Erri de Luca, La parole contraire

erri-con-betulla330-copiaLa parole contraire est un livre de combat. Un petit livre d’Erri De Luca – 44 pages – conçu pour faire écho à un combat bien plus vaste. Au départ, une résistance civile s’organise en Italie contre le projet de creuser un tunnel ferroviaire à travers une montagne qui est aussi un gisement d’amiante et de pechblende, « un matériau radioactif plus concentré que l’uranium appauvri à des fins militaires ». Les habitants de la petite vallée s’opposent massivement aux nuisances du projet, le romancier italien a rejoint leur mouvement. La presse transalpine les appelle les NO TAV, du nom donné là-bas au Train A grande Vitesse. Les NO TAV sont proches des zadistes français. Au tribunal de Turin, un département spécialisé de quatre procureurs s’occupe à plein temps des NO TAV contre lesquels plus d’un millier d’inculpations ont été prononcées.

Erri de Luca mentionne trois influences qui l’ont poussé à rejoindre la résistance civile des habitants du val de Suse : Varlam Chalamov pour commencer, qui écrivit d’admirables récits dans les camps de la mort soviétiques. Georges Orwell ensuite, qui combattit avec les anarchistes espagnols face aux armées de Franco. Et Pasolini pour finir, répudié du Parti Communiste Italien parce qu’homosexuel, et qui « se tenait là où aucun de ses semblables n’osait être » : du côté de la gauche révolutionnaire. Et il l’avoue aussi franchement que possible : « C’est bien ça, je voudrais être l’écrivain rencontré par hasard, qui a mêlé ses pages aux sentiments de justice naissants, formateurs du caractère d’un jeune citoyen. »

Erri De Luca utilise des mots puissants pour accuser la LTF SAS, une société privée française chargée du chantier. Il parle du viol d’un territoire. La LTF SAS est établie à Chambéry, ce qui lui permet d’échapper aux lois antimafia votées en Italie. C’est la LTF qui a porté plainte contre l’écrivain, pour avoir incité publiquement au sabotage. Et le procès commençait aujourd’hui : « Le 28 janvier 2015, dans la salle du tribunal de Turin, ce n’est pas de la liberté de parole qu’on débattra. Celle qui est obséquieuse est toujours libre et appréciée. C’est de la liberté de parole contraire, inculpée pour cette raison, qu’on débattra. »

La parole contraire pose la question du rôle de l’écrivain, et De Luca s’appuie sur sa lecture attentive de la Bible en hébreu : « Ptàkh pikha le illèm : « Ouvre ta bouche pour le muet » (Proverbes/Mishlé 31, 8). Telle est la raison sociale d’un écrivain, en dehors de celle de communiquer : être le porte-parole de celui qui est sans écoute. » Pour porter la parole des NO TAV, De Luca revendique le droit d’utiliser le verbe « saboter », dans tous les sens que la langue italienne peut donner à ce mot. C’est le « droit de parole contraire », un droit fondamental que défend le romancier : « On fait ici le procès d’un écrivain pour ses phrases. » S’il existait encore, le Parlement International des Ecrivains aurait apporté son soutien à cette lutte, et ce livre est aussi un appel. « J’ai été formé à l’école du XXe siècle, écrit De Luca, où les écrivains, les poètes ont payé le prix fort pour leurs paroles. » On pense à Taslima Nasreen ou à Salman Rushdie, à Sushmita Banerjee, la romancière indienne assassinée par les talibans ou même à Ken Saro-Wiwa, l’écrivain nigérian qui fut assassiné pour avoir lutté contre la corruption menée par Shell dans son pays.

La lutte d’Erri De Luca est donc fondamentale et c’est à nous, ses lecteurs, de lui donner un écho aussi vaste que possible.

T.

Erri De Luca, La parole contraire, Gallimard, janvier 2015, traduit de l’italien par Danièle Valin 

Iostoconerri, le site italien des NO TAV

Par le feu, Apostolos Polyzonis et Djamel Chaar

Apostolos Polyzonis est ce père de famille grec qui s’était immolé par le feu devant une banque de Thessalonique. C’était le 16 septembre 2011, une date qu’il faudrait retenir.

10300967_809802212374684_5011305864132266862_nApostolos a pu survivre à ses brûlures et il y a peu, il racontait la genèse de son geste :
« Je l’ai fait en signe de protestation. Je ne voulais pas mourir. J’étais désespéré. Mais d’un autre côté, j’avais de l’espoir pour un meilleur avenir. Parce que je me sens coupable. Parce que ma génération laisse ce type de politiciens détruire les vies des générations à venir. » 


Apostolos Polyzonis n’est pas un homme seul. En Espagne, en Italie, en Tunisie et en France, ils sont plusieurs à avoir fait le choix de s’immoler pour protester contre les conditions de vie inhumaines qu’ils devaient endurer. Le 13 mars 2013, à Nantes, Djamel Chaar s’est suicidé par le feu devant l’agence Pôle-emploi qui refusait de reconnaître ses droits à une indemnité chômage.

J’essaie de ne pas oublier leurs noms, leur geste qui semble emblématique de notre monde. Et quand je vois ces petites fleurs jaunes qui poussent au milieu des zones commerciales, je pense à leurs deux vies d’hommes debout face au malheur politique. Apostolos Polyzonis, Djamel Chaar et sa femme, Nicole, qui avait eu le courage de raconter le calvaire affronté par celui qu’elle aimait dans une émission de radio.

T.

L’image fantôme D’Oskar Benedek

Oskar Benedek

Oskar Benedek est un mystère humain du XXe siècle. De ce mystère ne demeurent plus que quelques photos et l’histoire de sa vie, qui n’est pas achevée malgré qu’il aie disparu. Benedek était hongrois, un photographe hongrois qui avait croisé les surréalistes à Paris. Le 4 janvier 1944, jour du vernissage d’une importante exposition de ses œuvres dans une galerie de Budapest, un mois avant l’arrivée des troupes nazies dans sa ville, Oskar Benedek disparaît sans explication. Près de soixante-dix ans plus tard, une enquête ramène en plein jour son étrange histoire sous la forme d’un film, un très beau film d’une trentaine de minutes où témoignages, photographies et pages de son journal dessinent une énigme

Réalisé par Olivier Smolders, avec l’aide de Thierry Hoguelin au scénario et de Jean-François Spricigo pour les photographies, ce « film en voie de disparition » fait scintiller le mystère Benedek en noir et blanc, juste sous nos yeux qui d’emblée veulent en savoir plus: des images chirurgicales où des scalpels découpent la peau de jeunes visages, des extraits de la presse hongroise de l’époque, des images filmées en 8mm par le photographe esquissent une biographie par fragments : « La galerie Hantaï présente les images d’Oskar Benedek, un représentant de la jeune école hongroise de photographie. L’élite de la ville s’est précipitée au vernissage sans pouvoir féliciter l’artiste Benedek, qui a brillé par son absence. » C’est écrit dans la Nation Hongroise du 8 février 1944. Deux jours plus tard, un rapport de police précise qu’Anna Foldes a signalé la disparition de son locataire. Quand elle est entrée pour faire le ménage, tous les meubles avaient disparu. Interrogés par la police, les voisins affirment n’avoir rien entendu. C’est l’entrée du mystère Benedek où le film maintenant nous emporte.

la-part-de-l-ombre2Dans la Gazette de Budapest du 28 février 1944, on en apprend davantage : « Nous n’avons aucun signe d’Oskar Benedek, disparu depuis un mois. La police a interrogé son médecin, le docteur Klein. Celui-ci n’écarte pas la thèse du suicide, car son patient souffrait d’une grave dépression. Depuis plusieurs jours, Benedek se sentait suivi par des étrangers et avait peur d’être enlevé. La disparition mystérieuse de Benedek assure un succès inattendu à la présentation de ses œuvres. » Nous sommes au cœur du questionnement qui devient d’un seul coup politique. « Sur ordre de la kommandatur, la police a saisi les photographies exposées à la galerie Hantaï. Ces clichés ont été détruits et la galerie restera fermée. On ne peut qu’applaudir cet acte de salubrité publique. Les photos de Benedek sont un exemple déplorable d’art dégénéré à la solde de la juiverie internationale. » C’est écrit noir sur blanc dans La Nouvelle Hongrie de mars 1944.

En nous donnant à voir les photographies de Benedek, le film nous raconte l’opération de propagande dont elles allaient devenir le prétexte : « Chaque jour, on en sait plus à propos du traître Benedek. L’état-major a confirmé détenir des preuves irréfutables que ce misérable vendait des informations aux Soviétiques. Ces informations s’ajoutent à la découverte d’un petit laboratoire clandestin où la police vient de saisir un lot de photographies obscènes. Benedek, non content de trahir sa patrie au profit de la vermine soviétique, corrompait les mœurs de notre jeunesse. » Toute la perspicacité de la censure et de la diffamation nazies consistent à repérer et à mettre hors d’état de nuire les œuvres néfastes.

Plus tard, la presse hongroise nous apprend qu’un noyé a été retrouvé dans les eaux du Danube. Selon le rapport d’un légiste, il s’agirait d’un certain Benedek, activement recherché par la police. Mais La part de l’ombre n’en reste pas à la version nazie. En français, une voix d’homme vient lire quelques passages du journal intime que le photographe a tenu de 1935 à 1944 : « La terre de mon enfance n’existe plus. Mes chers parents, mon pauvre Miklos, où sont passés nos rires d’autrefois ? Le bruit des clochettes à l’encolure des chevaux, les arbres noirs au bord des eaux glacées, où sont passés les souffles du vent sur la plaine de Szolnok ? Photographier c’est embaumer le temps, c’est ce qu’ils disent. Pourtant je ne photographie pas pour me souvenir des choses, pour les immortaliser, mais au contraire pour les effacer, les détruire, les jeter dans un puits sans fond. »

wb11Il n’a fallu que quelques minutes d’un très beau cinéma pour qu’on comprenne, a contrario des propagandes habituelles, qu’il s’agit bien d’une œuvre incontrolée, aussi profonde qu’insaisissable. Et peut-être fictive. La rencontre d’André Breton à Paris, d’Eluard et Picabia nous donne l’ébauche d’une constellation mentale, entre rupture amoureuse et tentative de suicide. Dans l’orbite des surréalistes parisiens, les photographies de Benedek inventent un monde où le corps nu d’une jeune femme fait face à un singe empaillé. La question se pose de savoir qui, de Jean-François Spricigo ou d’Oskar Benedek, est l’auteur des photographies que La Part de l’ombre donne à voir. Après tout, Benedek n’est pas cité dans le Dictionnaire mondial de la photographie, où il aurait précédé Walter Benjamin, un autre disparu dont la mort interroge.

La Part de l’Ombre n’est peut-être pas un documentaire, mais l’invention d’une œuvre photographique prenant sa source dans les images d’un autre photographe encore en vie, Jean-François Spricigo, praticien du mystère en noir et blanc qui interroge la force de fascination des photographies dans nos vies. Né d’une nouvelle de Thierry Horguelin, le très beau film film d’Olivier Smolders est un pur objet photo-littéraire, à la manière de La Jetée de Chris Marker. A l’origine du scénario, le texte de Thierry Horguelin racontait l’histoire d’un photographe qui efface le monde en le photographiant. A partir de là, le coup de génie d’Olivier Smolders est d’avoir songé que les photographies de Spricigo pouvaient incarner cette malédiction. « La reconstitution historique faisait partie du jeu, explique le cinéaste, même si la volonté de créer un leurre ne nous est jamais apparue comme une fin en soi. C’est seulement un dispositif pour mettre le spectateur dans une certaine disposition d’esprit. Finalement, la question de savoir si Benedek a vraiment existé importe assez peu. Au cinéma, tout est fiction. »

N’empêche que Walter Benjamin a peut-être écrit un texte fondamental sur les photographies parisiennes d’Oskar Benedek. Un texte disparu lui aussi, escamoté avec d’autres manuscrits, dans la chambre d’hôtel de Portbou où son corps a été retrouvé, le 26 septembre 1940.

L’écriture est une arme

Marie Van Moere, Cherbourg, novembre 2014

A Brigitte Poulain

Tu m’as demandé un texte et c’est une lettre que je t’écris. Je ne sais pas si tu m’en voudras, ou si c’est un sourire qui viendra à tes lèvres en parcourant ces quelques mots. Je ne sais plus écrire autre chose que des lettres. Ecrire sans m’adresser à quelqu’un d’encore vivant dans ma pensée, je n’y arrive plus. Et toi tu es vivante.

Brigitte, l’écriture est une arme et je sais que tu sais. Toi, il y a sûrement longtemps que tu as compris l’évidence. Quelle autre arme avons-nous pour défendre la condition humaine, la vie menacée de ceux qui s’épuisent à survivre ? L’écriture est la seule arme qui nous reste, aussi fatale qu’un obus tiré dans la façade d’une maison tchétchène. Toi, à mon avis, tu l’as toujours plus ou moins su, consciente aussi qu’il valait mieux ne pas le crier sur les toits.

Sinon, tu n’aurais pas invité ces auteurs, tous plus ou moins en colère, et qui ont en commun d’utiliser l’écriture comme un matériau hautement explosif. Il n’y a qu’à lire une seule page de Petite Louve, le roman de Marie Van Moere, pour se rendre compte qu’elle pèse chaque mot pour qu’il frappe au plus juste. Les femmes n’en peuvent plus d’être victimes, alors elles ripostent. C’est la vengeance d’une mère qui fait naître le récit : Tu as violé ma fille alors je vais devoir te massacrer, et tant pis pour la suite. La suite est une cavale où les mots frappent : « L’une des quatre danseuses portait un masque blasé qui lui donnait un air supérieur, de quoi faire envie à Ari, qu’elle crie encore après avoir feint d’être une viande froide. » Ce genre de phrases qui ne font pas de cadeau et laissent des plaies difficiles à soigner.

Dans le genre explosif, Ricardo Montserrat est une espèce d’expert qui a fait ses armes au Chili, quand Pinochet y faisait régner la culture de la mort. Ce n’est pas la pire des écoles quand on a décidé de transformer la littérature en technique de guerilla. J’ai de l’admiration pour le travail de Ricardo, sa manière d’écrire avec les sans-voix, qu’ils soient chômeurs à Lorient ou demandeurs d’asile en Belgique. Bien sûr qu’il a raison. C’est là qu’il faut aller fourbir ses armes, c’est-à-dire les écrire à plusieurs. Partager les mots qui racontent l’individu face aux violences systématiques. Jusqu’à ce tour de force qu’est Naz, une pièce qu’il a imaginée pour faire entendre la violence des extrémistes, leur parole où le nazisme revient tourner le couteau dans la plaie.

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Julien Delmaire, Cherbourg, octobre 2014

Et puis il y a Julien Delmaire, qui écrit de longs poèmes insurrectionnels qu’il vient lancer sur scène. La poésie est une déflagration, dit Julien, et il en appelle aux poètes insurgés, aux poèmes-molotov pour exploser la parole collective, la propagande intégrée par ceux-là mêmes qui la subissent. A toi je peux le dire, Brigitte, j’étais plutôt fier que tu penses à m’associer à une pareille équipe, ce genre d’écrivains qui n’ont pas peur d’aller au combat. Et je voulais t’en remercier.

Mercurielles N° 14 Du Corps en littérature Cherbourg, janvier 2015

Mais toi non plus tu n’as pas peur. C’est vrai, tu nous invites à Cherbourg pour partager l’écriture dans les lycées et la prison, les centres de formation et la Maison pour tous, pour qu’en atelier on partage l’envie d’en découdre à partir d’une langue qu’on reprendrait à l’ennemi, une langue anti-administrative, une langue anti-autoritaire, une langue anti-dépressive qui réapprend à dire sa violence légitime face à ce que les psychiatres appellent, de plus en plus, un « effondrement psycho-social ». Parce que c’est une catastrophe humaine dont ils parlent, les psychiatres, cette espèce de ravage mal écrit que la désespérance produit dans une Europe barricadée. Et que l’écriture demeure une arme pour ceux qui n’ont plus que leurs yeux pour pleurer.

[ Lettre à Brigitte Poulain pour le N° 14 des Mercurielles, Du Corps en littérature, Cherbourg, janvier 2015 ]

Le dernier poème de Bernard Mazo

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« Donner un sens plus pur aux mots de la tribu.»

Pour Mallarmé, c’était le premier travail du poète. Celui auquel excellait Edgar Poe, dont Mallarmé avait écrit le tombeau en reconnaissant qu’il avait accompli ce travail impossible, une besogne exigeant la vigueur d’un titan comme Hugo : à l’intérieur d’un siècle épouvanté, prendre les mots de la rue, ceux des journaux et des bonimenteurs qu’il faut ensuite patiemment décaper. Sinon, la bave et la crasse à force les défigurent ou les délayent.

Bernard Mazo faisait le boulot du poète. L’air de rien, sans jamais hausser la voix, il donnait un sens plus pur aux mots de la tribu. Il connaissait « ce vide douloureux entre les choses et ce qui les nomme », alors il y allait avec les mains, il écrivait les poèmes de La Cendre des jours. Son dernier recueil avant sa disparition. Après La Vie foudroyée ou La Chaleur durable. Des recueils où les mots avaient pu retrouver une figure aussi simple que possible, une portée claire et sans interférences. Un modeste miracle. Dans ses poèmes, les mots devenaient denses à nouveau. Très simplement ils sonnaient juste, et le miracle se perpétuait de page en page.

Mazo-absenceEt puis, juste avant de mourir, Bernard Mazo a écrit la vie de Jean Sénac, poète à part et martyr malgré lui de l’Algérie post-coloniale. J’avoue, je ne savais rien de la passion qu’avait Mazo pour le poète assassiné. Maintenant je rêve de lire ce livre, les 500 pages où passent les hautes figures de Kateb Yacine, d’Emmanuel Roblès et de Mohammed Dib, de René Char ou d’Evgueni Evtouchenko. La confrérie des poètes intempestifs. Combien d’années de recherches a-t-il fallu à Bernard Mazo pour raconter toute l’épopée de Jean Sénac, avant et après sa mort, puisque les services secrets algériens ont harcelé jusqu’aux gardiens de la mémoire de Sénac ?

Le dernier poème du dernier recueil de Bernard Mazo est un poème d’émerveillement amoureux. C’est lui que j’ai volé pour celle que j’aime : Lalia, une femme qui parle d’amour en arabe autant qu’en français, dont les parents sont venus d’Algérie jusqu’en Arles. Famille exilée du pays qui abreuvait les poèmes de Sénac, où Bernard Mazo avait été envoyé comme soldat à vingt ans. L’Algérie se perpétue dans les poèmes de Mazo, sa lumière, sa violence, et c’est encore un élément du miracle dont je parle. La langue et la poésie algériennes ont continué à irriguer l’intensification des mots que Mazo, l’air de rien, rassemblait pour construire le poème.

Mon bel oiseau meurtri
Tu es enfin venue
À ma rencontre
À travers le rideau déchiré des années

Ma beauté pensive
Je t’ai reconnue entre toutes
Dans l’incandescence de l’été
Où tu m’irrigues sans fin

___________

TATAMKHULU AFRIKA ETAIT SON NOM DE GUERRE

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Tatamkhulu Afrika, à gauche

La vie d’un poète n’a pas forcément lieu dans les parages d’une bonne bibliothèque, ni même d’une librairie comme on en rêve, féconde en découvertes et en trouvailles. Entre As Sallum, en Egypte, où il est né en 1920, les mines de cuivre de Namibie où il a longtemps travaillé, le camp SS de prisonniers de guerre à Tobrouk, où il a été détenu à 20 ans, et le District Six, un quartier métis du Cap où, pour combattre l’apartheid,  il a fondé une organisation baptisée Al-Jihaad, affiliée à la branche armée de l’ANC, Tatamkhulu Afrika n’a pas vraiment croisé de ces bibliothèques fertiles où un très jeune poète peut étudier la poésie des maîtres à l’ombre des rayonnages.

Cela ne l’empêcha pas deafrika_tatamkhulu_no_credit.jpg.size.xxlarge.original publier son premier roman à Londres, Broken Earth, écrit à 17 ans. A Tobrouk, les gardiens SS déchirèrent le manuscrit de son second roman, Bitter Eden, qui évoquait sa captivité et les rapports sexuels entre détenus. Un demi-siècle plus tard, il en a recomposé le texte de mémoire, qui sera finalement publié en 2008, six ans après sa mort, chez un éditeur londonien, Arcadia Books LTD. Bitter Eden est le récit d’un survivant qui se souvient, un texte sombre et puissant que personne n’a  encore eu l’idée d’éditer en français.

MR+CHAMELEON+Jacana+coverEntretemps, il aura publié huit recueils de poèmes, trois romans ainsi qu’une autobiographie, Mr Chameleon. Malheureusement, aucun de ses livres n’a été traduit en français. Mais on peut au moins se consoler en lisant certains de ses poèmes. Quelques uns d’entre eux ont été traduits dans l’Anthologie de Denis Hirson, Poèmes d’Afrique du sud ( Actes Sud, éditions UNESCO, 2001), d’autres dans un numéro de PO&SIE, en 2012 ( N°141, 3e trimestre 2012, dans une traduction de Jean-Pierre Richard ). En voici deux, qui racontent en images une histoire et la vie d’un quartier :

L’AGRESSION

La voix est tout près :
si près que je me tasse.
Elle réclame une allumette s’il vous plaît.
Il est jeune,
mince,
un peu voûté
avec l’obséquiosité de celui qui a besoin.
Foncé, les cheveux noirs et raides
d’un jeune Indien métissé
il regarde légèrement de côté
sans croiser mon regard, comme il faut.

Je lui donne la boîte,
lui dis de la garder
soulagé
de la modestie de sa demande.
Il me remercie et s’éloigne :
je poursuis mon chemin.

Il est tard et je rentre chez moi
en traversant ce terrain vague où je vivais autrefois.
Tout blanc d’étoiles
le ciel m’enveloppe;
sa clarté dore les mille facettes des cailloux
qui roulent sous mes pas,
argente
les herbes sèches de l’hiver qui crissent
à hauteur des cuisses.
Le voilà sur mon dos
il me jette à terre;
l’air jaillit de ma poitrine
comme d’un ballon crevé :
je sens la chair à vif de mes genoux.
D’autres surgissent des cailloux
tels des léopards
me clouent au sol avec des mains ardentes
de prédateurs.
Son couteau brille, luisant
comme le firmament
au-delà de la ville,
risible comme moi vautré là
de façon indécente.
La lame pique ma gorge
s’immobilise dans un petit  cercle
de douleur muette.
Les autres me déshabillent
leurs mains s’affairent sur moi
comme de beaux diables
mettant en émoi
mon corps serein et chaste,
balancent de côté mon membre
avec un aplomb sans passion.
Incrédule j’entends
l’homme au couteau demander :
pardon, biya, pardon,
mais c’est Noël
il faut qu’on achète du vin.
Et ils trouvent ce qu’ils veulent
dans le fond de ma chaussette gauche :
un petit sac en plastique
serré par un élastique
le reste de mes gages de la semaine.
Le couteau se retire alors
et ils délaissent
les restes de ma carcasse,
fondent dans la nuit,
légers comme des nuées,
laissant traîner une vague odeur
de sueur et de jeunes corps.

Suis-je encore ici,
le dos meurtri par les cailloux
des herbes plein les yeux,
ou ce corps nu et solitaire
court-il avec eux sur la lave
dure et désespérée de la terre ?

Poèmes d’Afrique du sud. Anthologie composée et présentée par Denis Hirson. Actes Sud – Edition UNESCO, Arles, 2001.

DISTRICT SIX (1)

Nul panneau ne l’indique
mais mes pieds le savent
et mes mains
et la peau sur mes os
et le muet labeur de mes poumons
et – brûlante, blanche, intériorisée –
la colère de mes yeux.

Tape-à-l’oeil avec tout ce verre,
le nom éclatant comme un drapeau,
c’est là tapi
dans les herbes,
parmi de jeunes mimosas d’Australie :
nouvelle cuisine, haut de gamme,
avec garde à la barrière,
établissement réservé aux blancs.

Nul écriteau ne le dit :
mais nous savons quand nous sommes ou pas chez nous.
Je colle le nez
aux baies illuminées, sais,
avant de voir, qu’il y aura
un verre blanc de glace pilée,
des nappes en tissu
la rose.

Plus loin dans la rue
une gargotte vend

des bunny chows (2).
Tu vas en chercher un, tu le manges
sur une table en plastique,
tu t’essuies les doigts sur ton jean,
craches un peu par terre :
c’est dans le sang.

Je m’écarte de la vitre
redevenu gamin,
y laissant le mini O
d’une mini bouche.

Les mains brûlent
de tenir une pierre, une bombe,
pour briser cette vitre en mille morceaux.
Rien n’a changé.


(1) Haut lieu de la culture métisse, célébré par des romanciers tels que Richard Rive et Alex La Guma; en 1965, ce quartier du Cap fut déclaré « zone blanche » par la dictature d’apartheid, qui finit par le faire raser en 1970.
(2) Sorte de sandwichs au curry d’agneau, typique de Durban, où vivent les descendants des nombreux Indiens employés dès la fin du XIXe siècle à la construction des chemins de fer et sur le port. Gandhi y a vécu vingt ans.


Nightrider, anthologie posthume des poèmes de Tatamkhulu Afrika, edts Kwela – Snailpress, Afrique du sud, 2003.Traduction Jean-Pierre Richard, PO&SIE n° 141, 2012.
© National English Literary Museum, Afrique du Sud, 2011.

Le 3 septembre 2015, Paradis amer a paru en français aux Presses de la Cité. Un roman qui évoque l’atmosphère des camps de prisonniers que l’auteur a connue en Lybie, pendant la seconde guerre mondiale. Il y raconte la fatigue des corps et la naissance du désir entre prisonniers.