L’appel de Mine Kirikkanat

Mine Kirikkanat est romancière et journaliste en Turquie. Face à l’emprisonnement d’Asli Erdoğan, romancière elle aussi, et de Necmiye Alpay, linguiste et universitaire, elle a décidé de donner l’alerte. Son texte nous décrit une situation d’une violence inacceptable, niant la liberté de penser et d’écrire à ceux qui ne reprennent pas le discours officiel de l’AKP, le parti au pouvoir et aux ordres de Recep Tayyip Erdogan. Nous reproduisons ici son appel. 

Elles sont deux femmes de lettres à partager la même cellule au centre pénitencier de Bakırköy, à Istanbul.

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Asli Erdogan

Née en 1967 et physicienne de formation, Aslı Erdoğan était destinée à une belle carrière scientifique. Mais elle s’est consacrée à la littérature. Plusieurs de ses nouvelles et romans sont traduits en français. Elle écrivait aussi des chroniques pour le quotidien kurde ÖzgürGündem.

Aslı n’est pas kurde. Mais une écorchée vive, une âme qui souffre pour l’humanité et une conscience qui demande justice pour les victimes de cet état de guerre qui s’éternise, s’enlise entre Turcs et Kurdes. Le journal Özgür Gündem fut interdit de publication le 16 juillet 2016 et l’on embarqua Aslı Erdoğan avec d’autres responsables du quotidien.

C’était le lendemain de la tentative de putsch militaire, qui a échoué devant la force de la rue fidèle au président régnant. La chasse aux putschistes est ouverte et continue en même temps que celle contre d’autres personnes supposées nuire à l’Etat et à  l’unité du peuple – entendez opposants au régime du président.

Aslı Erdoğan est en détention provisoire depuis le 19 aout 2016, inculpée de « propagande en faveur d’une organisation terroriste», « appartenance à une organisation terroriste », « incitation au désordre ». Les chefs d’accusation sont liés à sa collaboration fictive avec le PKK (Parti  des travailleurs du Kurdistan, en guerre ouverte avec le pouvoir à Ankara, ndlr) via son engagement au quotidien Özgür Gündem.

Pourtant aucune de ses centaines de chroniques n’a été poursuivie en justice ; Aslı n’a jamais cité le nom du PKK dans ses articles. Son point de départ fut toujours de dénoncer les violations des droits humains et son point d’arrivée, d’appeler inlassablement à respecter les droits humains.

Elle souffre des séquelles de graves opérations chirurgicales subies dans le passé, elle a des douleurs, des peurs, des doutes et une sensibilité a fleur de peau.

En début de semaine, le 12 septembre 2016, Aslı a été conduite a l’hôpital et les journalistes qui ont suivi son retour à la prison ont fait le triste constat : elle qui n’a jamais manié une arme mais seulement les mots, on lui a mis les menottes comme à une dangereuse criminelle. Ses geôliers qui manient plutôt les armes, eux, ont les mains libres pourtant…

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Necmiye Alpay

Necmiye Alpay, âgée de 70 ans n’écrivait même pas des chroniques pour Özgür Gündem. Elle est académicienne.
Linguiste reconnue de la langue turque, et francophone accomplie, elle a fait ses études à l’Institut d’études politiques, le « Sciences Po » d’Ankara, et obtenu son doctorat à l’Université de Paris Nanterre. Elle écrit des articles pour la presse et publie des livres dont le sujet est invariable : la langue turque, ses mots, ses maux, le bien parler et le bien écrire.

Necmiye Alpay non plus n’est pas kurde, mais en tant que linguiste elle a ses opinions sur le droit des kurdes à suivre l’enseignement dans leur langue maternelle et comme Aslı Erdoğan, prône la paix entre Turcs et Kurdes.

Depuis quatre ans, son nom apparaissait dans l’ours d’Özgür Gündem comme membre du comité des conseillers éditoriaux. Elle avait accepté ce titre totalement honorifique, pour soutenir la liberté de la presse. Pour que les Kurdes aussi puissent avoir pignon sur rue, dans la presse nationale.

Necmiye Alpay a été mise en garde vue et aussitôt déférée devant le parquet, le 31 août 2016. Depuis, elle est en détention provisoire, aux côtés d’Aslı Erdoğan. Elle est inculpée d’appartenir à une « organisation terroriste », et de « nuire à l’Etat et l’intégrité du peuple ».

Décidément, les hommes au pouvoir en Turquie aiment les armes, n’aiment pas les mots, surtout dans la bouche des femmes. Ils mettent en prison celles et ceux qui font parler les mots sous la menace de leurs armes, en les accusant de s’armer !

Mine Kirikkanat

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Mine Kirikkanat

Mine Kirrikkanat est romancière, essayiste et journaliste d’une grande renommée en Turquie. Ses écrits ne laissent personne indifférent et lui on valu une multitude de procès, dont certains toujours en cours. A trois reprises, elle a reçu le prix de la journaliste turque la plus courageuse. Son dernier roman, HiçKimse (Monsieur tout le monde) revient sur l’assassinat de trois militantes kurdes à Paris, en janvier 2013. Quatre de ses romans ont été traduits en français : Le Palais Aux Mouches (L’Harmattan, Paris, 1995) et L’Autre Nom De La Rose (E-dit, Paris, 2000), La Malédiction de Constantin (Metaillié, Paris, 2006), Le Sang des rêves (Metaillié, Paris, 2010).

Comme ses confrères et consoeurs, Mine Kirikkanat subit le harcèlement judiciaire. Cela avait commencé avant les autres, déjà quand elle assurait la correspondance en Espagne d’abord, en France ensuite, de plusieurs grands quotidiens. Parce qu’elle n’écrivait pas que sur les soubresauts de la politique parisienne ou madrilène. Une fois par semaine, elle scrutait son pays en un billet mordant, qui n’épargnait personne, tant du côté du pouvoir que de l’opposition, des dignitaires religieux ou des jusqu’auboutistes laïcs, se solidarisant ici avec les Kurdes, là avec les Arméniens. De retour à Istanbul depuis quelques temps, la cadence de ses morsures, avant tout à usage des illusionnistes et des crétins de tout bord,  s’est accélérée, et  avec elle, celle de ses mises en accusation enclenchées par des mordus dépités. Parmi lesquels deux poids lourds dont les noms, à peine murmurés, font déjà frémir, et bien au delà des frontières de l’ancienne Byzance.

Adnan Oktar et Fethullah Gülen réclament chacun de leur côté mais pour un même article la condamnation et l’emprisonnement de Mine Kirikkanat pour un billet publié le 24 juillet 2013 par Cumhuriyet, le quotidien qui accueille aujourd’hui sa plume survoltée, depuis que ses anciens employeurs l’ont abandonnée, se soumettant aux menaces des autorités.

Dans son éditorial disséqué audience après audience par les juges, Mine Kirikkanat appelait les Turcs à se méfier des illusionnistes qui savent si bien fabriquer des mensonges : « Le monde est mensonge ; et la société est anesthésiée ! » proclamait-elle. Avant de mettre en garde : « Ce que le voleur qui s’introduit chez vous pour vous dépouiller redoute par-dessus tout, c’est que vous vous réveilliez et que vous vous défendiez. De la même manière, ce que les puissants qui ont volé le pouvoir redoutent le plus, c’est que le peuple spolié se réveille, les chasse, leur demande des comptes et les punisse. C’est pourquoi, depuis la nuit des temps, les exploiteurs qui s’engraissent au pouvoir et les puissants dénués d’envergure veillent avant tout à endormir le peuple pour le tromper et, si nécessaire, l’anesthésier.» 

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