TATAMKHULU AFRIKA ETAIT SON NOM DE GUERRE

p00xsw0c

Tatamkhulu Afrika, à gauche

La vie d’un poète n’a pas forcément lieu dans les parages d’une bonne bibliothèque, ni même d’une librairie comme on en rêve, féconde en découvertes et en trouvailles. Entre As Sallum, en Egypte, où il est né en 1920, les mines de cuivre de Namibie où il a longtemps travaillé, le camp SS de prisonniers de guerre à Tobrouk, où il a été détenu à 20 ans, et le District Six, un quartier métis du Cap où, pour combattre l’apartheid,  il a fondé une organisation baptisée Al-Jihaad, affiliée à la branche armée de l’ANC, Tatamkhulu Afrika n’a pas vraiment croisé de ces bibliothèques fertiles où un très jeune poète peut étudier la poésie des maîtres à l’ombre des rayonnages.

Cela ne l’empêcha pas deafrika_tatamkhulu_no_credit.jpg.size.xxlarge.original publier son premier roman à Londres, Broken Earth, écrit à 17 ans. A Tobrouk, les gardiens SS déchirèrent le manuscrit de son second roman, Bitter Eden, qui évoquait sa captivité et les rapports sexuels entre détenus. Un demi-siècle plus tard, il en a recomposé le texte de mémoire, qui sera finalement publié en 2008, six ans après sa mort, chez un éditeur londonien, Arcadia Books LTD. Bitter Eden est le récit d’un survivant qui se souvient, un texte sombre et puissant que personne n’a  encore eu l’idée d’éditer en français.

MR+CHAMELEON+Jacana+coverEntretemps, il aura publié huit recueils de poèmes, trois romans ainsi qu’une autobiographie, Mr Chameleon. Malheureusement, aucun de ses livres n’a été traduit en français. Mais on peut au moins se consoler en lisant certains de ses poèmes. Quelques uns d’entre eux ont été traduits dans l’Anthologie de Denis Hirson, Poèmes d’Afrique du sud ( Actes Sud, éditions UNESCO, 2001), d’autres dans un numéro de PO&SIE, en 2012 ( N°141, 3e trimestre 2012, dans une traduction de Jean-Pierre Richard ). En voici deux, qui racontent en images une histoire et la vie d’un quartier :

L’AGRESSION

La voix est tout près :
si près que je me tasse.
Elle réclame une allumette s’il vous plaît.
Il est jeune,
mince,
un peu voûté
avec l’obséquiosité de celui qui a besoin.
Foncé, les cheveux noirs et raides
d’un jeune Indien métissé
il regarde légèrement de côté
sans croiser mon regard, comme il faut.

Je lui donne la boîte,
lui dis de la garder
soulagé
de la modestie de sa demande.
Il me remercie et s’éloigne :
je poursuis mon chemin.

Il est tard et je rentre chez moi
en traversant ce terrain vague où je vivais autrefois.
Tout blanc d’étoiles
le ciel m’enveloppe;
sa clarté dore les mille facettes des cailloux
qui roulent sous mes pas,
argente
les herbes sèches de l’hiver qui crissent
à hauteur des cuisses.
Le voilà sur mon dos
il me jette à terre;
l’air jaillit de ma poitrine
comme d’un ballon crevé :
je sens la chair à vif de mes genoux.
D’autres surgissent des cailloux
tels des léopards
me clouent au sol avec des mains ardentes
de prédateurs.
Son couteau brille, luisant
comme le firmament
au-delà de la ville,
risible comme moi vautré là
de façon indécente.
La lame pique ma gorge
s’immobilise dans un petit  cercle
de douleur muette.
Les autres me déshabillent
leurs mains s’affairent sur moi
comme de beaux diables
mettant en émoi
mon corps serein et chaste,
balancent de côté mon membre
avec un aplomb sans passion.
Incrédule j’entends
l’homme au couteau demander :
pardon, biya, pardon,
mais c’est Noël
il faut qu’on achète du vin.
Et ils trouvent ce qu’ils veulent
dans le fond de ma chaussette gauche :
un petit sac en plastique
serré par un élastique
le reste de mes gages de la semaine.
Le couteau se retire alors
et ils délaissent
les restes de ma carcasse,
fondent dans la nuit,
légers comme des nuées,
laissant traîner une vague odeur
de sueur et de jeunes corps.

Suis-je encore ici,
le dos meurtri par les cailloux
des herbes plein les yeux,
ou ce corps nu et solitaire
court-il avec eux sur la lave
dure et désespérée de la terre ?

Poèmes d’Afrique du sud. Anthologie composée et présentée par Denis Hirson. Actes Sud – Edition UNESCO, Arles, 2001.

DISTRICT SIX (1)

Nul panneau ne l’indique
mais mes pieds le savent
et mes mains
et la peau sur mes os
et le muet labeur de mes poumons
et – brûlante, blanche, intériorisée –
la colère de mes yeux.

Tape-à-l’oeil avec tout ce verre,
le nom éclatant comme un drapeau,
c’est là tapi
dans les herbes,
parmi de jeunes mimosas d’Australie :
nouvelle cuisine, haut de gamme,
avec garde à la barrière,
établissement réservé aux blancs.

Nul écriteau ne le dit :
mais nous savons quand nous sommes ou pas chez nous.
Je colle le nez
aux baies illuminées, sais,
avant de voir, qu’il y aura
un verre blanc de glace pilée,
des nappes en tissu
la rose.

Plus loin dans la rue
une gargotte vend

des bunny chows (2).
Tu vas en chercher un, tu le manges
sur une table en plastique,
tu t’essuies les doigts sur ton jean,
craches un peu par terre :
c’est dans le sang.

Je m’écarte de la vitre
redevenu gamin,
y laissant le mini O
d’une mini bouche.

Les mains brûlent
de tenir une pierre, une bombe,
pour briser cette vitre en mille morceaux.
Rien n’a changé.


(1) Haut lieu de la culture métisse, célébré par des romanciers tels que Richard Rive et Alex La Guma; en 1965, ce quartier du Cap fut déclaré « zone blanche » par la dictature d’apartheid, qui finit par le faire raser en 1970.
(2) Sorte de sandwichs au curry d’agneau, typique de Durban, où vivent les descendants des nombreux Indiens employés dès la fin du XIXe siècle à la construction des chemins de fer et sur le port. Gandhi y a vécu vingt ans.


Nightrider, anthologie posthume des poèmes de Tatamkhulu Afrika, edts Kwela – Snailpress, Afrique du sud, 2003.Traduction Jean-Pierre Richard, PO&SIE n° 141, 2012.
© National English Literary Museum, Afrique du Sud, 2011.

Le 3 septembre 2015, Paradis amer a paru en français aux Presses de la Cité. Un roman qui évoque l’atmosphère des camps de prisonniers que l’auteur a connue en Lybie, pendant la seconde guerre mondiale. Il y raconte la fatigue des corps et la naissance du désir entre prisonniers.

3 réflexions sur “TATAMKHULU AFRIKA ETAIT SON NOM DE GUERRE

  1. Quand j’ai vu qu’un nouvel article m’attendait sur le Cahier rouge, j’ai pris mon café fumant, suis revenue dans mon lit et me suis confortablement allongée avec mon ordinateur volant. C’est alors que j’ai pu découvrir l’existence de ce nouveau poète et ces deux traductions qui donnent envie d’aller plus loin. Peut-être l’occasion de recommencer à lire en anglais, puisque son oeuvre ne nous est pas encore apportée sur le plateau de la traduction. Merci Tieri d’Arles pour ces balades poétiques et rebelles à travers les terres littéraires.

    • Alors voici un autre poème de Tatamkhulu Africa, recopié dans les pages d’un autre cahier rouge :

      RIEN N’A CHANGE

      Des petits cailloux ronds et durs crissent
      sous mes talons,
      des herbes montées en graines en lancent
      qui s’accrochent
      aux revers du pantalon, des canettes
      grincent sous le pied
      dans d’aimables graminées
      à fleurs mauves.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s