Roman politique de la ville

img_4039En trois pages, les trois premières de Retour à Béziers, Didier Daeninckx raconte une vie de femme : une enfance à Béziers, un premier travail à seize ans sur les chaînes d’appareils radio de Pygmy, à la Plaine-Saint-Denis, puis un atelier de fabrication de téléviseurs à Montreuil, avant de se marier avec un aide-comptable, d’avoir deux enfants pour divorcer à trente ans et acheter quarante mètres carrés près du métro Saint-Maur, à Paris. Et une fois à la retraite, apprendre qu’on devra vivre avec une pension de 917 euros par mois.

Les pages suivantes égrènent d’autres indices : de toute son existence, celle qui raconte n’est allée qu’une seule fois au théâtre. Voir L’Avare avec sa classe, au théâtre municipal de Béziers. Une vie simple que l’auteur va raconter avec simplicité, jusqu’au jour du déménagement. En vendant l’appartement parisien, la jeune retraitée peut acheter un beau trois pièces en plein centre de Béziers et retrouver les rues de son enfance. Fin du premier chapitre.

Au chapitre 2 viennent d’autres souvenirs et les prénoms des proches : Aïcha la grand-mère, Abdelkrim le père. Des fantômes qui provoquent le vertige d’une mémoire ravivée par le retour sur les lieux de l’enfance. Celle qui raconte n’est plus une anonyme puisqu’on apprend son nom, Houria Ismahen, écrit sur la boîte aux lettres du nouveau domicile. Viennent les retrouvailles avec une amie du collège, fille de républicains espagnols réfugiés à Béziers. « Je crois que c’est un peu parce qu’on venait d’ailleurs qu’on avait sympathisé dans la cour de l’école. Ou plutôt qu’on s’était alliées pour résister à la meute de ceux qui n’aimaient ni les « espingoins», ni les « bicots », qui se fichaient de nous parce qu’on portait les vêtements usés des sœurs aînées, des cousines.» En deux phrases, Didier Daeninckx approche du cœur battant de ses livres, qui savent nommer avec une précision sensible toutes les barrières sociales qui peuvent séparer, ou rapprocher, deux vies inscrites dans l’histoire d’un pays ou d’une minorité. Nos vies se jouent souvent dans ces appartenances, parfois difficiles à nommer mais encore plus à raconter. L’extrême justesse des récits de Daeninckx se trouve dans l’attention portée à ces déterminismes, à leurs rouages impossibles à parer, si bien que simplement les dévier constitue presque un événement, le point de départ pour un autre roman.

Au fil des pages, quelques détails biographiques viennent creuser en douceur le portrait de Houria : l’enterrement de ses parents en Algérie, la peur de l’avion qu’elle n’a pris que deux fois dans sa vie, si bien qu’en lisant on s’attache à cette femme. Sortilège de la littérature, qui fait d’un personnage une présence fraternelle dans nos vies. Mais le récit a bifurqué. C’est le portrait d’une ville que va tracer le livre : Béziers au mois de mai 2014, au moment de la campagne des élections municipales qui ont fait de Robert Ménard un personnage incontournable dans les médias nationaux. Soutenu par le Front national, Debout la République et le Mouvement pour la France, Ménard a réussi ce tour de force de réunir toutes les facettes d’une extrême droite malfaisante, avant tout hostile à la diversité. C’est précisément ce mot, diversité, que Houria cherche en vain dans les programmes et les professions de foi des autres candidats, sans jamais le trouver.

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Campagne de communication de la mairie de Béziers, informant de l’entrée en vigueur de l’armement de la police municipale en 2015.

Le tract de Robert Ménard est reproduit in extenso page 22un peu comme une verrue en plein milieu du texte qui prend d’un coup une dimension documentaire. Difficile de raconter la laideur d’une ville triste et malade. Il faut les yeux de Houria pour la voir, qui se sent désignée coupable par la rhétorique de Ménard quand il parle « d’immigrés toujours plus nombreux, plus visibles »au cœur d’une ville qui « a été comme vidée d’elle-même». Dans sa jeunesse, le candidat de l’extrême droite a été journaliste à Béziers, écrivant pour Le Petit Biterrois avant de travailler pour Radio France Hérault. Il sait manier les mots qui blessent et qui accusent.

Attaché au regard de Houria, c’est celui de Didier Daeninckx qui va prendre le dessus avec les dernières pages. Le romancier n’a jamais fait semblant d’être neutre, et n’a jamais cessé de combattre l’extrême-droite en dénonçant ses masques et ses ruses. Lui aussi a été journaliste localier, et il a appris à utiliser la presse pour dénoncer les impostures, qu’elles soient négationnistes ou littéraires. L’auteur de Retour à Béziers pratique depuis longtemps une littérature de combat qui lui a valu nombre d’ennemis acharnés, que ce soit dans les réseaux de l’extrême droite ou dans ceux des critiques littéraires partisans.

7dffdb60407f67af4d6a836c7b502Le livre se termine par l’entrée en scène d’un personnage inattendu, André-Yves Beck, l’artisan de la campagne électorale de Ménard, qui deviendra son directeur de cabinet à la mairie. « Plus à droite de l’extrême droite que Beck, il faut revenir quatre-vingt-un ans en arrière et passer la frontière ! » C’est une journaliste qui affranchit Houria : « Près de vingt ans qu’il pilote des mairies fachos, à Orange puis à Bollène, il sait comment ça fonctionne… ». Donner l’alerte, c’est un des rôles de la littérature, à condition de documenter l’horreur qu’on veut dénoncer. Ici le texte s’arrête sur la dénonciation de Beck, et on voudrait le voir à l’œuvre.

Le fils de Houria ne croit pas aux chances du candidat Ménard. « Les gens ne vont pas voter pour des types pareils ! Béziers, c’est quand même la ville natale de Jean Moulin, non ?» Mais quand le roman paraît aux éditions Verdier, en août 2014, Ménard a pris les rênes de la mairie depuis mai. Le mal est fait et aucun livre n’a jamais suffi à entraver un politicien dans sa course au pouvoir. La force de Retour à Béziers est d’avoir dessiné le portrait du malheur politique.

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Didier Daeninckx, Retour à Béziers, Verdier, Lagrasse, août 2014.

Et pour aller plus loin :
Midi Libre du 2 avril 2016 : Le directeur de cabinet de Robert Ménard : un expert de la com’ qui aime l’ombre, par Emmanuelle Boillot.
Regards croisés : Regards citoyens sur la politique. Film « Place publique» et livre interactif de Didier Daeninckx et Sébastien Calvet.
Béziers dans l’œil de Daeninckx, Le Monde du 16 mai 2015, par Frédéric Joignot
Revue de presse des éditions Verdier

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