien trouvé. Je chercherai encore.

Peretz Markish lors de l'enterrement de son ami, le comédien Solomon Mikhoels, en janvier 1948

Peretz Markish lors de l’enterrement de son ami, le comédien Solomon Mikhoels, en janvier 1948

En 1952, Markish a été tué d’une balle dans la nuque dans les caves de la Loubianka. C’est le portail de ce haut-lieu de la terreur que Piotr Pavlenski avait incendié, dans la nuit du dimanche 8  novembre 2015. Markish avait croupi trois années en prison, avant d’être condamné à mort et aujourd’hui, c’est Pavlenski qui est enfermé dans une cellule de Fleury-Mérogis, pour avoir mis le feu à un bâtiment de la Banque de France. Comme tous les poètes yiddish du Comité juif antifasciste, Markish était accusé de nationalisme juif dans un pays malade de la paranoïa du Kremlin. «Le groupe yiddish au sein de l’Union des écrivains était de proportion modeste, écrit Myriam Anissimov dans sa biographie de Vassili Grossman : quarante-cinq écrivains à Moscou, vingt-six à Kiev et six à Minsk. Cinquante-deux d’entre eux allaient payer de leur vie le fait d’être juifs, d’écrire dans une langue juive et d’avoir été membres du Comité juif antifasciste.»

Mais à mesure que je lis les poèmes de Markish, je sais que leur beauté aura plus d’importance à l’avenir que la pauvre folie de Staline. Sinon pourquoi est-ce qu’on écrit des poèmes ?

Je recopie encore un fragment de l’anthologie, pris à Tombée de la nuit.

Une cigogne de bois, le bec longiligne
Se tient, tube aspirant, au bord du puits du soir,
Sur un long pied décharné
Picorant, d’un chant craquetant
La lune toute nue, sur un plateau bleu…
Écorchés tout entiers les cieux,
Tailladés et troués
Par la douleur au loin de l’aboiement des chiens
Et par le pas des mots martèlement ténu
Mais les rues se divisent — leur tension se brise en silence
Et les maisons — par-dessus les toits aux yeux de nuées
Jouent timides, plus bas, plus bas.

Regard de Peretz Markish

Regard de Peretz Markish

Et enlisant Gil Pressnitzer, j’apprends que Markish a été l’ami de Chagall, et ça me fait plaisir d’imaginer ces deux-là discutant, à Paris, pendant que Chagall dessinait le très beau visage de Markish à trente ans. Les poèmes de Peretz ne forment pas encore ce continent d’Eurasie qu’ils deviendront plus tard, avec ses fleuves et ses mers intérieures, mais Markish écrit déjà beaucoup, des poèmes avant tout mais aussi un scénario, des romans et des articles. Un seul roman a été traduit en français, toujours par Dobzynski, mais il est aujourd’hui épuisé. Je vais continuer de chercher ses poèmes, les recopier à l’intérieur d’Un cahier rouge.  Je crois qu’il y a des traductions en anglais, des textes aussi en russe, mais la plupart des grands poèmes des années trente ont été écrits en yiddish.

Il ne faut pas laisser Markish dans l’ombre que notre oubli dessine au fil des jours. Et empêcher qu’on puisse jeter  ses poèmes à la poubelle. Comme un autodafé en douce. Qu’on fasse au moins une loi, en Europe, pour interdire que les poèmes yiddish des poètes assassinés par Staline puissent finir dans un incinérateur de déchets.

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Anthologie de la poésie yiddish, Le Miroir d’un peuple. Présentation, choix et traduction de Charles Dobzynski, Poésie Gallimard, 2000.

Demain la guerre se termine

Andreï Tarkovski, Nostalghia

Andreï Tarkovski, Nostalghia

Dans la simplicité humaine d’un poème qu’on lit pour la première fois de sa vie, il y a parfois un enseignement si puissant, si déstabilisant aussi qu’il faut souvent plusieurs semaines, plusieurs relectures à voix haute pour parvenir à en assimiler tout ce qui a pu en surgir d’effraction – un grand bouleversement où s’entremêlent révélations et pressentiments. Pourtant on sait très bien, dès la première lecture et davantage encore aux suivantes, qu’on attendait précisément de rencontrer ce poème. Qu’on en avait besoin depuis longtemps, qu’on l’attendait et qu’on ne le savait pas.

Cela m’est arrivé deux fois en décembre, avec deux poèmes venus de deux sphères éloignées, malgré qu’ils parlaient tous les deux d’après-guerre.

Le premier poème, je l’ai trouvé dans un livre, acheté dans une librairie de Forcalquier un matin de déluge, sur la route de Digne-les-Bains sous la pluie verglacée. C’est un poème traduit du danois, le quatrième d’un recueil dont le titre m’attirait depuis plus d’une année : Les Chevaux de Tarkovski.
Il parle d’une période où «la guerre est finie, mais 
il existe toujours des soldats
éparpillés
partout
sur le globe.»

C’est un poème qu’a écrit Pia Tafdrup, une femme dont j’ai du mal encore à retenir le nom, malgré l’absolue certitude, maintenant que j’ai lu son recueil en entier, qu’il s’agit vraiment d’une poète capitale, d’une voix impossible à oublier, au moins aussi singulière, dans son extrême simplicité, que celle de Tomas Tranströmer, qui vit dans les mêmes parages – en Suède – tout au nord de l’Europe.

Andrei Tarkovski, Nostalghia

Andrei Tarkovski, Nostalghia

ON FAIT ENTRER UN CHIEN, c’est le titre du poème. Écrit en petites capitales tout en haut de la page. Ce sont des mots qui m’ont électrisé parce que ma chienne est morte il y a presque dix ans, et que la sentir se faufiler entre mes jambes quand je passais une porte était un antidote aux solitudes que j’apprenais à traverser. Aussi parce que dans Nostalghia, l’avant-dernier film de Tarkovski, il y a un berger allemand dans la moitié des plans, et dans Stalker une incroyable séquence de tendresse au milieu de la Zone, entre le stalker épuisé et un chien messager.

Mais maintenant je me tais. Assez parlé, je recopie le poème en entier, traduit par Janine et Karl Poulsen en 2015.

ON FAIT ENTRER UN CHIEN

Mon père ouvre grand la porte, le vent
envahit sa vie, le vent
fait voler ses pensées
et révèle des taches blanches
sur la carte géographique de sa mémoire.
Debout sur le seuil, au bord
de l’obscurité
il appelle le chien
qui n’obéit pas à son maître.
Le chien est mort
depuis des années.
De l’autre côté de la porte d’entrée
le monde est en catastrophe,
extrêmement compliqué.
La guerre est finie, mais
il existe toujours des soldats
éparpillés
partout
sur le globe.
Des perquisitions à domicile, des délations,
des rumeurs qui courent.
Il fait froid, c’est la nuit
et le chien est resté trop longtemps dehors…
Est-ce que mon père ne se
transformera plus jamais en celui
que je connais ?
Des ordres, des arrestations,
état d’urgence.
Le temps froid
est-ce que demain est déjà hier ?
Par un passage souterrain
je fais entrer le chien
ici –
pourquoi
est-ce nécessaire
de comprendre ?
Je caresse le chien et lui donne à boire.

Pia Tafdrup

Andreï Tarkovski, Nostalghia

Andreï Tarkovski, Nostalghia

Bien sûr, la puissance de ce poème est de faire entrer un chien mort à l’intérieur de la maison, de lui donner à boire au présent puisque la guerre est terminée, la mort interrompue le temps qu’il faut pour se rappeler d’une caresse qu’on donnait. Et ce pouvoir me bouleverse à chaque fois que je décide de relire le poème, comme une opération chamanique élémentaire et maintenant intégrée à ma vie quotidienne. Le chien de Pia est venu dormir avec moi dans le ventre du camion, et je ne sais par quel sortilège il devenait le berger allemand qui accompagne le poète Gortchakov dans Nostalghia, le film qu’Andrei Tarkovski avait dédié à son père, le poète Arseni Tarkovski. Mais le sortilège ne cessait pas à la fin du poème, et dans mon sommeil le chien de Pia et le chien de Gortchakov devenaient la femelle du chien jaune qui a veillé sur mes enfants, avant qu’elle ne se perde, sourde et aveugle, dans les rues d’Avignon assiégées par des bandes de comédiens survoltés.

L’autre poème a été écrit par Hassan Ibrahim al-Hassan et traduit par Mahmoud el Hajj, à l’occasion d’un colloque organisé par Catherine Coquio à l’Université Paris Diderot : « Syrie : à la recherche d’un monde ». C’est grâce à Catherine Coquio que j’ai pu découvrir ce poème, et grâce à André Markowicz qui en a revu la traduction, avant d’en recopier les vers sur son mur, ce que je fais ici à mon tour. Après les avoir remerciés tous les deux.

Demain la guerre se termine
ma fille oublie ta voix métallique
et oublie les crosses de fusils qui font saigner son père
à un poste de contrôle de l’armée
Demain
la guerre se termine
nous nous guérissons des souvenirs ;
je cache sous ma chemise les cicatrices des cigarettes et de l’électricité
Toi, tu enlèves ton uniforme
tu mets un jean
pour, demain, cacher ton monstre humain
Demain
sur le chemin vers les souvenirs
nous nous retrouvons par hasard ou à un arrêt de bus
tu me regardes
et tu caches tes yeux derrière le journal
tu caches derrière ta toux
l’écho de ta voix métallique
Et si
ma fille s’approche de toi pour te donner à boire
et me demande soudain qui tu es
Je murmure pour que tu n’aies pas peur :
un ami comme les autres.

Hassan Ibrahim al-Hassan

En même temps que ce poème, André Markowicz raconte ce qu’il a appris de son auteur, en recopiant mot à mot les paroles de Mahmoud el Hajj qui venait de lui soumettre sa traduction : Il s’appelle Hassan Ibrahim al-Hassan. Il est né à Alep en 1976, et il a, me dit Mahmoud, «au moins deux recueils publiés», évidemment en arabe. J’ai demandé quelques détails. Voici ce que m’écrit Mahmoud : «en ce qui concerne Hassan, l’auteur du dernier poème, je peux ajouter ceci: il est venu en Allemagne après avoir traversé à pied l’Europe, depuis la Turquie. Il vit mal l’exil, son exil, dans sa petite ville allemande. La langue de Hölderlin lui résiste. À la différence de beaucoup d’autres, il est clair pour lui qu’il rentrera un jour en Syrie. Il ne se voit pas «ici». La dernière fois que je l’ai eu au téléphone, il m’a dit que il n’était pas si jeune pour supporter ce qu’implique l’exil: la langue, le devoir d’avoir une nouvelle perspective de vie «ici» et non pas «là-bas», le devoir de penser à partir de cette perspective sur le long terme, etc.»

À mon tour, je recopie les mots d’André Markowicz parce qu’on n’imagine pas, quand on n’a pas été soi-même exilé, ce qu’implique d’apprendre à vivre à l’intérieur d’une autre langue que la sienne. On ne peut pas deviner qu’à partir de cette épreuve de plus en plus partagée, aujourd’hui, le langage de l’exil devienne la poésie qu’écrivent les exilés depuis Celan ou peut-être même, pour remonter aux origines, Hölderlin ou Ovide, relégué à Tomis, aux confins de l’empire romain sur ordre d’Auguste.

Tieri Briet, Rentrer chez moi

Tieri Briet, Rentrer chez moi

Demain la guerre se termine, dit le poème de Hassan Ibrahim al-Hassan. Demain vient la fin de l’exil pour celui qui a écrit le poème, à condition que l’assassin au pouvoir en Syrie soit enfin mis à mort, mais l’effraction de ce poème au cœur de la paix européenne nous obligera, peut-être, à repenser ce que nous avons fait de nos vies, nos petites vies de citoyens dans un pays en paix, pour empêcher les guerres au sud de se répandre comme une épidémie de désastres.
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Pia Tafdrup, Les Chevaux de Tarkovski, Editions Unes, 2015.
Traduit du danois par Janine et Karl Poulsen.
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L’image est issue du film Nostalghia, d’Andrei Tarkovski, qu’il a tourné au tout début de son exil loin de son fils, grâce à l’amitié d’Antonioni et de son scénariste, Tonino Guerra.

Raoul Vaneigem, par-delà l’impossible

Le journal l'Impossible, première de couverture du numéro 2, avril 2012

Le journal l’Impossible, première de couverture du numéro 2, avril 2012

On ne lit pas assez Vaneigem. Ce texte avait paru dans le numéro 2 du journal l’Impossible. Pour les lecteurs de l’éphémère Impossible, le texte de Vaneigem était bien un cadeau, ou plutôt un potlatch, pour reprendre le titre d’une revue dont l’existence, au milieu des années 1950, fut à peu près aussi brève que celle du journal l’Impossible. Potlatch était une insoumission en actes, dont l’intention stratégique était d’inventer une configuration nouvelle, réunissant des artistes d’avant-garde et des penseurs travaillant, collectivement, à une critique révolutionnaire de la société. En novembre 1954, on pouvait y lire ce genre de choses en première page.: «.Malgré l’attachement normal d’une société mourante à des expressions faisandées, il est à noter qu’aujourd’hui une revue sérieuse n’ose plus publier de poèmes..»

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L’impossible est un univers clos. Néanmoins, nous en possédons la clé et, comme nous le soupçonnons depuis des millénaires, la porte s’ouvre sur un champ d’infinies possibilités. Ce champ, il nous appartient plus que jamais de l’explorer et de le cultiver. La clé n’est ni magique ni symbolique. Les Grecs anciens la nommaient «poésie», du verbe «poiein», construire, façonner, créer.
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Par-delà l'impossible, Raoul Vaneigem, page de titre

Par-delà l’impossible, Raoul Vaneigem, page de titre

Depuis qu’avec la civilisation marchande s’est instauré le règne des princes et des prêtres – dont les lamentables résidus continuent de grouiller sur le cadavre de Dieu – le dogme de la faiblesse, de la débilité native de l’homme et de la femme n’a cessé d’être enseigné, aux dépens de la créativité, faculté humaine par excellence. La loi du pouvoir et du profit ne condamne-t-elle pas l’enfant à vieillir prématurément en apprenant à travailler, à consommer, à s’exhiber sur un marché d’esclaves où la roublardise concurrentielle et compétitive étouffe l’intelligence du cœur et de la solidarité ?
Nous sommes en butte à une dénaturation constante où la vie est vidée de sa substance tandis que la nécessité de survivre se réduit à la quête animale de la subsistance. Le droit aléatoire à l’existence s’acquiert au prix d’un comportement prédateur qui monnaie et rentabilise la peur.

Alors que le travail socialement utile – agriculture naturelle, école, hôpitaux, métallurgie, transports – se raréfie et se dégrade, le travail parasitaire, assujetti aux impératifs financiers, gouverne les Etats et les peuples au nom d’une bulle financière vouée à imploser. La peur règne et répond à la peur. La droite populiste récupère la colère populaire. Elle lui désigne des boucs émissaires interchangeables, juifs, arabes, musulmans, chômeurs, homosexuels, métèques, intellectuels, en-dehors, et l’empêche ainsi de s’en prendre au système qui menace la planète entière. Dans le même temps, la gauche populiste canalise l’indignation en des manifestations dont le caractère spectaculaire dispense de tout véritable projet subversif. Le nec plus ultra du radicalisme consiste à brûler les banques et à organiser des combats de gladiateurs entre flics et casseurs comme si ce combat dans l’arène pouvait ébranler la solidité du système d’escroquerie bancaire et les Etats qui, unanimement, en assument les basses œuvres.
Partout la peur, la résignation, la fatalité, la servitude volontaire obscurcissent la conscience des individus et rameutent les foules aux pieds de tribuns et de représentants du peuple, qui tirent de leur crétinisation les derniers profits d’un pouvoir vacillant.
Comment lutter contre le poids de l’obscurantisme qui, du conservatisme à la révolte hargneuse et impuissante du gauchisme, entretient cette léthargie du désespoir, alliée de toutes les tyrannies, si révoltantes, si ridicules, si absurdes qu’elles soient ? Pour en finir avec les diverses formes de grégarisme, dont les bêlements et les hurlements jalonnent le chemin de l’abattoir, je ne vois d’autre façon que de ranimer le dialogue qui est au cœur de l’existence de chacun, le dialogue entre le désir de vivre et les objurgations d’une mort programmée.

Par quelle aberration consentons-nous à payer les biens que la nature nous prodigue : l’eau, les végétaux, l’air, la terre fertile, les énergies renouvelables et gratuites ? Par quel mépris de soi juge-t-on impossible de balayer sous le souffle vivifiant des aspirations humaines cette économie qui programme son anéantissement en accaparant et en saccageant le monde ? Comment continuer à croire que l’argent est indispensable alors qu’il pollue tout ce qu’il touche ?

Que les exploiteurs s’opiniâtrent à convaincre les exploités de leur inéluctable infériorité, c’est dans la logique des choses. Mais que révoltés et révolutionnaires se laissent emprisonner dans le cercle artificieux de l’impossible, voilà qui est scandaleux. J’ignore combien de temps s’écoulera avant que volent en éclats les tables d’airain de la loi du profit, mais aucune société véritablement humaine ne verra le jour tant que ne sera pas brisé le dogme de notre incapacité à fonder une société sur la vraie richesse de l’être : la faculté de se créer et de recréer le monde.

L'Impossible n°2, détail de la première de couve, avril 2012

L’Impossible n°2, détail de la première de couve, avril 2012

Jusqu’à ce que les mots porteurs de vie se fraient un chemin dans la forêt pétrifiée, où les mots glacés et gélatineux consacrent le pouvoir d’une mort froidement rentabilisée, peut-être est-il indispensable de répéter inlassablement : oui il est possible d’en finir avec la démocratie corrompue en instaurant une démocratie directe ; oui il est possible de pousser plus avant l’expérience des collectivités libertaires espagnoles de 1936 et de mettre en œuvre une autogestion généralisée ; oui il est possible de recréer l’abondance et la gratuité en refusant de payer et en mettant fin au règne de l’argent ; oui il est possible de liquider l’affairisme en prenant à la lettre la recommandation « Faisons nos affaires nous-mêmes » ; oui il est possible de passer outre aux diktats de l’Etat, aux menaces des mafias financières, aux prédateurs politiques de quelque étiquette qu’ils se revendiquent.

Si nous ne sortons pas de la réalité économique en construisant une réalité humaine, nous permettrons une fois de plus à la cruauté marchande de sévir et de se perpétuer.

Le combat qui se livre sur le terrain de la vie quotidienne entre le désir de vivre pleinement et la lente agonie d’une existence appauvrie par le travail, l’argent et les plaisirs avariés, est le même qui tente de préserver la qualité de notre environnement contre les ravages de l’économie de marché. C’est à nous qu’appartiennent les écoles, les produits de l’agriculture renaturée, les transports publics, les hôpitaux, les maisons de santé, la phytothérapie, l’eau, l’air vivifiant, les énergies renouvelables et gratuites, les biens socialement utiles fabriqués par des travailleurs cyniquement spoliés de leur production. Cessons de payer pour ce qui est à nous.
La vie prime l’économie. La liberté du vivant révoque les libertés du commerce. C’est sur ce terrain-là que, désormais, le combat est engagé.

Raoul Vaneigem
Par-delà l’impossible, publié dans le numéro 2 de l’Impossible, en avril 2012.

Fanon, Amrouche et Feraoun les yeux fermés

À Zahia loin d’ici

Kateb Yacine

Kateb Yacine

« C’est vivre » est un poème de Kateb Yacine. Il commence par rassembler trois noms d’écrivains. Fanon, Amrouche et Feraoun. Trois voix venues de l’Algérie en lutte, si puissantes toutes les trois qu’elles sont parvenues à contrer les propagandes que diffusaient partout la presse en temps de guerre, au début des années soixante. Et le poème de Kateb Yacine rend compte de cette puissance visionnaire que porte parfois l’écriture d’un seul homme.

Mouloud Feraoun

Mouloud Feraoun

Quand le texte paraît, en novembre 1962, l’Algérie est devenue indépendante depuis le mois de juillet mais Frantz Fanon est mort sept mois plus tôt, d’une leucémie à 36 ans. Mouloud Feraoun, lui, a été assassiné par l’OAS au mois de mars, et Jean Amrouche est mort d’un cancer à Paris, au mois d’avril. En cinq mois, trois voix d’écrivains en lutte se sont brisées, loin de leur Algérie enfin libérée. Et le poème de Kateb Yacine est le premier à tenter de rassembler ces trois voix, d’en faire une constellation bienveillante :  «Lente ou violente chacun sa mort», est-il écrit à la fin du poème, juste avant l’idée que mourir en écrivant «le murmure angoissé des luttes souterraines», c’est vivre encore dans la conscience des Algériens.

Frantz Fanon

Frantz Fanon

Alors restons vivants. Écrivons nous aussi le murmure des luttes souterraines, toutes celles qu’il nous faudra mener si nous voulons empêcher les nouveaux gouverneurs du désastre de régner en maîtres sur une planète peuplée d’obèses ou d’affamés, d’animaux voués à la mort industrielle et d’enfants sans enfance. Apprenons à lire dans les ténèbres, et sans jamais cesser d’écrire pour empêcher le pire qui se dessine désormais sous nos yeux. Kateb Yacine a éclairé un chemin devant nous, par où Fanon, Amrouche et Feraoun n’ont pas cessé d’œuvrer en solitaires.

C’est vivre

Fanon, Amrouche et Feraoun
Trois voix brisées qui nous surprennent
Plus proches que jamais
Fanon, Amrouche, Feraoun
Trois sources vives qui n’ont pas vu
La lumière du jour
Et qui faisaient entendre
Le murmure angoissé
Des luttes souterraines
Fanon, Amrouche, Feraoun
Eux qui avaient appris
A lire dans les ténèbres
Et qui les yeux fermés
N’ont pas cessé d’écrire
Portant à bout de bras
Leurs œuvres et leurs racines

Mourir ainsi c’est vivre
Guerre et cancer du sang
Lente ou violente chacun sa mort
Et c’est toujours la même
Pour ceux qui ont appris
A lire dans les ténèbres,
Et qui les yeux fermés
N’ont pas cessé d’écrire
Mourir ainsi c’est vivre

Poème issu de L’Œuvre en fragments, inédits littéraires et textes retrouvés rassemblés par Jacqueline Arnaud. Sindbad, Actes sud, Arles, 1986.

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Jean Amrouche

Jean Amrouche

C’est vivre a d’abord paru dans Jeune Afrique, Paris, n° 107 , 5-11 novembre 1962. Le poème a été repris dans Etudes méditerranéennes n°11, en juin-juillet 1963, avec de légères variantes.

Tahar Djaout, à propos de Jean Amrouche :

« L’œuvre poétique de Jean Amrouche ne vaut pas par son abondance : elle s’arrête pratiquement en 1937, alors que le poète vivra jusqu’en 1962. La majeure partie de sa vie est consacrée au déchiffrement du monde et à la recherche du territoire natal (Chants berbères de Kabylie, 1939), au questionnement du travail intellectuel (ses entretiens avec J. Giono, F. Mauriac, P. Claudel, A. Gide, G. Ungaretti) et au combat politique (ses interventions dans la presse écrite et à la radio). (…) La figure de l’Absent, au départ imprécise et mystérieuse, s’impose peu à peu et resplendit dans sa pureté et sa grandeur. Elle devient présence obsessionnelle. Mais elle n’est pas l’unique. (…) Présence douloureuse de l’enfance et de l’espace natal doublement perdu (par la distance et par la foi) – qu’on se rappelle dans Cendres ce poème sur la mort dédié aux tombes ancestrales qui ne m’abriteront pas, présence du corps jubilant et des fruits terrestres apaisants. (…) L’inspiration de Jean Amrouche est avant tout mystique, d’un mysticisme qui transcende la religion pour créer ses religions propres : celle de l’amour éperdu, celle de la contemplation cosmique, celle de l’harmonie des éléments. S’éloignant de l’ascétisme religieux, le verbe de Jean Amrouche éclate en des poèmes opulents, gorgés de ciels, de sèves, d’orages, de fruits et de femmes. »

Tahar Djaout, Amrouche, Étoile secrète, L’enfance de l’homme et du monde, dans Algérie-Actualité no 921, Alger, 9-15 juin 1983, p. 21

Le dernier poème de Javier Sicilia et la lutte continue…

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Javier Sicilia

Dans sa vie d’avant, Javier Sicilia était poète. Et puis le samedi 2 avril 2011, sur la place de Cuernavaca, au sud de Mexico, il a lu son dernier poème en annonçant que c’était terminé, la poésie en lui n’existait plus parce qu’avant tout, il avait un combat politique à mener. En quête de justice et de paix pour le Mexique. «La société mexicaine a longtemps vécu terrorisée, épuisée et soumise à une propagande belliqueuse, a-t-il expliqué après avoir lu son dernier poème. Jusqu’au 28 mars 2011, où ils ont assassiné mon fils et six autres personnes. Alors a commencé un mouvement, dont j’ai été la voix douloureuse, qui a articulé les luttes, ouvert un espace, donné une visibilité et une voix aux victimes de la violence. »

Le monde n’est plus digne de parole.
Ils l’ont étouffée à l’intérieur de nous.
Comme ils t’ont asphyxié.
Comme ils t’ont déchiré les poumons.
Et cette douleur ne me quitte pas.
Seul le monde reste.
À cause du silence des justes.
Seulement à cause de ton silence et de mon silence, Juanelo…
Voici mon dernier poème, je ne peux plus écrire de la poésie…
La poésie en moi n’existe plus.

Poète avant tout mais aussi romancier, essayiste, scénariste et journaliste, Javier Sicilia est un homme de l’écrit qui a brutalement arrêté d’écrire après l’enlèvement, les tortures et l’assassinat de son fils et de six autres personnes par un cartel de narcotrafiquants. Tout arrêter pour combattre la violence criminelle qui s’est répandue partout au Mexique. Les sept cadavres avaient été retrouvés par la police, pieds et poings liés dans une voiture abandonnée en pleine rue. Six ans après, le crime est resté impuni comme c’est souvent la règle au Mexique. Et pourtant, le 5 mai 2011,  Javier Sicilia a organisé une grande marche depuis la ville de Cuernavaca pour arriver le 8 mai, avec plus de 85 000 personnes, à la Grand-Place de Mexico. Une marche soutenue non seulement par le sous-commandant Marcos et les zapatistes du Chiapas, mais aussi par les insurgés du Guerrero et les manifestants de San Salvador Atenco.

Javier Sicilia en couverture de Proceso, mai 2011

Javier Sicilia en couverture de Proceso, mai 2011

Avec plus de 300 000 meurtres, plus de 23 000 disparitions et près d’un million de déplacés, la guerre contre le narcotrafic, décidée en 2006 par le président mexicain Felipe Calderón est l’un des conflits les plus meurtriers de la planète pour ces dix dernières années. « La société mexicaine a longtemps vécu terrorisée, épuisée et soumise à une propagande belliqueuse. Jusqu’au 28 mars 2011, où ils ont assassiné mon fils et six autres personnes, continue-t-il. Alors a commencé un mouvement, dont j’ai été la voix douloureuse, qui a articulé les luttes, ouvert un espace, donné une visibilité et une voix aux victimes de la violence. »

Deux ans plus tard, en 2013, Javier Sicilia essaie de mieux nommer l’ennemi qu’il essaie de combattre : «Ce qui se passe au Mexique est un miroir dans lequel nous devons commencer à regarder la société dans son ensemble. C’est une nouvelle forme de totalitarisme, basé sur l’empire de l’argent, du consumérisme, des grands capitaux. Comme au Mexique il n’y avait pas d’équilibre politique, cela a été dévastateur.»

Son discours est devenu plus radical encore : « En regardant mon pays, je pense qu’une mosaïque de peuples et de cultures pourraient s’unir d’une autre manière. C’est le rêve d’autonomie de Gandhi, le même que celui des zapatistesIl faut donc trouver un nouveau pacte social, une nouvelle manière de construire la démocratie, la vie politique… et refonder la constitution, non pas à partir de l’élite, mais à partir de la base populaire, avec les absents d’aujourd’hui : les paysans, les indiens, les homosexuels, les victimes, l’environnement aussi, tous considérés comme sujets politiques. Nos liens doivent déterminer la constitution, pas le contraire.»

« La grande manquante, depuis la révolution, c’est la fraternité, c’est-à-dire l’amour… Et la résistance. Je la vois comme une image : allumer une bougie au milieu de la nuit. Une lumière allumée dans l’obscurité fait une différence énorme. Toute résistance est un point de lumière.»

En 2011, la lettre ouverte qu’il avait écrite aux autorités et aux narcotrafiquants se terminait par ces mots : «Il n’y a pas de vie sans persuasion et sans paix, écrivait Albert Camus, et le Mexique aujourd’hui ne connaît que l’intimidation, la souffrance, la méfiance, la peur qu’un jour un fils ou une fille d’une autre famille ne soit avili et assassiné. Nous ne pouvons plus accepter, comme c’est déjà le cas aujourd’hui, que la mort ne soit qu’une affaire de statistiques à laquelle nous devrions tous nous habituer. Il est grand temps de rendre sa dignité à notre pays.»

Ces deux dernières années, Javier Sicilia a participé aux fouilles et aux exhumations de plusieurs fosses communes récentes, continuant d’alerter et allant jusqu’à parler de crimes d’État et de crimes contre l’humanité. Avec plus d’une centaine d’organisations mexicaines et la Fédération Internationale des Ligues des Droits de l’Homme, Javier Sicilia se bat pour que la Cour Pénale Internationale de La Haye se saisisse du dossier et reconnaisse qu’il s’agit bien de crimes contre l’humanité, de manière à obliger l’État mexicain à répondre de crimes de masse restés impunis. De plus en plus de preuves attestent que les fonctionnaires de la police fédérale et de l’armée sont impliqués dans ces meurtres et ces disparitions.

Les avocats et les juristes qui travaillent à la rédaction de ce dossier pour la Cour Pénale Internationale sont eux-mêmes placés sous haute surveillance, s’estimant menacés par la police fédérale. «Les gens disparaissent parce qu’un modèle de terreur a été mis en place par le cartel de Los Zetas, explique Miquel Chamberlin, l’un de ces juristes. Afin de contrôler la population, Los Zetas a inventé un genre nouveau de criminalité. Ils ne se contentent plus de faire passer de la drogue aux Etats-Unis, ils ont aussi commencé à mettre la main sur les affaires locales, à vendre de la drogue sur place, à imposer leurs conditions aux petites entreprises. Ils se sont mis à faire payer la sécurité et à contrôler les polices municipales qui leur permettaient de surveiller ceux qu’ils considéraient comme leurs ennemis. Avec la disparition, ils ont trouvé un mode de terreur généralisée pour que la population obéisse. Le tout a été permis par les hautes instances de l’État et de la Fédération.»

Javier Sicilia, image tirée du film Mexique, justice pour les disparus

Javier Sicilia, image tirée du film Mexique, justice pour les disparus

C’est contre ce système que Javier Sicilia continue d’alerter, utilisant autant qu’il peut la presse d’opposition et la presse catholique. Mais les mots du poète, pas plus que les enquêtes des juristes mexicains ne semblent suffire à convaincre Emeric Rogier, chef des analystes pour les ouvertures d’enquête au bureau du procureur de la Cour Pénale Internationale. Javier Sicilia continue de lire les poèmes de Saint Jean de la Croix et de Luis Cernuda, d’y chercher la force de continuer le combat qu’il mène depuis plus de six ans maintenant. «Après tout ce que nous avons fait, fouiller le sol du pays, rendre visible ce qui était caché, parler avec le président, débattre publiquement, parler avec tous les pouvoirs en place, pactiser avec eux, nous n’avons pas trouvé une seule once de paix, de justice, rien. Le pays est plein de ce genre de terrains vagues, avec des centaines et des centaines de cadavres. Il faut les exhumer. Et ça nous l’avons fait ici. Les honorer. Découvrir leurs identités afin de les rendre à leurs familles. Un pays qui ne peut faire cela pour se réconcilier avec lui-même, c’est un pays qui n’existe déjà plus.» Devant la caméra de Patrick Remacle et André Chandelle, la voix de l’ancien poète s’aggrave encore un peu : «Je pense que si la communauté internationale ne prend aucune mesure ici ou ailleurs afin que ce pays retrouve la paix et la justice, alors elle sera complice du crime. Ce que nous vivons au Mexique n’est pas propre au Mexique. C’est une affaire humanitaire, qui engage les êtres humains du monde  entier.» Ces dernières paroles sont tirées du film de P. Remacle et A. Chandelle, Mexique, justice pour les disparus, réalisé en 2016. Elles disent à quel point la société civile mexicaine a besoin maintenant de notre compréhension, et d’une solidarité au moins aussi active qu’intransigeante.

 

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