Le petit peuple des poèmes de Marie Huot

« S’il vous plaît encore un peu encore un peu de vivre. »
Marie Huot,
Récits librement inspirés de ma vie d’oiseau

Comment fait-elle, Marie Huot, pour rassembler ses poèmes ?

Je ne connais pas la vie de celle qui écrit qu’elle dépèce sa colère animale à deux mains. Je lis ses poèmes, ça suffit à m’abreuver, mais j’imagine une créature difficile à raconter, une vie qui se heurte et se protège pour en finir avec les heurts. Comment imaginer sinon celle qui vient raconter ses légendes à l’intérieur de recueils s’appelant « Absenta », « Récits librement inspirés de ma vie d’oiseau », « Mon enfant de sept lieues », « Qu’est-ce qu’il y a dans l’eau ? Dis, qu’est-ce qu’il y a dans l’eau ? Le Feu ? » ou « Dort en lièvre ». Je me demande comment elle fait, Marie Huot, pour inventer pareilles légendes, de celles qu’aucun peuple n’avait tenté d’imaginer depuis la nuit des temps ?

Parce qu’avant tout, ses légendes sont des épopées d’une incroyable modestie. Des petits contes magdaléniens issus d’un monde où l’humain peignait des hommes blessés sur les parois des grottes-temples, des cerfs mégacéros dans les sanctuaires sans lumière des cavernes.

« A présent la nuit entière est close sur nous, écrit-elle dans Douceur du cerf.
Elle a bu l’une après l’autre
toutes nos tentatives de monde ancien et de nouveau monde. »

L'homme à tête d'oiseau, Lascaux, puits

L’homme à tête d’oiseau, Lascaux, puits

J’ai envie de recopier ici une légende de Marie Huot, pour partager ne serait-ce que l’esquisse d’une intuition qui m’est venue en la lisant. L’idée qu’il s’agirait de légendes primitives. Celle-ci occupe la moitié d’un poème, à la page 37 de Qu’est-ce qu’il y a dans l’eau ? Dis, qu’est-ce qu’il y a dans l’eau ? Le feu ? Ici, j’avoue, le titre est aussi long que la légende est dense, ramassée sur elle-même comme un verset du Coran. Presque un miracle on dirait en lisant, un peu estomaqué devant pareille apparition, venue peut-être d’une religion qui n’a pas encore eu la chance d’exister dans le coeur des croyants. La toute dernière légende du recueil :

« C’était la grande nuit immobile
qu’elle voulait garder entière
liquide sous sa langue
puis l’avala et dit
je suis en train de devenir
la femme la plus silencieuse du monde »

La femme la plus silencieuse du monde n’existe pas dans les contes persans, ni dans les contes aztèques ou tchétchènes, je viens de vérifier. Aucun conteur Inuit n’a jamais mentionné pareille créature, ni même Alberte Forestier, qui a pourtant en tête toutes les légendes qu’on raconte du Quercy au Larzac. Je ne savais plus où chercher.

Il faut savoir qu’à l’intérieur des poèmes de Marie Huot, les êtres vivants sont parfois des poissons, d’autres fois un homme sans nom qui parle de la guerre, ou encore un grand cerf qui entrera dans le cercle avec un bateau en équilibre entre ses bois, parfois un autre homme qui reviendra peut-être cette nuit, ou un poète appelé Serge Pey. Il y a aussi le dompteur d’ours, la fille de ceux qui chuchotent dans le noir, une truite bleue jaillie de sa bouche, la cantabile, la quémandeuse ou celui qui soulève la mer d’une seule main. Avec beaucoup d’autres, ils forment un peuple de créatures rudimentaires mais fulgurantes, aussi légendaires qu’un Petit Poucet ou que la Llorona. Un petit peuple vagabond qui m’accompagne pour affronter les vents de février, en éloignant le spectre des si vieilles solitudes qu’on traIMG_9820verse en hiver.

Il y a aussi beaucoup de vraies questions dans les poèmes de Marie Huot. Des questions auxquelles personne ne songe à répondre, preuve que ce monde ne fera pas illusion très longtemps, qu’on peut jeter nos certitudes aux orties et balancer nos rengaines à la casse. Des questions qui manifestent aussi nos ignorances.

« Qui se souvient qu’un jour les maisons éventrées ont abrité des nids ? », a demandé Marie Huot.

Personne n’a voulu lui répondre.
« Qui connaît encore le cimetière des enfants perdus ? »
Là non plus, personne n’a pris la peine d’apporter une réponse.
« Qui se souvient qu’un jour les hommes éventrés connurent l’amour ? »

Sérieusement, je voudrais qu’un jour quelqu’un ait le courage de répondre à la femme qui écrit ces légendes minuscules. Sinon pourquoi toutes ces questions ? Si le silence vient nous coudre les lèvres dès qu’on a pu refermer le recueil, ce n’était pas la peine de questionner.

Le silence est une langue morte, comme le latin que plus personne ne parle dans les rues de l’empire disparu. Mais il arrive qu’une langue morte ressuscite, et les questions de Marie Huot sont déterminantes pour l’avenir en commun des enfants qui vont naître. Alors je cherche un téméraire pour apporter ne serait-ce qu’une ébauche de réponse. On appelle ça l’avenir de l’humain sur des terres saccagées. Quelqu’un d’assez courageux, prêt à faire confiance à son instinct, avec un peu de temps pour mener les recherches nécessaires. Un homme sans nom, qui aura la patience de déchiffrer les oracles et les mauvaises nouvelles dans les journaux.

N’oublions pas non plus Mandelstam. Ses questions minutieuses emmerdaient l’appareil politique, si bien qu’on a envoyé crever ce pauvre type à l’autre bout de la Russie. Le résultat ne s’est pas fait attendre. Des millions de Russes sont morts dans le pays avant qu’ils n’aient trouvé les mots et le courage de poser la moindre question. Une hécatombe de l’Ukraine à l’Oural, et les historiens de Mémorial comptent encore les cadavres.

En page 30 des Récits librement inspirés de ma vie d’oiseau, la poète des légendes minuscules a écrit :  « Elle dit encore « Viendra un jour où, seulement nous, nous souviendrons du siècle loup garou de Mandelstam ». C’est pourquoi je me permets d’insister : il serait plus prudent de répondre aux questions que Marie Huot pose aux humains d’aujourd’hui. Elle a fait preuve de patience, de gentillesse mais elle attend que quelqu’un maintenant lui réponde.

De plus en plus, je crois que la femme d’où naissent toutes ces questions est une instinctive aux aguets, attendant la promesse d’une réponse. Elle ne différencie pas la meute des animaux qui s’échappent du troupeau mal foutu des créatures humaines, singes savants fabriquant les catastrophes collectives. Tous ensemble, ils font partie du petit peuple de ses poèmes, de son histoire. Une population légendaire, à moitié mammifère, habitant des villes ouvragées à proximité des forêts. Dans un poème de Dort en lièvre, l’instinctive questionneuse a noté :

« Je dépèce ma colère animale à deux mains
Du museau aux talons
Je garde dans les poches de mes robes à fleurs
Les griffes et les dents
Intactes et blanches »

Joseph Beuys, « Hirschkuh », auqarele, 1979.

Joseph Beuys, « Hirschkuh », auqarele, 1979.

Et plus loin, dans le même recueil :

« L’homme qui marche
Dans la rue l’été
Veille en lui l’animal
Ses muscles glissent sous la peau
Il cherche un puits
A l’angle des rues parfois
Furtivement
Il lèche sa sueur d’un grand coup de langue »

Qui veut répondre, maintenant, aux questions primordiales des poèmes de Marie Huot?

Il serait temps qu’en France, en Europe et de plus loin encore, on commence à trouver le courage de répondre aux poètes.

T.
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Récits librement inspirés de ma vie d’oiseau, Le Temps qu’il fait, Cognac, 2009.
Dort en lièvre, Le bruit des autres, 2011
Lucioles, Marie Huot, espace pour l’art, Arles, mai 2011
Douceur du cerf, Editions Al Manar, 2013

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