Roman politique de la ville

img_4039En trois pages, les trois premières de Retour à Béziers, Didier Daeninckx raconte une vie de femme : une enfance à Béziers, un premier travail à seize ans sur les chaînes d’appareils radio de Pygmy, à la Plaine-Saint-Denis, puis un atelier de fabrication de téléviseurs à Montreuil, avant de se marier avec un aide-comptable, d’avoir deux enfants pour divorcer à trente ans et acheter quarante mètres carrés près du métro Saint-Maur, à Paris. Et une fois à la retraite, apprendre qu’on devra vivre avec une pension de 917 euros par mois.

Les pages suivantes égrènent d’autres indices : de toute son existence, celle qui raconte n’est allée qu’une seule fois au théâtre. Voir L’Avare avec sa classe, au théâtre municipal de Béziers. Une vie simple que l’auteur va raconter avec simplicité, jusqu’au jour du déménagement. En vendant l’appartement parisien, la jeune retraitée peut acheter un beau trois pièces en plein centre de Béziers et retrouver les rues de son enfance. Fin du premier chapitre.

Au chapitre 2 viennent d’autres souvenirs et les prénoms des proches : Aïcha la grand-mère, Abdelkrim le père. Des fantômes qui provoquent le vertige d’une mémoire ravivée par le retour sur les lieux de l’enfance. Celle qui raconte n’est plus une anonyme puisqu’on apprend son nom, Houria Ismahen, écrit sur la boîte aux lettres du nouveau domicile. Viennent les retrouvailles avec une amie du collège, fille de républicains espagnols réfugiés à Béziers. « Je crois que c’est un peu parce qu’on venait d’ailleurs qu’on avait sympathisé dans la cour de l’école. Ou plutôt qu’on s’était alliées pour résister à la meute de ceux qui n’aimaient ni les « espingoins», ni les « bicots », qui se fichaient de nous parce qu’on portait les vêtements usés des sœurs aînées, des cousines.» En deux phrases, Didier Daeninckx approche du cœur battant de ses livres, qui savent nommer avec une précision sensible toutes les barrières sociales qui peuvent séparer, ou rapprocher, deux vies inscrites dans l’histoire d’un pays ou d’une minorité. Nos vies se jouent souvent dans ces appartenances, parfois difficiles à nommer mais encore plus à raconter. L’extrême justesse des récits de Daeninckx se trouve dans l’attention portée à ces déterminismes, à leurs rouages impossibles à parer, si bien que simplement les dévier constitue presque un événement, le point de départ pour un autre roman.

Au fil des pages, quelques détails biographiques viennent creuser en douceur le portrait de Houria : l’enterrement de ses parents en Algérie, la peur de l’avion qu’elle n’a pris que deux fois dans sa vie, si bien qu’en lisant on s’attache à cette femme. Sortilège de la littérature, qui fait d’un personnage une présence fraternelle dans nos vies. Mais le récit a bifurqué. C’est le portrait d’une ville que va tracer le livre : Béziers au mois de mai 2014, au moment de la campagne des élections municipales qui ont fait de Robert Ménard un personnage incontournable dans les médias nationaux. Soutenu par le Front national, Debout la République et le Mouvement pour la France, Ménard a réussi ce tour de force de réunir toutes les facettes d’une extrême droite malfaisante, avant tout hostile à la diversité. C’est précisément ce mot, diversité, que Houria cherche en vain dans les programmes et les professions de foi des autres candidats, sans jamais le trouver.

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Campagne de communication de la mairie de Béziers, informant de l’entrée en vigueur de l’armement de la police municipale en 2015.

Le tract de Robert Ménard est reproduit in extenso page 22un peu comme une verrue en plein milieu du texte qui prend d’un coup une dimension documentaire. Difficile de raconter la laideur d’une ville triste et malade. Il faut les yeux de Houria pour la voir, qui se sent désignée coupable par la rhétorique de Ménard quand il parle « d’immigrés toujours plus nombreux, plus visibles »au cœur d’une ville qui « a été comme vidée d’elle-même». Dans sa jeunesse, le candidat de l’extrême droite a été journaliste à Béziers, écrivant pour Le Petit Biterrois avant de travailler pour Radio France Hérault. Il sait manier les mots qui blessent et qui accusent.

Attaché au regard de Houria, c’est celui de Didier Daeninckx qui va prendre le dessus avec les dernières pages. Le romancier n’a jamais fait semblant d’être neutre, et n’a jamais cessé de combattre l’extrême-droite en dénonçant ses masques et ses ruses. Lui aussi a été journaliste localier, et il a appris à utiliser la presse pour dénoncer les impostures, qu’elles soient négationnistes ou littéraires. L’auteur de Retour à Béziers pratique depuis longtemps une littérature de combat qui lui a valu nombre d’ennemis acharnés, que ce soit dans les réseaux de l’extrême droite ou dans ceux des critiques littéraires partisans.

7dffdb60407f67af4d6a836c7b502Le livre se termine par l’entrée en scène d’un personnage inattendu, André-Yves Beck, l’artisan de la campagne électorale de Ménard, qui deviendra son directeur de cabinet à la mairie. « Plus à droite de l’extrême droite que Beck, il faut revenir quatre-vingt-un ans en arrière et passer la frontière ! » C’est une journaliste qui affranchit Houria : « Près de vingt ans qu’il pilote des mairies fachos, à Orange puis à Bollène, il sait comment ça fonctionne… ». Donner l’alerte, c’est un des rôles de la littérature, à condition de documenter l’horreur qu’on veut dénoncer. Ici le texte s’arrête sur la dénonciation de Beck, et on voudrait le voir à l’œuvre.

Le fils de Houria ne croit pas aux chances du candidat Ménard. « Les gens ne vont pas voter pour des types pareils ! Béziers, c’est quand même la ville natale de Jean Moulin, non ?» Mais quand le roman paraît aux éditions Verdier, en août 2014, Ménard a pris les rênes de la mairie depuis mai. Le mal est fait et aucun livre n’a jamais suffi à entraver un politicien dans sa course au pouvoir. La force de Retour à Béziers est d’avoir dessiné le portrait du malheur politique.

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Didier Daeninckx, Retour à Béziers, Verdier, Lagrasse, août 2014.

Et pour aller plus loin :
Midi Libre du 2 avril 2016 : Le directeur de cabinet de Robert Ménard : un expert de la com’ qui aime l’ombre, par Emmanuelle Boillot.
Regards croisés : Regards citoyens sur la politique. Film « Place publique» et livre interactif de Didier Daeninckx et Sébastien Calvet.
Béziers dans l’œil de Daeninckx, Le Monde du 16 mai 2015, par Frédéric Joignot
Revue de presse des éditions Verdier

L’appel de Mine Kirikkanat

Mine Kirikkanat est romancière et journaliste en Turquie. Face à l’emprisonnement d’Asli Erdoğan, romancière elle aussi, et de Necmiye Alpay, linguiste et universitaire, elle a décidé de donner l’alerte. Son texte nous décrit une situation d’une violence inacceptable, niant la liberté de penser et d’écrire à ceux qui ne reprennent pas le discours officiel de l’AKP, le parti au pouvoir et aux ordres de Recep Tayyip Erdogan. Nous reproduisons ici son appel. 

Elles sont deux femmes de lettres à partager la même cellule au centre pénitencier de Bakırköy, à Istanbul.

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Asli Erdogan

Née en 1967 et physicienne de formation, Aslı Erdoğan était destinée à une belle carrière scientifique. Mais elle s’est consacrée à la littérature. Plusieurs de ses nouvelles et romans sont traduits en français. Elle écrivait aussi des chroniques pour le quotidien kurde ÖzgürGündem.

Aslı n’est pas kurde. Mais une écorchée vive, une âme qui souffre pour l’humanité et une conscience qui demande justice pour les victimes de cet état de guerre qui s’éternise, s’enlise entre Turcs et Kurdes. Le journal Özgür Gündem fut interdit de publication le 16 juillet 2016 et l’on embarqua Aslı Erdoğan avec d’autres responsables du quotidien.

C’était le lendemain de la tentative de putsch militaire, qui a échoué devant la force de la rue fidèle au président régnant. La chasse aux putschistes est ouverte et continue en même temps que celle contre d’autres personnes supposées nuire à l’Etat et à  l’unité du peuple – entendez opposants au régime du président.

Aslı Erdoğan est en détention provisoire depuis le 19 aout 2016, inculpée de « propagande en faveur d’une organisation terroriste», « appartenance à une organisation terroriste », « incitation au désordre ». Les chefs d’accusation sont liés à sa collaboration fictive avec le PKK (Parti  des travailleurs du Kurdistan, en guerre ouverte avec le pouvoir à Ankara, ndlr) via son engagement au quotidien Özgür Gündem.

Pourtant aucune de ses centaines de chroniques n’a été poursuivie en justice ; Aslı n’a jamais cité le nom du PKK dans ses articles. Son point de départ fut toujours de dénoncer les violations des droits humains et son point d’arrivée, d’appeler inlassablement à respecter les droits humains.

Elle souffre des séquelles de graves opérations chirurgicales subies dans le passé, elle a des douleurs, des peurs, des doutes et une sensibilité a fleur de peau.

En début de semaine, le 12 septembre 2016, Aslı a été conduite a l’hôpital et les journalistes qui ont suivi son retour à la prison ont fait le triste constat : elle qui n’a jamais manié une arme mais seulement les mots, on lui a mis les menottes comme à une dangereuse criminelle. Ses geôliers qui manient plutôt les armes, eux, ont les mains libres pourtant…

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Necmiye Alpay

Necmiye Alpay, âgée de 70 ans n’écrivait même pas des chroniques pour Özgür Gündem. Elle est académicienne.
Linguiste reconnue de la langue turque, et francophone accomplie, elle a fait ses études à l’Institut d’études politiques, le « Sciences Po » d’Ankara, et obtenu son doctorat à l’Université de Paris Nanterre. Elle écrit des articles pour la presse et publie des livres dont le sujet est invariable : la langue turque, ses mots, ses maux, le bien parler et le bien écrire.

Necmiye Alpay non plus n’est pas kurde, mais en tant que linguiste elle a ses opinions sur le droit des kurdes à suivre l’enseignement dans leur langue maternelle et comme Aslı Erdoğan, prône la paix entre Turcs et Kurdes.

Depuis quatre ans, son nom apparaissait dans l’ours d’Özgür Gündem comme membre du comité des conseillers éditoriaux. Elle avait accepté ce titre totalement honorifique, pour soutenir la liberté de la presse. Pour que les Kurdes aussi puissent avoir pignon sur rue, dans la presse nationale.

Necmiye Alpay a été mise en garde vue et aussitôt déférée devant le parquet, le 31 août 2016. Depuis, elle est en détention provisoire, aux côtés d’Aslı Erdoğan. Elle est inculpée d’appartenir à une « organisation terroriste », et de « nuire à l’Etat et l’intégrité du peuple ».

Décidément, les hommes au pouvoir en Turquie aiment les armes, n’aiment pas les mots, surtout dans la bouche des femmes. Ils mettent en prison celles et ceux qui font parler les mots sous la menace de leurs armes, en les accusant de s’armer !

Mine Kirikkanat

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Mine Kirikkanat

Mine Kirrikkanat est romancière, essayiste et journaliste d’une grande renommée en Turquie. Ses écrits ne laissent personne indifférent et lui on valu une multitude de procès, dont certains toujours en cours. A trois reprises, elle a reçu le prix de la journaliste turque la plus courageuse. Son dernier roman, HiçKimse (Monsieur tout le monde) revient sur l’assassinat de trois militantes kurdes à Paris, en janvier 2013. Quatre de ses romans ont été traduits en français : Le Palais Aux Mouches (L’Harmattan, Paris, 1995) et L’Autre Nom De La Rose (E-dit, Paris, 2000), La Malédiction de Constantin (Metaillié, Paris, 2006), Le Sang des rêves (Metaillié, Paris, 2010).

Comme ses confrères et consoeurs, Mine Kirikkanat subit le harcèlement judiciaire. Cela avait commencé avant les autres, déjà quand elle assurait la correspondance en Espagne d’abord, en France ensuite, de plusieurs grands quotidiens. Parce qu’elle n’écrivait pas que sur les soubresauts de la politique parisienne ou madrilène. Une fois par semaine, elle scrutait son pays en un billet mordant, qui n’épargnait personne, tant du côté du pouvoir que de l’opposition, des dignitaires religieux ou des jusqu’auboutistes laïcs, se solidarisant ici avec les Kurdes, là avec les Arméniens. De retour à Istanbul depuis quelques temps, la cadence de ses morsures, avant tout à usage des illusionnistes et des crétins de tout bord,  s’est accélérée, et  avec elle, celle de ses mises en accusation enclenchées par des mordus dépités. Parmi lesquels deux poids lourds dont les noms, à peine murmurés, font déjà frémir, et bien au delà des frontières de l’ancienne Byzance.

Adnan Oktar et Fethullah Gülen réclament chacun de leur côté mais pour un même article la condamnation et l’emprisonnement de Mine Kirikkanat pour un billet publié le 24 juillet 2013 par Cumhuriyet, le quotidien qui accueille aujourd’hui sa plume survoltée, depuis que ses anciens employeurs l’ont abandonnée, se soumettant aux menaces des autorités.

Dans son éditorial disséqué audience après audience par les juges, Mine Kirikkanat appelait les Turcs à se méfier des illusionnistes qui savent si bien fabriquer des mensonges : « Le monde est mensonge ; et la société est anesthésiée ! » proclamait-elle. Avant de mettre en garde : « Ce que le voleur qui s’introduit chez vous pour vous dépouiller redoute par-dessus tout, c’est que vous vous réveilliez et que vous vous défendiez. De la même manière, ce que les puissants qui ont volé le pouvoir redoutent le plus, c’est que le peuple spolié se réveille, les chasse, leur demande des comptes et les punisse. C’est pourquoi, depuis la nuit des temps, les exploiteurs qui s’engraissent au pouvoir et les puissants dénués d’envergure veillent avant tout à endormir le peuple pour le tromper et, si nécessaire, l’anesthésier.» 

Pour aller plus loin :

Pour Taslima Nasreen

Par Leyla Zana. Un texte paru dans ses Écrits de prison, en 1995.

_53315464_leylazanagreetingsupporters-1080152Je ne connais de la pensée de Taslima Nasreen que les quelques bribes publiées dans la presse turque. Son questionnement de l’ordre établi, sa défense de la minorité hindoue du Bangladesh, son combat contre l’intégrisme religieux me plaisent beaucoup. Sans l’avoir jamais vue, ni entendue, je la considère comme une sœur de combat. Nous autres femmes avons grand besoin de militantes courageuses comme elle, en particulier en terre d’Islam où nous n’avons toujours pas voix au chapitre.

Le fait que ça et là, pour garnir la vitrine des régimes autoritaires, il y ait quelques femmes ministres, voire même un Premier ministre femme, comme au Bangladesh et en Turquie, ne change rien à notre condition d’asservissement. Ces femmes ambitieuses, pour conserver leur poste, se croient obligées de se montrer encore plus dures et impitoyables que leurs collègues masculins. Notre Premier ministre en est une bonne illustration. Choisie par l’establishment politico-militaire turc pour son charme et son image de « modernité » (elle est diplômée d’une université américaine), elle est devenue la propagandiste zélée d’une politique belliciste, guerrière, militariste. Les généraux la considèrent comme leur meilleur porte-parole et elle appelle publiquement « abi » (grand frère) le général Güres, chef d’état-major des armées qui est le véritable maître du pays, et « baba » (papa) le président Demirel. Placée sous la double tutelle publique du « grand frère » et du « père », sans oublier celle à peine plus discrète du mari, cette dame prétend incarner la modernité et l’émancipation des femmes turques.

Quelle caricature du combat des femmes pour l’égalité ! Le corps de la femme est utilisé pour vendre toutes sortes de produits. Voilà que des régimes autoritaires, en quête de crédits auprès des Occidentaux, se servent de femmes comme mannequins politiques pour se donner une image « moderne » et « laïque ». A l’intérieur du pays, cette manipulation dessert en fait la cause des femmes et désoriente tous ceux et celles qui attendent plus d’humanisme, plus de tolérance et de démocratie de l’accession des femmes au pouvoir. Je dois avouer que je suis l’une des toutes premières déçues. Au moment de la désignation de Mme Çiller comme Premier ministre j’étais heureuse et pleine d’espoir. Je pensais, dans mon for intérieur, qu’une femme, mère de famille, éduquée en Occident, donc théoriquement imprégnée de ses valeurs de tolérance, de démocratie et de féminisme, allait peut-être apporter quelque chose de nouveau à la politique sclérosée et surannée de la Turquie. Députée d’opposition, j’ai fait de mon meiux : je n’ai pas voté contre son investiture.

Après cette expérience, je réalise que ce ne sont pas quelques femmes-alibis qui changeront la condition des femmes, car elles ne reflètent pas l’état réel du progrès des mentalités. Elles sont là par la volonté des hommes, par leurs jeux de pouvoir, de séduction et de politique extérieure.

Comment changer ces mentalités dans les sociétés musulmanes ? Si j’ai bien compris la pensée de Taslima Nasreen, telle qu’elle est donnée par la presse turque, le fait que pratiquement tous les exégètes du Coran aient été des hommes est pour quelque chose dans la condition actuelle de la femme musulmane. Sans doute. Je n’ai pas assez de connaissances en ce domaine pour savoir si une interprétation féminine du Coran serait possible, si elle aurait un potentiel de transformation des mentalités, si l’émancipation des femmes musulmanes passe par une relecture du Coran. J’observe simplement que dans une autre religion monothéiste, le catholicisme, malgré tous les efforts de réforme, d’interprétation et de dialogue depuis des siècles, le pape peut encore condamner la contraception et l’avortement et dénier de ce fait aux femmes le droit de disposer de leur corps, de leur vie, de leur sexualité. Mon sentiment est que toutes les religions monothéistes sont basées sur la domination des hommes ; les prophètes, les califes, les apôtres, les papes, les rabbins, les ayatollahs sont tous des hommes.

1534659_6_87f1_au-siege-du-bdp-de-bitlisDans nos sociétés divisées par des clivages confessionnels et nationaux, la véritable émancipation des femmes ne me paraît possible que dans le cadre d’une démocratie pluraliste et laïque. Laissons aux croyants leur liberté de conscience et mettons en place des structures assurant cette liberté sans que quiconque puisse imposer ses croyances aux autres. Dans un tel cadre, notre émancipation ne peut se faire que par l’accès à l’éducation, à la culture, au travail et par un combat quotidien contre les discrimination sexistes. Nous devons enseigner à nos enfants, nos frères, nos maris et pères que l’épanouissement de chacun passe par le respect de l’autre et par l’égalité entre les sexes. Dans nos sociétés musulmanes façonnées par des siècles de traditions patriarcales, ce combat sera particulièrement difficile ; les pionnières auront à souffrir, à subir toutes sortes d’offenses et d’épreuves. En luttant pour l’émancipation des femmes, nous apporterons une contribution essentielle au combat pour la démocratie. D’Algérie au Bangladesh en passant par le Kurdistan et l’Iran, la lutte des femmes sera la principale force de résistance démocratique contre la barbarie intégriste.

16 novembre 1994.

zana-leyla-ecrits-de-prisonLeyla Zana, Ecrits de prison, textes traduits du kurde et du turc par Kendal Nezan. Préface de Claudia Roth, députée au Parlement européen. Editions des femmes Antoinette Fouque, Paris, décembre 1995.
Leyla Zana, pasionaria kurde, Un Cahier rouge, Septembre 2016.

 

Leyla Zana, pasionaria kurde

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Leyla Zana

En Turquie, la violence d’État semble devenue une plaie impossible à soigner. Et l’Europe a depuis longtemps détourné son regard, comme à son habitude. Alors comment lutter contre l’inhumanité d’un régime politique qui refuse à ce point de laisser entendre d’autres voix, d’autres visions que la sienne ? Les assassinats, les tortures et les menaces de mort n’ont jamais empêché Leyla Zana de mener cette lutte coûte que coûte, par ses écrits, ses discours et ses grèves de la faim. En 1994, alors qu’elle vient d’être élue députée, l’Etat turc l’emprisonne pour quinze ans, sans parvenir à la faire taire. Son crime était d’être devenue l’avocate du peuple kurde auprès des institutions et des médias européens, puisque la presse turque n’a pas cessé de censurer ses articles.

Pour reprendre les mots d’Aline Pailler, Leyla Zana a acquis la carrure politique d’un Nelson Mandela ou d’une Louise Michel. Ses textes ont souvent la même force que leurs écrits. Sa vie a subi le même acharnement, les mêmes persécutions pour avoir porté à son plus haut degré d’incandescence la parole d’un peuple en lutte. « D’Algérie au Bangladesh en passant par le Kurdistan et l’Iran, la lutte des femmes sera la principale force de résistance démocratique contre la barbarie intégriste », a-t-elle écrit en 1994, dans un texte où elle exprimait son admiration pour le combat de Taslima Nasreen.

layla-zanaPeu à peu, Leyla Zana est devenue la pasionaria du peuple kurde. En 1995, les éditions des Femmes ont rassemblé ses écrits de prison dans un ouvrage qui donne la mesure de son courage : « Du fond de ma prison, j’ai continué d’écrire, d’envoyer des lettres à des responsables politiques occidentaux, de rédiger des notes et des articles aux journaux, des messages de remerciement et de solidarité à tous ceux qui soutiennent le combat de mon peuple pour le respect de sa dignité et de son identité. Telles des bouteilles jetées à la mer, certaines de ces missives se sont perdues en cours de route, saisies par les geôliers et censeurs turcs. D’autres ont pu parvenir à leurs destinataires et forment la trame de ces écrits de prison. » (Parler, 25 mai 1995).

En 2002, la réalisatrice kurde Kudret Günes a réalisé un documentaire, Leyla Zana, l’espoir d’un peuple, alors que celle-ci continuait d’être emprisonnée à Ankara. C’est un document important pour qui voudrait comprendre mieux l’importance des écrits et des engagements de Leyla Zana dans la Turquie d’aujourd’hui. Libérée en 2004 par la Cour d’appel suprême de Turquie, elle est réélue aux élections législatives de 2011 et 2015, cette fois sans le soutien d’aucun parti. En juin 2012, elle fait le choix de rencontrer Recep Tayyip Erdogan, alors Premier ministre de l’Etat turc. « C’est quand la situation est difficile qu’il faut tout tenter pour rouvrir les portes », avait-elle expliqué, après avoir reconnu publiquement que le choix des armes était devenu une impasse. « Si la stratégie de lutte pour un Kurdistan uni et indépendant a bien cédé la place depuis 1999 à une stratégie du vivre-ensemble, si le but est bien aujourd’hui la démocratisation et la décentralisation administrative, personne, alors, ne peut en conscience vouloir la mort de jeunes pour cela», expliquait-elle dans une interview au quotidien Hürriyet.

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Leyla Zana

En janvier 2013, à Paris, trois militantes kurdes – Sakine Cansiz, Fidan Dogan et Leyla Soylemez – étaient assassinées dans les locaux du Centre d’Information du Kurdistan. Sakine Cansiz, réfugiée politique en France et fondatrice du PKK, était proche de Leyla Zana qui ne renonce pourtant pas au dialogue ni au processus de paix. « Cette nouvelle a provoqué un choc terrible et une immense tristesse. On ne s’attendait pas à cela, d’autant plus que les négociations qui viennent de commencer avec le gouvernement turc ont fait naître l’espoir d’en finir avec plus de trente ans de guerre et de répression », répondait-elle à un journaliste de L’Humanité, plus que jamais déterminée à ne pas rompre le dialogue.

En septembre 2015, elle continue de défendre l’idée que Kurdes et Turcs puissent coexister en paix. Elle entame une nouvelle grève de la faim : « J’adresse une prière à tous ceux qui ont pris les armes », déclare-t-elle. « Il y a cent ans que nous mourons en nous battant. Depuis plus de cent ans, vous avez voulu notre mort et nous avons survécu.
.Maintenant ça suffit.
.Nous n’allons pas grandir avec la mort. Nous allons pourrir la société à force de tuer et de mourir. Nous allons pourrir les consciences. Nous allons pourrir le futur. Nous allons pourrir nos sentiments.
 Peu importe ce qu’il y a dans la tête de chacun, il faut retourner autour de la table des négociations. Personne n’a rien à perdre en négociant. Pourquoi a-ton peur des négociations ? J’ai beaucoup de mal à comprendre.
 ».

« Je préfère mourir plutôt que d’envoyer des jeunes à la mort. Avec sérénité, je m’adresse à toutes les parties, après avoir interrogé ma conscience durant un mois : Si on n’arrête pas les morts, croyez-moi, je vais entamer une grève de la faim.
.Et en disant cela, ceux qui me connaissent le savent, je tiendrai parole, même si on doit me décapiter.
.Il est possible que mes forces ne suffisent pas, mais je reste maître de moi-même. Je préfère mourir que d’assister au spectacle de la mort. »

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Leyla Zana

« Tous, je vous salue avec respect, avec amour. Je serre dans mes bras tous les jeunes qui ont l’âge d’être mes enfants, j’embrasse les mains de mes ainés dont je respecte la sueur infiniment. Je dis tout cela en m’inclinant avec respect devant le témoignage de cette mère dont on garde le cadavre dans un frigo pour empêcher qu’il ne pourrisse. Mon âme est déjà morte depuis que j’ai appris qu’à Cizre, un bébé de 35 jours est mort sous des balles..Nos peuples ne méritent pas ça.
 »

Au fil des ans, Leyla Zana est devenue la conscience du peuple kurde en Turquie. Une conscience indépendante et maintenant impossible à faire taire. Alors écoutons-la, quand elle s’adresse aux dirigeants européens : « Les politiciens européens seraient bien avisés d’ouvrir les yeux sur ce que l’OTAN soutient dans la région grâce à leurs signatures. La France, membre du Conseil de sécurité de l’ONU, porte encore plus le poids de l’infamie d’un soutien renouvelé à Erdoğan. »

« Il est plus que tant que s’expriment des soutiens forts, sans ambiguïtés ni circonvolutions politiciennes, à ceux qui luttent pour l’unité des peuples débarrassés des fanatiques qui sèment la guerre si près de Daesh. La paix en Turquie, et un soutien armé et humanitaire à ceux qui combattent l’immonde au Rojava. Il n’y a rien de contradictoire à cela », a-t-elle déclaré en entamant sa grève de la faim. Pourtant, nos journaux ont cessé de rapporter ses déclarations. Ses textes continuent d’être censurés par la presse turque, mais plus aucun éditeur en Europe ne songe à les donner à lire, comme ce fut le cas en 1995, avec le recueil de ses écrits de prison parus aux éditions des Femmes.

Leyla Zana a besoin d’une tribune en Europe et au Moyen Orient. À Paris comme à Londres, à Berlin ou à Athènes, sa parole est celle d’une Turquie débarrassée de l’islamisme et de l’autoritarisme d’un parti unique. Elle continue de batailler pour sauver la possibilité d’un dialogue avec l’Etat turc, au lieu de ce « plan directeur de lutte contre le terrorisme » qui vise seulement à asservir les populations civiles kurdes.

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zana-leyla-ecrits-de-prisonLeyla Zana, Ecrits de prison, textes traduits du kurde et du turc par Kendal Nezan. Préface de Claudia Roth, députée au Parlement européen. Editions des femmes Antoinette Fouque, Paris, décembre 1995.

Pour Taslima Nasreen, un texte de Leyla Zana dans Un Cahier rouge.

Leyla Zana, l’espoir d’un peuple. Un documentaire de Kudret Günes, 2002, 52 mn. Arte Films, TV 10 Angers.

Filmer la voix d’Aharon Appelfeld

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Longtemps, Aharon Appelfeld parle et dans sa voix j’écoute la langue hébraïque ressuscitée, pour moi impénétrable : « Au début quand on a dit Shoah, moi j’avais un problème avec ce mot. Je m’y opposais. Au début je ne comprenais pas ce terme. Parce qu’il parle de la foule, il ne parle pas des individus. Dès lors qu’on parle de foule, ça devient abstrait. Ça n’a pas de signification véritable. Alors que l’art, la littérature, la peinture, essaient de parler de l’individu, à chacun. Et de comprendre à travers lui. Je ne parle pas de millions, je parle d’un, qui a un nom. Il s’appelle Max. Il a un visage. Ce n’est pas simple d’extraire Max de la foule et de le sortir de millions. De dire je vais parler de Max, je vais regarder son visage, je vais essayer de comprendre quelque chose de lui. C’est pour ça que j’ai écrit autant de livres. Quarante-cinq. Ces livres parlent . Ils disent : faisons voler en éclats cet effroi, ce grand assassinat. Faisons-en des miettes. Et donnons un nom à ces miettes. Max, Melita, Blanca. Donnons-leur des noms. »

Les quarante-cinq livres d’Aharon Appelfeld nous racontent une histoire fondamentale pour l’Europe où nous essayons d’apprendre à vivre ensemble. Une histoire partie de Czernowitz, la ville de Paul Celan en Bucovine, alors en Roumanie et aujourd’hui en Ukraine. Czernowitz était aussi au cœur du Yiddishland, à la frontière de l’Europe orientale. C’est là qu’enfant, Aharon Appelfeld fut enfermé avec les siens dans un camp nazi dont il réussit à s’enfuir. Et c’est presque un miracle. L’enfant juif survit caché dans les forêts de Bucovine, traverse l’Europe dans les années de guerre sans jamais se montrer, pour parvenir en 1946 sur les plages d’Italie, d’où il embarque pour la Palestine. Là, il lui faudra plusieurs années pour apprendre l’hébreu qui deviendra, bien des années plus tard, la langue de ses livres où il raconte la vie des juifs à l’intérieur d’une Europe cosmopolite. Une langue que Valérie Zenatti a apprise dans l’enfance elle aussi, grâce à quoi elle peut traduire les livres du vieil homme réfugié dans notre langue, le français, la langue dans laquelle elle écrit ses propres romans.

Le long chemin qu’a parcouru l’enfant juif à travers les frontières d’une Europe soumise à l’armée nazie, c’est le chemin inverse qu’aujourd’hui les réfugiés tentent d’accomplir à travers les barbelés et les barrières de l’UE. « J’étais un réfugié, dit le vieil homme, face à la caméra d’Arno Sauli. Et je cherchais la proximité d’autres réfugiés. C’étaient mes véritables frères et sœurs. Je comprenais leur langage. Je comprenais leur langage corporel. Ces non-dits qu’il y avait en eux. J’avais une relation avec eux. Ils ne m’ont pas raconté les choses. Ils m’ont transmis quelque chose qui m’est très cher. »

L’Europe nazie a été défaite, et malgré la nostalgie d’un grand nombre d’hommes politiques européens, elle continue de s’apparenter à la tentative d’éliminer les peuples juifs et tsiganes du vieux continent. Les réfugiés qui fuient aujourd’hui les talibans d’Afghanistan, les escadrons de la mort de Kadyrov en Tchétchénie, la dictature d’Issayas Afeworki en Érythrée, les milices mafieuses de Lybie et les bombes d’El Assad en Syrie, ou l’islamo-fascisme de Daesch en Irak, les bombardements de civils au Yémen, les attentats aveugles au Pakistan, la folie Boko Haram au Nigéria et au Cameroun, les bombardements de Tsahal dans la bande de Gaza, la répression politique en Biélorussie ou les violences de l’armée en Egypte veulent continuer de vivre en Europe, à l’abri de la terreur et du malheur qui sont devenus le seul destin dans leurs pays.

Comment pourrions-nous oublier l’histoire de l’enfant juif fuyant la haine des juifs à travers l’Europe, jusqu’à trouver refuge en Palestine ? Comment pourrions-nous être aveugles au point de ne pas voir que la tragédie qui se joue dans les camps de réfugiés à Calais, Vintimille ou Leros rejoue celle de l’enfant juif devenu romancier, écrivant en hébreu des livres qui servent à nous mettre en garde ?

[ Les paroles d’Aharon Appelfeld sont extraites du très beau film « Aharon Appelfeld, le Kaddish des orphelins », réalisé par Arno Sauli et diffusé récemment sur France 3, où l’écrivain dialogue avec Valérie Zenatti, sa traductrice en français qui est aussi romancière. Comme les paroles d’Aharon Appelfeld, la photo est extraite du film d’Arno Sauli. ]