Filmer la voix d’Aharon Appelfeld

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Longtemps, Aharon Appelfeld parle et dans sa voix j’écoute la langue hébraïque ressuscitée, pour moi impénétrable : « Au début quand on a dit Shoah, moi j’avais un problème avec ce mot. Je m’y opposais. Au début je ne comprenais pas ce terme. Parce qu’il parle de la foule, il ne parle pas des individus. Dès lors qu’on parle de foule, ça devient abstrait. Ça n’a pas de signification véritable. Alors que l’art, la littérature, la peinture, essaient de parler de l’individu, à chacun. Et de comprendre à travers lui. Je ne parle pas de millions, je parle d’un, qui a un nom. Il s’appelle Max. Il a un visage. Ce n’est pas simple d’extraire Max de la foule et de le sortir de millions. De dire je vais parler de Max, je vais regarder son visage, je vais essayer de comprendre quelque chose de lui. C’est pour ça que j’ai écrit autant de livres. Quarante-cinq. Ces livres parlent . Ils disent : faisons voler en éclats cet effroi, ce grand assassinat. Faisons-en des miettes. Et donnons un nom à ces miettes. Max, Melita, Blanca. Donnons-leur des noms. »

Les quarante-cinq livres d’Aharon Appelfeld nous racontent une histoire fondamentale pour l’Europe où nous essayons d’apprendre à vivre ensemble. Une histoire partie de Czernowitz, la ville de Paul Celan en Bucovine, alors en Roumanie et aujourd’hui en Ukraine. Czernowitz était aussi au cœur du Yiddishland, à la frontière de l’Europe orientale. C’est là qu’enfant, Aharon Appelfeld fut enfermé avec les siens dans un camp nazi dont il réussit à s’enfuir. Et c’est presque un miracle. L’enfant juif survit caché dans les forêts de Bucovine, traverse l’Europe dans les années de guerre sans jamais se montrer, pour parvenir en 1946 sur les plages d’Italie, d’où il embarque pour la Palestine. Là, il lui faudra plusieurs années pour apprendre l’hébreu qui deviendra, bien des années plus tard, la langue de ses livres où il raconte la vie des juifs à l’intérieur d’une Europe cosmopolite. Une langue que Valérie Zenatti a apprise dans l’enfance elle aussi, grâce à quoi elle peut traduire les livres du vieil homme réfugié dans notre langue, le français, la langue dans laquelle elle écrit ses propres romans.

Le long chemin qu’a parcouru l’enfant juif à travers les frontières d’une Europe soumise à l’armée nazie, c’est le chemin inverse qu’aujourd’hui les réfugiés tentent d’accomplir à travers les barbelés et les barrières de l’UE. « J’étais un réfugié, dit le vieil homme, face à la caméra d’Arno Sauli. Et je cherchais la proximité d’autres réfugiés. C’étaient mes véritables frères et sœurs. Je comprenais leur langage. Je comprenais leur langage corporel. Ces non-dits qu’il y avait en eux. J’avais une relation avec eux. Ils ne m’ont pas raconté les choses. Ils m’ont transmis quelque chose qui m’est très cher. »

L’Europe nazie a été défaite, et malgré la nostalgie d’un grand nombre d’hommes politiques européens, elle continue de s’apparenter à la tentative d’éliminer les peuples juifs et tsiganes du vieux continent. Les réfugiés qui fuient aujourd’hui les talibans d’Afghanistan, les escadrons de la mort de Kadyrov en Tchétchénie, la dictature d’Issayas Afeworki en Érythrée, les milices mafieuses de Lybie et les bombes d’El Assad en Syrie, ou l’islamo-fascisme de Daesch en Irak, les bombardements de civils au Yémen, les attentats aveugles au Pakistan, la folie Boko Haram au Nigéria et au Cameroun, les bombardements de Tsahal dans la bande de Gaza, la répression politique en Biélorussie ou les violences de l’armée en Egypte veulent continuer de vivre en Europe, à l’abri de la terreur et du malheur qui sont devenus le seul destin dans leurs pays.

Comment pourrions-nous oublier l’histoire de l’enfant juif fuyant la haine des juifs à travers l’Europe, jusqu’à trouver refuge en Palestine ? Comment pourrions-nous être aveugles au point de ne pas voir que la tragédie qui se joue dans les camps de réfugiés à Calais, Vintimille ou Leros rejoue celle de l’enfant juif devenu romancier, écrivant en hébreu des livres qui servent à nous mettre en garde ?

[ Les paroles d’Aharon Appelfeld sont extraites du très beau film « Aharon Appelfeld, le Kaddish des orphelins », réalisé par Arno Sauli et diffusé récemment sur France 3, où l’écrivain dialogue avec Valérie Zenatti, sa traductrice en français qui est aussi romancière. Comme les paroles d’Aharon Appelfeld, la photo est extraite du film d’Arno Sauli. ]

5 réflexions sur “Filmer la voix d’Aharon Appelfeld

  1. A reblogué ceci sur THE OWLet a ajouté:

    Un portrait intime sous la forme d’un dialogue ouvert sur le monde entre l’écrivain israélien Aharon Appelfeld et Valérie Zenatti, sa traductrice française. La jeune femme questionne l’auteur sur le mystère de la création artistique. Comment la littérature a-t-elle sauvé et rendu à l’humanité cet enfant rescapé de la Shoah ? Comment la fiction permet-elle inlassablement à l’écrivain de rendre à la vie un monde disparu, de réparer ainsi un peu l’Histoire, livre après livre ? La traductrice entre dans l’intimité du geste créateur de l’écrivain, restituant sa quête de sens.

    http://dublinfilms.fr/portfolio/le-kaddish-des-orphelins/
    http://www.wiiz.tv/aharon-appelfeld-le-kaddish-des-orphelins-130976.php

    • L’intimité réelle avec un auteur est en effet une des qualités de ce film. La complicité avec Valérie Zenatti y est pour beaucoup, mais les choix de mise en scène sont justes, qui approchent en douceur la caméra du visage d’un homme qui a tant à nous dire.

  2. La voix douce d’Aharon Appelfeld me touche infiniment, comme ses écrits ; comme l’hébreu, cette langue mystérieuse dont les sonorités me ramènent à quelques souvenirs d’enfance… Merci pour ce bel article. Je n’ai pas vu le film, je vais essayer de le trouver.

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