Le dernier poème de Primo Levi

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Chacun de nous héberge au fond de son cœur le désir infantile de se faire raconter une histoire.
Primo Levi

J’ai bu le café de Mona sur les trois marches de ciment qui sont au seuil de ma maison. Maria s’époumonait au téléphone, sa voix de matrone partait résonner loin d’ici, dans une baraque perdue au nord de Bucarest et je riais en imaginant Vasile ou Dumitru, deux de ses fils encore mal réveillés tout là-bas, obligés de tenir le téléphone à bout de bras, à presque un mètre de leur oreille pour atténuer au moins un peu toute la puissance de la voix maternelle.

Le ciel ce matin donnait envie de Camargue et c’était le grand jour pour Nico, ce rituel tsigane où on lui couperait ses cheveux de naissance, tard dans la nuit et au milieu des chants, si bien que l’enfant de quatre ans perdrait d’un coup ses tresses, le crâne rasé comme ceux des nageurs la veille d’un championnat.

IMG_0363Ici, le dos appuyé contre la porte d’entrée, je ne viens jamais boire le tout premier café du matin sans un livre avec moi. Je sais que les femmes  cuisineront toute la journée à l’étage et ça sentira bon à travers la maison, jusqu’au creux des chambres où dorment encore les enfants, et dans la ruelle où mon café est déjà presque froid mais tant pis, je veux finir ce récit de Primo Levi, écrit pour raconter le camp d’Auschwitz dans La Stampa de Turin avant de faire partie d’un livre de nouvelles, Lilith, que Tibishane hier a ramassé dans une poubelle de la cité où il va pour mendier, plusieurs jours par semaine.

C’est l’histoire d’un Gitan, la sixième du recueil. Primo Levi y parle « d’un avis affiché à la porte de la baraque, et tout le monde se pressait pour le lire ». Je découvre son écriture, il a 55 ans et a choisi pour raconter les mots d’une langue commune à tous. Trente ans après la libération des camps de la mort en Europe orientale, Primo Levi demeure un survivant inquiet et vigilant, celui qui cherche avant tout la clarté d’un témoignage aussi simple que possible. « L’avis annonçait qu’à titre exceptionnel tous les prisonniers étaient autorisés à écrire à leur famille ». Il n’a pas non plus oublié les questions irrespirables qui venaient épaissir encore un peu l’angoisse des déportés. « Et à qui aurions-nous pu écrire, si tous nos parents étaient comme nous prisonniers dans un camp, ou morts, ou terrés quelque part en Europe, dans la hantise de subir le même sort que nous ? »

IMG_0481L’histoire du Gitan est racontée par un homme qui refuse la possibilité d’oublier. En choisissant de publier ses récits dans la presse quotidienne, dans l’Italie des années de plomb, il veut rappeler à ses concitoyens que « la solitude, au camp, est plus précieuse et plus rare que le pain».  Qui s’en soucie autour de lui ? Qu’en pensent Moravia, Pasolini ou Morante ? Je ne sais pas. Le personnage du Gitan vient à peine d’arriver à Auschwitz. « Non seulement il ne savait pas écrire en allemand, mais il ne savait pas écrire du tout. C’était un gitan, né en Espagne, qui avait ensuite voyagé à travers l’Allemagne, l’Autriche et les Balkans, pour tomber en Hongrie entre les mains des nazis. Il se présenta dans les règles : Grigo, il se nommait Grigo, il avait dix-neuf ans, et il me priait d’écrire une lettre à sa fiancée.»

Avant ce matin de mai, j’avoue, je n’avais encore jamais ouvert un seul livre de Primo Levi. Je ne sais pas vraiment pourquoi. Il y a des auteurs dont on ajourne l’approche et pourtant, le cadeau de Tibishane m’a fait d’autant plus plaisir que je savais depuis longtemps à quel point les livres de Levi recelaient quelque chose d’important, une connaissance de l’inhumanité qu’il avait apprise dans le monde des Läger et essayé de raconter tout au long de sa vie. Peut-être cette vérité, précisément, qui l’avait amené au suicide le 11 avril 1987, quand il s’était jeté dans le vide de l’escalier de son immeuble, à Turin

Entre mes mains, le livre offert par Tibishane était très abimé et en partie déchiqueté, mais le texte n’avait pas été amputé. Edité par Liana Levi en 1987, l’ouvrage avait appartenu dans les années 90 à la bibliothèque municipale de Port Saint-Louis du Rhône. En dernière page, une fiche à moitié décollée indique encore qu’on l’avait emprunté à cinq reprises, entre le 17 janvier 1990 et le 11 janvier 2000.

Bien sûr, Primo Levi a accepté d’écrire une lettre à la fiancée du gitan. Il n’était pas encore écrivain, et n’avait composé qu’un seul poème, en février 1943 à Crescenzago, peu de temps avant d’entrer en résistance et de rallier  Giustizia e Libertà, un réseau de résistance antifasciste. Son engagement lui a valu d’être arrêté en décembre 1943, placé en détention au camp de transit de Fossoli di Carpi, au nord de Modène, avant d’être déporté à Auschwitz en février 1944, un an après avoir écrit son premier poème.

Et dans la lettre à sa fiancée, le Gitan raconte qu’il va lui fabriquer une petite poupée, una muñeca de madera viva. Une poupée qu’il veut tailler au couteau dans une branche de bois vert. Il ne sait pas qu’il n’y a pas d’arbre à Auschwitz. La nouvelle ne dit rien d’autre. « Il me remercia, et je ne le revis jamais plus. Inutile de dire qu’aucune des lettres que nous écrivîmes ce jour-là n’arriva jamais à destination. » Et moi j’ai remercié Tibishane, Multsumia tuké mo prahal. Merci mon frère parce que Lilith m’a l’air d’un livre écrit à hauteur d’homme. Les 33 histoires qu’y rassemble le survivant d’Auschwitz dessinent des portraits humains qui continuent longtemps de résonner en profondeur : présences humaines rescapées de l’oubli, comme la jeune femme ou bien les cantonniers du tout premier poème.

À Crescenzago il y a une fenêtre,
Et derrière une jeune fille qui s’étiole.
Toujours, de la main droite, elle tire l’aiguille.
Elle coud, elle ravaude et regarde la montre,

Et lorsque siffle enfin l’heure de la sortie,
Elle soupire et pleure, c’est là toute sa vie.

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Philip Roth & Primo Levi à Turin

Pour son coup d’essai, Primo Levi a-t-il conscience qu’il va passer une grande partie de son existence à restituer par écrit des vies humaines, fidèle portraitiste de ceux qu’il va croiser un an plus tard dans les camps de la mort ? Le poème enchaîne par un portrait collectif sans concessions, celui des cantonniers de Crescenzago.

Quand la sirène retentit à l’aube, ils se traînent
Hors du lit, les cheveux en désordre.
Ils sortent dans la rue la bouche pleine,
Les yeux battus et l’air abasourdi;
Ils regonflent les pneus du vélo, ils n’allument
Que la moitié d’une cigarette.

Du matin jusqu’au soir, ils font se promener
Le rouleau compresseur haletant, noir et torve,
Où passent la journée à surveiller
Sur le cadran l’aiguille qui tremblote.
Ils font l’amour le samedi soir
Dans le fossé de la maison cantonnière.

Primo Levi ne se considérait pas comme un poète. Il croyait  davantage aux puissances du roman. « Le roman est vivant, expliquait-il à un journaliste de La Gazetta del Popolo. Il peut l’être encore aujourd’hui. Le roman informe sur un mode imperceptible, sans que le lecteur le sache. Chacun de nous héberge au fond de son cœur le désir infantile de se faire raconter une histoire. »

Et pourtant, tout au long de sa vie, Primo Levi a écrit des poèmes. Au jour de sa mort, on en comptait seulement soixante, dont certains n’ont que cinq ou dix vers. Tous se terminent par une date, si bien qu’on sait qu’il pouvait se passer plusieurs années sans qu’un seul vers ne soit écrit. D’un seul coup, une résurgence survenait et pendant plusieurs jours, le romancier composait plusieurs poèmes l’un après l’autre, guidé par une impulsion qu’il ne savait pas comment expliquer. Dans La Fugitive, une autre nouvelle de Lilith, il raconte ce processus avec toute la clarté qu’il imposait à sa prose.

« Pascal aussi n’en avait fait que rarement l’expérience, et à chaque fois le sentiment d’avoir une poésie au corps, prête à se laisser attraper au vol et épingler sur une feuille comme un papillon, s’était accompagné en lui d’une sensation curieuse, d’une aura comparable à celles qui précèdent les attaques d’épilepsie : à chaque fois, il avait senti ses oreilles siffler, et un frisson le parcourir de la tête aux pieds.
Sifflements et frissons disparaissaient en quelques instants, et il se retrouvait lucide, le nœud de la poésie clair et distinct devant lui; il ne lui restait qu’à l’écrire, et voilà que les autres vers se pressaient à sa suite, dociles et vigoureux. En un quart d’heure le travail était fait : mais cette fulguration, ce processus foudroyant qui voyait se succéder la conception et l’accouchement à peu près comme l’éclair et le tonnerre, Pascal n’avait eu l’heur de le connaître que cinq ou six fois dans sa vie. Heureusement, il n’était pas poète de métier : il exerçait une profession tranquille et ennuyeuse dans un bureau. »

002bis_copertinalevi740Certains des poèmes de Primo Levi ont d’abord été publiés dans la troisième page de La Stampa, avant d’être assemblés dans un premier recueil paru chez Garzanti, en 1984, sous le titre Ad Ora Incerta. À une heure incertaine ne sera traduit qu’en 1997 dans notre langue, chez Gallimard, avec une préface assez rude de Jorge Semprun, où il reproche à Primo Levi ce dont Giorgio Manganelli s’était déjà indigné dans le Corriere della Sera, en janvier 1977 : qu’à force de répéter qu’« on ne devrait pas écrire de façon obscure », l’auteur de Si c’est un homme n’avait jamais rien compris aux poèmes de Paul Celan. 

Dans un entretien avec Giulio Nascimbeni, paru en 1984, Primo Levi avait le courage d’avouer toute son ignorance : « … car je suis ignorant en matière de poésie : je connais mal les théories de la poétique, je lis peu la poésie des autres, et je ne crois pas que mes vers soient parfaits. » Plus loin dans l’entretien, il va jusqu’à affirmer une croyance inattendue : « J’ai l’impression que la poésie, dans son ensemble, est devenue un prodigieux instrument de contact humain. »

Aux derniers mois de sa vie, Primo Levi écrit à Ruth Feldman, la traductrice de ses poèmes aux Etats-Unis. Ils se connaissent depuis dix ans et elle sait, pour avoir ciselé dans sa langue le matériau de chaque poème,  qu’ils sont maintenant le principal réceptacle pour la désespérance du survivant. Dans une revue américaine, elle a publié elle aussi un poème, où elle essaie de raconter la dernière lettre que Primo Levi avait pu lui écrire :

Je me souviens de la dernière lettre de Primo Levi,
qui me parvint un mois avant sa mort.
Il m’écrivait qu’il traversait une période
pire que celle d’Auscwitz, en partie parce qu’il
n’était plus jeune et capable de réagir.
Il la signa « De profundis ».
En dépit de nos illusions
les survivants n’ont survécu qu’en apparence. »

Le 2 janvier 1987, Primo Lévi avait écrit son dernier poème pour La Stampa, un texte sombre qu’il avait conçu à la manière d’une prophétie d’apocalypse. Nous les hommes, « nous détruirons et corromprons ». Rien d’autre à raconter qu’une destruction de plus en plus hâtive. Quarante deux ans après la capitulation du IIIe Reich, nous n’avons fait qu’amplifier le désert jusqu’aux forêts d’Amazonie, et pire encore, à l’intérieur des cœurs humains. Exactement comme si rien n’avait pu empêcher la machinerie nazie de continuer son œuvre sur terre.

Les fleuves impassibles
Continueront de couler vers la mer,
Ou de déborder en dévastant les berges,
Ouvrages antiques d’hommes tenaces.
Les glaciers continueront
De meuler le roc en crissant,
Ou de s’effondrer tout à coup,
En tronquant la vie des sapins.
La mer continuera de battre,
Captive, entre les continents,
De plus en plus avare de richesses.
Etoiles, planètes et comètes
Continueront seules leur cours.
La terre aussi redoutera les lois
Immuables de la création.
Pas nous. Nous, espèce rebelle,
Riche en génie, pauvre en bon sens,
Nous détruirons et corromprons
De plus en plus hâtivement ;
Vite, vite amplifions le désert
Dans les forêts d’Amazonie,
Dans le cœur vivant de nos villes,
Dans nos propres cœurs.

Ce sont les derniers mots que Primo Levi a voulu partager, à l’occasion des vœux du nouvel an. Chacun des poèmes publiés par La Stampa lui valaient un courrier important, auquel il répondait scrupuleusement en archivant, dans des classeurs de plastique gris, les lettres reçues et les réponses qu’il rédigeait. C’est dans l’une d’elles, adressée à un lecteur de Zurich, qu’il s’expliquait à nouveau. « Nos propres profondeurs nous sont inconnues. Il se peut que la poésie soit le fruit de deux mains gauches. »

Les survivants n’ont survécu qu’en apparence, a écrit Ruth Feldman. Et pour survivre ils laissaient naître parfois des poèmes, qu’il leur fallait écrire avec deux mains gauches.

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La lettre au lecteur de Zurich est citée par Gabriela Poli et Giorgio Calcagno, dans Echi di una voce perduta, Mursia, 1992.

Primo Levi, Lilith et autres nouvelles, traduit de l’italien par Martine Schruoffeneger, Editions Liana Levi, Paris, 1987.

Primo Levi, À une heure incertaine, traduit de l’italien par Louis Bonalumi, préface de Jorge Semprun, Gallimard, Arcades, Paris, 1997.

Myriam Anissimov, Primo Levi ou la tragédie d’un optimiste, JC Lattès, Paris, 1996.

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A3- affiche Primo LeviUne exposition sur l’œuvre et la vie de Primo Levi est visible à Liège.

L’exposition a été conçue et d’abord présentée à Turin, la ville où Primo Levi est né et a vécu une grande partie de son existence.

Jean-Michel Heusquin : « Par le biais de cette exposition, on fait un tour du monde et un tour des mots. On peut dire qu’on découvre le 20ème siècle à travers les yeux de Primo Levi et ses écritures. On n’oublie pas ses œuvres artistiques car, au-delà de l’écrivain connu, c’est également quelqu’un qui a touché à l’art plastique et qui a créé des sculptures. L’exposition est aussi ponctuée de témoignages, des vidéos et d’interviews ».

Jusqu’au 30 juin à la Cité Miroir, place Xavier Neujean 4000 Liège

Vera Lavreshina, porte-voix des prisonniers politiques en Russie

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Vera Lavreshina, seule, manifestant à Moscou

Quand elle écrit dans la presse russe, Vera Lavreshina finit toujours par les mêmes mots, un cri définitif qu’elle lance à voix haute dans les rues de Moscou, une pancarte autour du cou pour protester contre un Etat qui redevient totalitaire. « Liberté aux prisonniers politiques ! Gloire à l’Ukraine et gloire aux héros ! A mort l’empire fasciste de Poutine ! La Lubyanka sera détruite. » 

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Avec Elizaveta Nikitina

Elle n’a pas froid aux yeux, Vera Lavreshina, et j’ai toujours eu une admiration sans bornes pour ce genre de femme qu’aucune menace n’a jamais pu réduire au silence. Souvent ses mots nous sont violents, et vu d’ici ils peuvent sembler excessifs. Mais c’est aussi le cri désespéré d’une femme qui refuse de se taire face à une autre violence, celle d’un Etat qui se veut maintenant un empire, une violence policière et militaire de plus en plus démesurée, systématique et sans limites.

L’Etat russe, dans sa dérive d’intolérance absolue, est devenu incapable d’accepter qu’une opposition politique puisse encore s’exprimer. Et parce que Vera Lavreshina est avant tout irréductible, elle ne se taira pas. Indomptée malgré les condamnations et les menaces qui s’accumulent sur son chemin, elle continue de se dresser devant le siège de la Lubyanka – la police politique russe – pour y tenir à bout de bras une pancarte appelant le peuple russe à prendre enfin la défense des prisonniers politiques.

Et elle est souvent seule à crier son refus, Vera Lavreshina. Quand elle écrit, par exemple : « Nous, un groupe de militants de la société civile à Moscou, nous invitons tous les gens normaux qui veulent vivre dans un pays sans arbitraire, dans un pays où la violence n’est plus la norme, à nous rejoindre. Nous ne devons pas avoir peur d’aller à la Loubianka, sans attendre qu’elle nous bâillonne. Nous devons apprendre à résister et à lutter. » 

Au début du mois d’avril 2016, Vera a rendu visite à Boris Stomakhine, un journaliste emprisonné dans un des camps de Perm, haut-lieu de la répression soviétique. Et elle raconte, parce qu’elle se veut témoin, et son témoignage devient lui aussi un appel à l’insoumission immédiate : « Nous devons rendre hommage à Boris. Ses geôliers n’ont pas réussi à le briser. C’était leur intention. Tel était leur objectif qu’ils n’ont pas atteint malgré leur zèle. Nous constatons à nouveau que dans des circonstances les plus difficiles Boris Stomakhine résiste à tyrannie carcérale héritée par inertie de l’ère soviétique. Il défie ses bourreaux et obtient un triomphe moral. Cela au dépit de son état de santé. »

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Vera Lavreshina, toujours seule, irréductible et debout face au pouvoir.

Entre les mots de l’opposante qui cherchent à raconter l’inacceptable, on devine la rage inexplicable qui porte cette femme à refuser le silence : « La tendance des gestionnaires du camp No 10 est d’aggraver et de détériorer sans cesse les conditions déjà désastreuses dans lesquelles est détenu Boris Stomakhine. Ils rendent ce dernier triste et pessimiste. Le 18 mai, Boris aura exécuté exactement la moitié de sa peine. Il lui reste trois ans et demi à endurer. Il a appris que dans certains cas semblables au sien, les prisonniers peuvent être déportés en Sibérie, dans la région de Krasnoïarsk, pour purger les dernières années de leur peine. Afin qu’elle soit plus douloureuse et discrète. »

La politique de répression de Vladimir Poutine est un désastre pour la société civile en Russie et parce que nous habitons à l’autre bout de l’Europe, nous avons tendance à penser qu’elle ne peut pas nous atteindre, en oubliant que les agents du FSB viennent habituellement jusqu’à Strasbourg terroriser des réfugiés tchétchènes, par exemple.

En France, le Sénat étudie quel statut donner aux lanceurs d’alerte, mais sommes-nous capables d’entendre la voix de ceux qu’on a emprisonnés là-bas pour des années, simplement parce qu’ils donnaient l’alarme. C’est cette voix menacée que Vera Lavreshina ne cesse pas de relayer, alors écoutons un peu mieux ce qu’elle cherche à nous dire : « Boris Stomakhine a une vision plutôt pessimiste en ce qui concerne l’avenir de la Russie. Il pense que la création d’un nombre incroyable de forces de sécurité pour lutter contre les ennemis mythiques intérieurs et extérieurs à la Fédération de Russie, dont la Garde nationale créée par Poutine et autorisée à faire feu sur la foule sans sommation, est susceptible d’accélérer la désintégration du pays, et non pas de la retarder. Poutine et sa compagnie ont peur. »

12961666_1104838946204341_6788880348452051504_nSur cette image, Vera Lavreshina est allongée seule sur le dos, tenant sa pancarte à bout de bras sous la neige, au pied des murailles du Kremlin. Elle ne se taira pas. Elle est une petite flamme irréductible dans le grand cœur de Boris Stomakhine. Seulement c’est nous qui continuons de rester sourds à son alerte.

Comme Petr Pavlenski, l’artiste qui la nuit a incendié les lourdes portes de la Loubianka, Vera Lavreshina agit seule, obligée de se mettre en danger pour réveiller les consciences de ses concitoyens.

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Pour suivre Vera Lavreshina et lui apporter son soutien :
Vera Lavreshina sur Facebook
Lubyanka doit être détruite, 11 mars 2016, Club Mediapart
– Вера Лаврешина, гражданская активистка, Граней.Ру, 30.I.2015
Boris Stomakhine : prisonnier politique, un texte de Vera Lavreshina traduit en français
Vera Lavreshina : une militante accusée d’avoir blessé deux policiers, Mediapart, 24 janvier 2014

Extrait d’Autres visages de la Russie, un ouvrage de Russie Libertés :

Tout a commencé le 16 août 2013 lors d’une manifestation à Tver, une ville située à quelques kilomètres du nord de Moscou. Le procureur a accusé Vera Lavreshina d’avoir «frappé un policier à la main droite, en lui infligeant une douleur ». Mme Lavreshina rejette cette accusation : « Je ne crois pas être en mesure de faire mal à un gaillard en uniforme avec mes simples mains, sans arme, ni pavé ». Le gaillard en question est un colonel de la police, qui essayait de disperser violemment la manifestation. Il n’a pas été blessé et n’a demandé aucune aide médicale.

Ses arguments ne convainquent pas la justice russe. Après la manifestation, Mme Lavreshina est arrêtée puis assignée à résidence. En octobre 2013, elle est de nouveau autorisée à circuler en ville mais pas à en sortir. Un deuxième policier vient s’ajouter à la liste des « victimes » de Mme Lavreshina. Bien évidemment, aucun certificat médical ne confirme ses accusations. Il prétend simplement avoir été blessé lors de la manifestation.

Les mois passés sous surveillance n’affaiblissent pas le militantisme de Mme Lavreshina. Elle continue de participer aux manifestations et explique qu’elle ne se fait aucune illusion sur son sort. Elle connaît les statistiques sur le taux d’acquittement en Russie : moins de 1%.

Mme Lavreshina refuse de témoigner durant l’enquête. « Ne faites-vous donc pas confiance à la justice ?» lui demande le procureur. « Non seulement je n’ai pas confiance en votre tribunal », a-t-elle répondu, « mais il y a déjà bien longtemps que j’ai annoncé ma désobéissance à toutes les branches du gouvernement illégitime qui a pris le pouvoir en Russie. »

Le visage de Vera Lavreshina était déjà connu avant les événements d’août 2013. Elle était présente à tous les rassemblements de soutien aux prisonniers politiques. Depuis décembre 2011 et le début des grandes manifestations de contestation en Russie, elle a été arrêtée cinq fois pour sa participation à des actions pacifiques. En décembre 2012, lors d’une énième incarcération, elle a été hospitalisée à la suite d’une grève sèche de la faim. Elle n’avait rien mangé, ni même bu, pendant cinq jours. Quelques mois plus tôt, elle avait été sévèrement battue par la police alors qu’elle protestait contre la destruction de la forêt de Khimki. Ses agresseurs n’ont pas été inquiétés.

Sur Internet, Vera Lavreshina raconte son déchirement quant à l’avenir de son pays. Entre espoir et amertume… En octobre 2013, elle écrit : « Je n’imagine pas la Russie libre, mon optimisme est anéanti. La Russie refuse catégoriquement la liberté ». Mais le 16 décembre 2013, à un mois de son procès, elle s’exclame dans un autre article : « La Russie sera libre ». L’espoir l’emporte toujours sur l’amertume…

Les autres visages de la Russie, une publication de Russie Libertés

L’Amitié de Guy Debord, rapide comme une charge de cavalerie légère

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Guy Debord, Dépassement de l’art, « Directive n°1 », 17 juin 1963. Huile sur toile. © DR

On oublie souvent que Guy Debord a habité Arles durant sept années. De 1980 à 1987 exactement. Et je me suis plus d’une fois demandé ce que Debord, « révolutionnaire professionnel » comme il aimait se présenter, avait pu fabriquer dans la ville où je suis venu habiter, vingt ans après qu’il l’ait quittée. Chez les Gitans, les anciens n’ont pas oublié son passage par ici et quelquefois, autour d’un café ou d’une bière, il arrive qu’ils évoquent quelques bribes de sa légende. Entre deux chants, quand l’ambiance est à la nostalgie. Mais voici quelques jours, dans un nouveau lieu arlésien qu’on a dédié à la poésie, je suis tombé sur le livre de Bessompierre qui raconte ces années. Une trouvaille imprévue et le beau récit d’une amitié, dans une langue dont Debord aurait savouré les éclats.

« Comme les Gitans ne parlent pas aux gadjé, les sociétés primitives se cachent au fond de l’Amazonie,  les statues nègres meurent dans leur secret, et Guy Debord n’échange rien avec l’ennemi. Qui veut se garder n’a rien à dire à qui le corrompt. Telle est la règle des matières pures, des états de la vérité, de la densité du cristal.»

couvDebordLes Gitans, ceux qu’en Camargue on appelle Catalans, n’étaient pas les ennemis de Debord. Alliés substantiels, ils pouvaient échanger autour d’une bouteille de vin noir, dans le quartier des caravanes où Debord habitait une maison très étroite, à l’Est de la Roquette, et tout près du dernier pont avant la mer. Bessompierre en donne l’adresse, il est allé y vérifier si sa mémoire n’avait pas trop dérivé.

C’est un livre de peintre et il arrive, parfois comme ici, qu’un livre écrit dans l’atelier prenne la forme de ces comètes inattendues qui ne cessent pas de brûler sous les yeux du lecteur. Comme ceux de Tapiès ou Gauguin, comme le livre de David Hockney, Savoirs secrets, dont parle Bessompierre aux dernières pages du sien.

« Après tout, c’était la poésie moderne, depuis cent ans, qui nous avait menés là. Nous étions quelques-uns à penser qu’il fallait exécuter son programme dans la réalité; et en tout cas ne rien faire d’autre.»(1) Mais le cœur enfoui profond du livre, c’est ce lien permanent qui relie le renversement de la société marchande à la poésie la plus intransigeante, à celle des femmes en particulier quand elles s’attèlent à l’arrachement du poème qui manquait.

L’éclat sans retour, c’est le nom que Bessompierre donne à cette idée qu’en partant de la plus haute poésie, on puisse d’un coup d’émeute définir un autre cap pour la vie en commun. A condition, bien sûr, d’en avoir terminé une fois pour toutes avec le monde des faux-semblants qui dévaste nos vies. « La seule issue, au cœur de cette auréole confuse de l’entendement moderne, est la poésie qui entreprend la nécessité de l’eau et de la nourriture, de toutes les nourritures, de la médecine, de l’éducation et du partage à l’échelle de toute la planète des fruits de l’activité et non du travail des peuples aliénés à l’économie marchande. »

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Bessompierre à l’atelier

La poésie la plus intense, c’est d’abord celle de Lautréamont, que Debord plaçait au-dessus de tout et que Breton avait exhumée pour s’en servir comme d’une proue, couverte d’images fondamentales, annonciatrices de la révolution surréaliste. Et dans le monde d’aujourd’hui, dit Bessompierre, c’est la poésie des femmes qui porte dorénavant l’incarnation d’une ultime poésie, seule nécessaire aux révolutions qu’il faudra faire étinceler.

« Les femmes, à présent, se sont introduites dans l’âme de la poésie pour un juste retour de sa puissance créatrice désincarnée et lui restituent un corps, un tempérament et des palpitations qui sont celles de leur propre corps, comme celles du « sauvage » qui habitent le corps sexué et le cri du paon. »

L’idée qu’il n’y aura pas de révolution sans une langue inventée à partir du poème n’est pas nouvelle. Elle appartient peut-être déjà à Sade, si l’on en croit Annie Le Brun, et elle résonne de tout ses hurlements dans les Cahiers de Rodez qu’Artaud écrivit à l’asile. Mais l’invention qui surgit dans ce livre, incandescente et vierge encore, c’est que cette langue du poème ne puisse surgir qu’entre des mains de femme. « Les retrouvailles de la terre avec l’homme sont dans la femme. »

« Les poésies de Blanca Varela, Isabelle Pinçon, Valérie Rouzeau, Marie Huot, Fabienne Courtade, Alejandra Pizarnik, Albane Gellé… sont subséquentes au bois de l’armoire, aux herbes du jardin, aux plumes des chapeaux, au sourire de l’ange, dans l’ordre du plus lointain au dernier venu. Elles sont portées par le vent qui est passé sur le bois d’avant l’armoire, sur les herbes des savanes et des steppes, jusqu’à celles du fond du jardin, sur les plumes du condor et de l’aigrette d’Egypte, et qui est venu de l’ange jusqu’à la cathédrale et a fait ensuite armoires, jardins, coiffes et oiseaux dans les lotissements et leurs petits enclos. »

Trois œuvres de Guy Debord : « Dépassement de l’art (Directive n° 1) », « Abolition du travail aliéné (Directive n° 4) », « Réalisation de la philosophie (Directive n° 2) © Elsa Comiot

Trois œuvres de Guy Debord : « Dépassement de l’art (Directive n° 1) », « Abolition du travail aliéné (Directive n° 4) », « Réalisation de la philosophie (Directive n° 2) © Elsa Comiot

Le portrait de l’ami Guy Debord se grave ainsi, de plus en plus précis dans l’encre noire des lettres du livre. « Il pratiquait le secret et la séparation des informations. » Ce sont les mots d’un homme qui sait a appris la valeur de l’amitié dans nos vies. « Il parlait volontiers, doucement, presque à voix basse, ne se laissant jamais couper la parole, mais accordait une grande place aux propos des autres et au silence. »

Le livre se termine par une lettre, et juste avant par un poème. La lettre n’est pas signée et le poème contient cinq remarques, qui sont autant de questionnements.

« Deuxième remarque :
Demandons-nous si l’amour projeté tantôt sous le soleil,
tantôt sous la lune,
dans l’un comme dans l’une, ne contiendrait-il pas
une part compensatoire
de l’amour évacué du corps social. »

C’est un poème qui élargit la possibilité humaine à l’étendue du monde vivant.
« L’homme qui reconnaît l’arbre comme son égal naturel,
son frère de vie, ayant les mêmes droits à l’existence,
est reconnu par l’arbre et cette reconnaissance
chasse toute vanité. »

Je relis plusieurs fois le poème, il porte ses propres lois, celles qui manquent à nos vies.

« L’homme qui pétrit l’argile a des devoirs envers celui qui la
jette, il doit lui en apprendre les secrets. »

A la suite du poème, la lettre apporte plusieurs fragments vécus pour reconstruire la mémoire de Debord. « Je me souviens de son regard aigu et concentré. Le regard d’un homme qui pense. »

Après la lettre viennent encore deux questions, les dernières dans ce livre.
« Que faire après ce passage de la subsistance au pillage de la substance ?
Rester en équilibre sur un pied ? »
Et à vrai dire, la réponse est impossible à oublier : « Au fond de la forêt, une lampe verte ne s’est jamais éteinte. Lampe dans mes rêves d’enfant qui tournait dans le noir comme un vieux coucou, avec d’autres lampes rouges, ou cet arbre dans la nuit qui me tendait, au bout d’une branche, un panier de cerises.
C’est la seule vérité qui me maintient.
Le monde peut tomber mais pas le panier. »

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(1) Guy Debord, Panégyrique, tome premier, Gallimard, 1993.
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Bessompierre, L’Amitié de Guy Debord, rapide comme une charge de cavalerie légère, Les Fondeurs de briques, 2010.