Pour Taslima Nasreen

Par Leyla Zana. Un texte paru dans ses Écrits de prison, en 1995.

_53315464_leylazanagreetingsupporters-1080152Je ne connais de la pensée de Taslima Nasreen que les quelques bribes publiées dans la presse turque. Son questionnement de l’ordre établi, sa défense de la minorité hindoue du Bangladesh, son combat contre l’intégrisme religieux me plaisent beaucoup. Sans l’avoir jamais vue, ni entendue, je la considère comme une sœur de combat. Nous autres femmes avons grand besoin de militantes courageuses comme elle, en particulier en terre d’Islam où nous n’avons toujours pas voix au chapitre.

Le fait que ça et là, pour garnir la vitrine des régimes autoritaires, il y ait quelques femmes ministres, voire même un Premier ministre femme, comme au Bangladesh et en Turquie, ne change rien à notre condition d’asservissement. Ces femmes ambitieuses, pour conserver leur poste, se croient obligées de se montrer encore plus dures et impitoyables que leurs collègues masculins. Notre Premier ministre en est une bonne illustration. Choisie par l’establishment politico-militaire turc pour son charme et son image de « modernité » (elle est diplômée d’une université américaine), elle est devenue la propagandiste zélée d’une politique belliciste, guerrière, militariste. Les généraux la considèrent comme leur meilleur porte-parole et elle appelle publiquement « abi » (grand frère) le général Güres, chef d’état-major des armées qui est le véritable maître du pays, et « baba » (papa) le président Demirel. Placée sous la double tutelle publique du « grand frère » et du « père », sans oublier celle à peine plus discrète du mari, cette dame prétend incarner la modernité et l’émancipation des femmes turques.

Quelle caricature du combat des femmes pour l’égalité ! Le corps de la femme est utilisé pour vendre toutes sortes de produits. Voilà que des régimes autoritaires, en quête de crédits auprès des Occidentaux, se servent de femmes comme mannequins politiques pour se donner une image « moderne » et « laïque ». A l’intérieur du pays, cette manipulation dessert en fait la cause des femmes et désoriente tous ceux et celles qui attendent plus d’humanisme, plus de tolérance et de démocratie de l’accession des femmes au pouvoir. Je dois avouer que je suis l’une des toutes premières déçues. Au moment de la désignation de Mme Çiller comme Premier ministre j’étais heureuse et pleine d’espoir. Je pensais, dans mon for intérieur, qu’une femme, mère de famille, éduquée en Occident, donc théoriquement imprégnée de ses valeurs de tolérance, de démocratie et de féminisme, allait peut-être apporter quelque chose de nouveau à la politique sclérosée et surannée de la Turquie. Députée d’opposition, j’ai fait de mon meiux : je n’ai pas voté contre son investiture.

Après cette expérience, je réalise que ce ne sont pas quelques femmes-alibis qui changeront la condition des femmes, car elles ne reflètent pas l’état réel du progrès des mentalités. Elles sont là par la volonté des hommes, par leurs jeux de pouvoir, de séduction et de politique extérieure.

Comment changer ces mentalités dans les sociétés musulmanes ? Si j’ai bien compris la pensée de Taslima Nasreen, telle qu’elle est donnée par la presse turque, le fait que pratiquement tous les exégètes du Coran aient été des hommes est pour quelque chose dans la condition actuelle de la femme musulmane. Sans doute. Je n’ai pas assez de connaissances en ce domaine pour savoir si une interprétation féminine du Coran serait possible, si elle aurait un potentiel de transformation des mentalités, si l’émancipation des femmes musulmanes passe par une relecture du Coran. J’observe simplement que dans une autre religion monothéiste, le catholicisme, malgré tous les efforts de réforme, d’interprétation et de dialogue depuis des siècles, le pape peut encore condamner la contraception et l’avortement et dénier de ce fait aux femmes le droit de disposer de leur corps, de leur vie, de leur sexualité. Mon sentiment est que toutes les religions monothéistes sont basées sur la domination des hommes ; les prophètes, les califes, les apôtres, les papes, les rabbins, les ayatollahs sont tous des hommes.

1534659_6_87f1_au-siege-du-bdp-de-bitlisDans nos sociétés divisées par des clivages confessionnels et nationaux, la véritable émancipation des femmes ne me paraît possible que dans le cadre d’une démocratie pluraliste et laïque. Laissons aux croyants leur liberté de conscience et mettons en place des structures assurant cette liberté sans que quiconque puisse imposer ses croyances aux autres. Dans un tel cadre, notre émancipation ne peut se faire que par l’accès à l’éducation, à la culture, au travail et par un combat quotidien contre les discrimination sexistes. Nous devons enseigner à nos enfants, nos frères, nos maris et pères que l’épanouissement de chacun passe par le respect de l’autre et par l’égalité entre les sexes. Dans nos sociétés musulmanes façonnées par des siècles de traditions patriarcales, ce combat sera particulièrement difficile ; les pionnières auront à souffrir, à subir toutes sortes d’offenses et d’épreuves. En luttant pour l’émancipation des femmes, nous apporterons une contribution essentielle au combat pour la démocratie. D’Algérie au Bangladesh en passant par le Kurdistan et l’Iran, la lutte des femmes sera la principale force de résistance démocratique contre la barbarie intégriste.

16 novembre 1994.

zana-leyla-ecrits-de-prisonLeyla Zana, Ecrits de prison, textes traduits du kurde et du turc par Kendal Nezan. Préface de Claudia Roth, députée au Parlement européen. Editions des femmes Antoinette Fouque, Paris, décembre 1995.
Leyla Zana, pasionaria kurde, Un Cahier rouge, Septembre 2016.

 

Une réflexion sur “Pour Taslima Nasreen

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