Jean Hatzfeld ou l’art du récit : un portrait de Slaviça, la jardinière des ruines de Vukovar

Ce grand art du récit que Jean Hatzfeld déploie de texte en texte, à travers ses romans qui racontent aujourd’hui le Rwanda d’après le génocide, ou bien dans ses articles qui essayaient de raconter la survie dans une Bosnie en guerre, ce grand art, il en a donné une vraie définition, étonnante et lucide à la fois, à l’intérieur de La Ligne de flottaison, un roman paru aux éditions du Seuil en 2005 :  

« Le talent du reporter, ce n’est pas une affaire d’écriture mais d’attitude, c’est l’art de s’éloigner et de se mettre de côté, entre ici d’où il vient et là où il va, de former une espèce de triangle, de se mettre un peu à l’écart de ses lecteurs et de la guerre. Pas à mi-chemin, mais seul de côté, et à partir de là, s’il est convaincu qu’ici et là devront vivre ensemble, une représentation, une mise en scène, une écriture iront de soi. »

Un peu à l’écart de ses lecteurs et de la guerre, une écriture pourra naître qui ira de soi. Celle de Jean Hatzfeld s’est construite sur différents terrains, entre Sarajevo et Kinshasa, entre Mostar et Kigali. Une écriture qui va de soi, pratiquant aussi bien l’art du portrait que celui du récit.

Et l’auteur d’Une Ligne de flottaison enfonce encore le clou un peu plus loin : « C’est l’art de rompre des attaches avec ceux qu’on quitte et d’en nouer d’autres avec ceux qu’on rencontre. » Etrange définition, qui place l’art du récit avant tout comme un art de la rencontre.  Si l’on se souvient des articles que Jean Hatzfeld faisait parvenir au journal Libération, quand il partait comme envoyé spécial en Bosnie Herzégovine, ils incarnaient cet art de raconter la vie de ceux avec qui il avait noué ces attaches. À travers quelques portraits, à travers les paroles patiemment recueillies, on mesure à quel point l’auteur de ces articles savait déjà pratiquer l’art difficile de la rencontre.

Dans les archives de Libération, j’ai retrouvé ce portrait écrit par Jean Hatzfeld en 1995. Celui de Slaviça, une habitante de Vukovar que l’apprenti écrivain a pris le temps d’écouter, dans sa maison ruinée par les obus. Tout le récit des années de guerre passe par la parole de la vieille femme. Ce sont des souvenirs, et la multiplication des guillemets sont ici la marque d’une volonté d’écouter, celle d’un « humble sondeur d’âmes » qui n’a jamais tenté autre chose, dans ses articles puis dans ses livres, que de ramener la parole de là-bas à ceux d’ici qui attendent de la lire.

Slaviça, la jardinière des ruines de Vukovar

Assise sur une chaise du jardin, où elle prend du repos quand ses reins fatiguent sur le maraîchage, Slaviça dit : « J’ai eu un bon mari qui faisait le chauffeur d’autobus entre Vukovar et Osijek. J’ai eu trois enfants qui m’ont donné des petits-enfants. J’ai eu une jolie petite maison, avec des poules et des voisins gentils. J’ai eu de la vie tout ce qu’il fallait pour une retraite tranquille. Et bien, c’est raté. » Elle regarde autour d’elle. A droite, le squelette dantesque de l’ancien château d’eau trône sur son monticule. Devant, le mur de la maison mitoyenne s’affaisse à chaque orage. A gauche, une jungle de liserons et ronces embaumantes envahit sa rue aujourd’hui déserte.

Château d'eau de Vukovar, 1993

Château d’eau de Vukovar, 1993

Elle hésite à ouvrir sa maison, dont le plafond de la cuisine défoncé par un obus est tendu de plastique, dont le salon est vérolé d’éclats, où les poulets sont enfermés dans la salle de bain. Elle dit : « Je ne fais jamais de cauchemar. J’évite de penser. Mais sans jardin, ce serait dur de ne pas penser tout le temps à ça.»

Slaviça se lève avec le soleil pâle qui émerge du Danube et se couche avec le soleil orange qui disparaît derrière la ville, où elle ne se rend guère plus, sauf pour téléphoner. « Maintenant, je n’y reconnaîtrais plus personne. Avec tous ces jeunes, ces réfugiés et ces grosses voitures, ça ne me plairait plus.» Elle ajoute : « Avec la guerre, même les enfants sont devenus malpolis.»

Après un café matinal, elle se rend au jardin, où elle cultive haricots, oignons, carottes, tomates, poireaux, et autres légumes, et beaucoup de fleurs. « Toute petite, j’ai aimé les fleurs, c’est pourquoi j’aime tant Vukovar. Il n’y avait pas une ville plus fleurie. Le voisin, à me regarder greffer les rosiers, il m’avait prêté son jardin.»

Fille d’un commerçant de Trpinja, un bourg agricole à une dizaine de kilomètres, elle s’est installée dans sa maison au printemps 1932 pour se rapprocher du Danube. Avec l’agrandissement de la ville, les rues se sont peuplées de maisons, populaires, coquettes, entourées de jardins. Son quartier surplombe légèrement la ville sur une collinette, entre la route de Sotin et le fleuve. Habité principalement de Croates, il a donc subi un bombardement plus acharné qu’ailleurs. Slaviça raconte : « Pendant trois mois, nous avons vécu à huit dans la cave, sans jamais penser à nous disputer.»

Ruines de Vukovar, 1992

Ruines de Vukovar, 1992

« Lorsque les bombes ont cessé, je suis restée encore trois jours enfermée dans la maison, de peur qu’on m’emmène. Puis un homme du tribunal militaire est entré pour me dire que je pouvais rester.» Les voisins étaient déjà partis, sans dire au revoir, sans qu’elle sache comment, sans rien emporter. Deux mois après, elle a pourtant revu la femme : « Un après-midi, j’ai entendu du bruit dans la maison, et je suis accourue avec des gâteaux. Elle était là, dans son salon, avec son manteau, qui regardait ce qu’elle pouvait emmener. On s’est embrassé, elle tremblait de peur. Je ne lui ai rien demandé sur eux, et depuis je n’ai plus eu de nouvelles. Mais je sais que, où qu’ils soient, ils seraient d’accord pour que je cultive leur jardin.» Elle ignore tout des autres voisins par ailleurs, sauf d’une femme, deux maisons plus bas, que son fils a reconnu plus tard à la télévision, et d’une autre, morte sous les obus. « Elle puisait de l’eau à notre puit. C’est tombé sur elle. S’il n’y avait pas le jardin, je me dirais qu’il aurait mieux valu que ça tombe sur moi.»

Dans sa rue, les maisons dévastées disparaissent sous des rosiers en fleurs retournés à la sauvagerie, sous des herbes immenses balancées par la brise, des salsepareilles roses et de clématites qui entrent par les portes et sortent par les toits. Les jacassements des pies signalent des cerisiers sur lesquels elles se gavent en compagnie de merles. Le grincement de grilles ou les carcasses de voitures ajoutent à la désolation. Dans cette rue, Slaviça vit désormais seule, en compagnie de chats pour éloigner les rats, une petite truie offerte par ses enfants avec laquelle elle fera la saucisse au sel et au gras pour l’hiver, avec ses poules. « Il y a bien un couple, deux routes plus bas, mais on ne se connaît pas.» Elle ajoute: « N’écrivez rien qui m’amène des ennuis. Mais je peux vous dire : c’est la politique qui a fait ce mal. Nous, nous vivions bien tranquilles à nous inviter les uns chez les autres à boire le café.»

Vukovar, 1991

Vukovar, 1991

Elle se souvient des «rues douces» de Vukovar, des bals les soirs de fêtes, des cuites des hommes les jours de noce : « Croyez que, ces jours-là, personne ne demandait la religion de personne.» De la Seconde Guerre mondiale : « On l’avait à peine senti à côté de celle-ci. » Ses plus beaux souvenirs flottent sur les eaux du fleuve. « Je faisais de la barque avec mon mari. Mon fils aimait camper l’été. Il pêchait, on se promenait. On regardait voguer les bateaux. Maintenant, tout est silencieux. Pourtant, le Danube, c’est plus beau que la mer. »

Slaviça continue de se rendre au bord de l’eau pour cueillir des fleurs jaunes de marais qu’elle fait macérer pour faire le jus délicieux de son « quatre heures ». Elle reçoit toujours la pension de 57 dinars par mois de son mari. Pas un instant elle n’a envisagé de s’installer dans une maison moins endommagée : « J’aurais trop de remords à ça. Tant pis s’il faut mettre les bassines les jours de pluie, ma maison est plus belle que tout.» Elle regarde à nouveau ses massifs de marguerites : « Voyez comme c’est curieux. Après le bombardement, je m’étais juré de ne plus planter de fleurs. J’ai recommencé sans m’en apercevoir.»

Si elle pouvait faire un voeu, ce serait que son petit-fils puisse revenir la voir. « Lui, il serait heureux ici. Un jour, après le bombardement il m’avait dit : Grand-mère, j’aime Vukovar jusque dans la moindre de ses ruines. Je pense comme lui, même si je ne suis pas sûre de ce qu’il a voulu dire.»

Elle souhaiterait aussi que la ville soit reconstruite mais n’y croit pas. « Pendant près de soixante ans, je l’ai vu grandir et fleurir. Tout ce temps pour arriver à cette grande misère. On a eu notre chance. C’est fini. Maintenant, on est oublié de tout.»

__________________

J. Hatzfeld, Un papa de sang, Gallimard, août 2015

J. Hatzfeld, Un papa de sang, Gallimard, août 2015

Un papa de sang vient de paraître aux éditions Gallimard, un roman qui va à la rencontre des enfants nés après le génocide au Rwanda.

Auparavant, Jean Hatzfeld avait publié L’air de la guerre : sur les routes de Croatie et de Bosnie-Herzégovine, son premier récit paru en 1994.

D’autres récits ont paru par la suite :
La guerre au bord du fleuve, roman, Paris, L’Olivier, 1999.
Dans le nu de la vie : récits des marais rwandais, Paris, Le Seuil, 2000.
Une saison de machettes, récits, Le Seuil, 2003.
La ligne de flottaison, roman, Le Seuil, 2005.
La stratégie des antilopes, récit, Le Seuil, 2007. Prix Médicis
Où en est la nuit, Gallimard, 2011.
Robert Mitchum ne revient pas, Gallimard, 2013.
Englebert des collines, Gallimard, 2014.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s