Le dernier poème de Bernard Mazo

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« Donner un sens plus pur aux mots de la tribu.»

Pour Mallarmé, c’était le premier travail du poète. Celui auquel excellait Edgar Poe, dont Mallarmé avait écrit le tombeau en reconnaissant qu’il avait accompli ce travail impossible, une besogne exigeant la vigueur d’un titan comme Hugo : à l’intérieur d’un siècle épouvanté, prendre les mots de la rue, ceux des journaux et des bonimenteurs qu’il faut ensuite patiemment décaper. Sinon, la bave et la crasse à force les défigurent ou les délayent.

Bernard Mazo faisait le boulot du poète. L’air de rien, sans jamais hausser la voix, il donnait un sens plus pur aux mots de la tribu. Il connaissait « ce vide douloureux entre les choses et ce qui les nomme », alors il y allait avec les mains, il écrivait les poèmes de La Cendre des jours. Son dernier recueil avant sa disparition. Après La Vie foudroyée ou La Chaleur durable. Des recueils où les mots avaient pu retrouver une figure aussi simple que possible, une portée claire et sans interférences. Un modeste miracle. Dans ses poèmes, les mots devenaient denses à nouveau. Très simplement ils sonnaient juste, et le miracle se perpétuait de page en page.

Mazo-absenceEt puis, juste avant de mourir, Bernard Mazo a écrit la vie de Jean Sénac, poète à part et martyr malgré lui de l’Algérie post-coloniale. J’avoue, je ne savais rien de la passion qu’avait Mazo pour le poète assassiné. Maintenant je rêve de lire ce livre, les 500 pages où passent les hautes figures de Kateb Yacine, d’Emmanuel Roblès et de Mohammed Dib, de René Char ou d’Evgueni Evtouchenko. La confrérie des poètes intempestifs. Combien d’années de recherches a-t-il fallu à Bernard Mazo pour raconter toute l’épopée de Jean Sénac, avant et après sa mort, puisque les services secrets algériens ont harcelé jusqu’aux gardiens de la mémoire de Sénac ?

Le dernier poème du dernier recueil de Bernard Mazo est un poème d’émerveillement amoureux. C’est lui que j’ai volé pour celle que j’aime : Lalia, une femme qui parle d’amour en arabe autant qu’en français, dont les parents sont venus d’Algérie jusqu’en Arles. Famille exilée du pays qui abreuvait les poèmes de Sénac, où Bernard Mazo avait été envoyé comme soldat à vingt ans. L’Algérie se perpétue dans les poèmes de Mazo, sa lumière, sa violence, et c’est encore un élément du miracle dont je parle. La langue et la poésie algériennes ont continué à irriguer l’intensification des mots que Mazo, l’air de rien, rassemblait pour construire le poème.

Mon bel oiseau meurtri
Tu es enfin venue
À ma rencontre
À travers le rideau déchiré des années

Ma beauté pensive
Je t’ai reconnue entre toutes
Dans l’incandescence de l’été
Où tu m’irrigues sans fin

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