La voix entravée de Natalia Gorbanevskaya

 

3946359503« Nous n’étions pas des héros, répétait Natalia Gorbanevskaïa d’une voix presque enfantine et un peu hésitante. Tout simplement, à un moment donné, nous avons trouvé la force d’agir en accord avec notre conscience.» Contrainte à l’exil après avoir été torturée dans l’hôpital psychiatrique spécial de Kazan, Natalia Gorbanevskaïa s’était installée à Paris en 1975, où elle a vécu et écrit ses poèmes, tout en continuant de s’opposer à la violence et à la répression politique. Elle est morte fin novembre 2013 à Paris, et je ne veux pas oublier son beau visage de sentinelle, sa petite voix d’enfant récitant les poèmes d’Anna Akhmatova qu’elle connaissait par coeur.

C’est Georges Nivat qui a le mieux décrit cette voix : « Sa voix entravée par une sorte de bégaiement, obstacle invisible au dire, mais intensifiant sa parole publique, était une voix qui calmait la souffrance en même temps qu’elle la disait.» Aux murs de son appartement, je m’en souviens, des éditions russes d’Akhmatova et Chalamov, de Brodsky ou Mandelstam, parues à Genève ou à New-York, loin de l’URSS où leurs poèmes demeuraient introuvables, même après les réhabilitations officielles. Comment parler d’elle, presque trois ans après sa disparition. On peut commencer par lire son intervention au colloque D’autres Russies, en novembre 2008. C’était à Rennes, à l’invitation de Cécile Vaissié, et Natalia Gorbanevskaïa y comparait l’activité du samizdat avec l’usage que nous avons d’internet. L’accès illimité à tant de textes sur internet a-t-il fini par tuer le samizdat ? Ce n’est pas ce qu’elle pense, prenant pour exemple sa participation au Jivoï Journalla version russe du Livejournal, né aux États-Unis.

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Tchainaia roza, la rose couleur thé, un recueil de poèmes de Natalia Gorbanevskaïa paru en 2006

En vivant à Paris, Natalia Gorbanevskaïa continuait son chemin à travers la poésie, de manière presque invisible puisque ses livres de poèmes n’étaient pas traduits en français. Elle ne voulait pas être considérée pour son passé de dissidente, ni même pour sa résistance à l’institution psychiatrique en URSS, mais pour son travail de poète qu’elle n’avait pas cessé depuis les samizdat des années 60, à Moscou. À tel point qu’elle ne reçut pas la nationalité française, contrairement à Andreï Siniavski ou Vladimir Maximov, qui avaient eu des parcours proches du sien. Non, Natalia demeura longtemps apatride, obligée d’attendre à la préfecture de police de Paris le renouvellement de son permis de séjour pendant presque trente ans, avant d’obtenir la nationalité polonaise en 2005.

Revenons aux poèmes, puisqu’à ses yeux c’était le plus important. C’est Georges Nivat qui en parle le mieux, dans un texte d’hommage publié par Le Temps« Depuis ses premiers vers répandus dans le samizdat des années 1960, elle reste poète forain, poète de la voix haute, qui jamais ne chuchote. Sa voix hésite entre la comptine d’enfant et le Jugement dernier. Faite pour être dite et mémorisée, sa poésie est fortement accentuelle, bien qu’elle soit revenue au cours de son évolution à des formes presque classiques du vers russe, tout en retenant le bercement ternaire de la chanson populaire.

Son rythme est syncopé, comme une marche de soldats de plomb qui n’ont qu’une galoche ferrée. «Bartók», poème étourdissant comme les percussions du compositeur hongrois. Ou encore «Telemann», dédié au compositeur indifférent à la psychologie, et qu’elle avait entendu jouer par Andreï Volkonski. Sa forme est courte, sa strophique est ramassée. Ostinato était son mouvement musical. Anna Akhmatova la reconnut comme fille poétique, et Brodsky, un des fils poétiques de la grande Anna, le plus connu, le nobellisé, lui a consacré plusieurs poèmes et beaux textes explicatifs.»

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Un poème de Natalia Gorbanevskaïa publié en samizdat, dans les années 1970 en URSS (© Samizdatek, coll. Masha et Jacques Sayag)

Je ne sais pas pourquoi son nom ne figure pas dans l’Anthologie de la poésie russe de Katia Granoff, parue chez Gallimard et plusieurs fois rééditée. Pas davantage dans Poètes russes d’aujourd’hui, paru en 2005 aux éditions de La Différence. Si bien que les poèmes de Natalia Gobanevskaïa n’existent pas en français, et qu’ils manquent à notre langue. En attendant la traduction d’un de ses recueils, voici deux poèmes. Le premier est plus récent, dédié aux poètes de l’OBERIOU. Le second a été écrit avant l’exil, traduit par Jean Blot pour un ouvrage collectif, Écrivains en prison.

10 = 9

… s’ils avaient écrit en iambes…

Là où, auréolés de soleils noirs,
remplis à ras bords du verbe des choses,
ils plaisantaient, tel d’Artagnan
galopant dans les neiges russes,
pour des iambes ils allaient prendre dix ans,
pour des trochées – dix ans aussi,
pour des vers libres – dix ans aussi,
pas droit au courrier – neuf grammes de plomb.

Traduit du russe par Corinne Billod-Zender

LE TRAIN PARTI

Du train, le sifflet s’efface;
Mythe inaccessible, il disparaît pleurant.
Aux barreaux des prisons, une allumette efface
Le monde grésillant.

Le sifflet du train s’élance
Prend des ailes dans la nuit.
Les ballasts sont notes qu’il franchit en cadence
Comment rejoindre le quai sous la pluie ?

Des lambeaux de nuages abandonnés,
Par moi désertés, ne peuvent trouver
Le sommeil et comme lettres déchiquetées
Ils vont vers le ciment flotter,

Et, mettant le point final dans les nuées
Avec des queues et des crochets.
Leurs voix aiguës vont courir après
Le train qui part – et disparaît.

Poèmes choisis, 1972

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Plus puissant que la boue de Baudelaire

img_4115D’emblée le matin je sais quand je vais avoir besoin d’un poème. Il y a des matins sans, où on part apporter de la terre et de l’eau au récit qu’on bâtit comme on peut, une histoire encore un peu fragile, un peu bancale mais il n’y en a pas d’autre à l’intérieur du disque dur.

Et puis il y a des matins à poèmes. Quelques dizaines de mots portés à leur puissance maximale, quelques lignes à emporter pour une journée de marche et d’écriture. Je les cherche entre mes livres, en commençant par ceux d’Akhmatova, Savitzkaya, Dimitrova, en allant voir ensuite Valère Novarina dans le Discours aux animaux, et puis la littérature post-exotique ramenée des goulags du futur. Parce que c’est vrai, on ne va pas se refaire à l’âge que j’ai, on va plutôt chercher là où sont les mots-frères, les gisements de l’émerveille hormonale.

Mais ce matin pourtant non. C’est sur le mur d’une amie que j’ai trouvé un poème non prévu. Le poème manquant que j’emporte et que j’envoie sur la toile au passage, pour la joie des partages. Le poème que j’apprendrai tout à l’heure en marchant jusqu’à ce qu’il puisse passer dans mon souffle lui aussi, à voix basse au milieu des étangs, sur les rives du grand fleuve qui s’en va en delta vers le sud.

À mille lieues,
un pavillon pour les fous,
un silence plein les gorges.
Et toute la marge du ciel,
laissée là,
pour les marins
lorsqu’ils rentrent au port.
Les enfants,
des départs,
ne guérissent jamais.

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Ludivine Joinnot, quartier d’été

C’est signé Ludivine Joinnot juste après le martèlement des voix noires, 2Pac & la Buika, le martèlement des voix blanches, Buck 65 & Camaron de la Isla, j’emporte avec moi son poème qui résonne et s’infiltre dans la chaude lumière d’un matin de Camargue.

Le poème où Ludivine m’a écrit quelque chose d’imprévu mais qu’on peut entrouvrir, «Un pavillon pour les fous» c’est le fantôme de Valérie Valère qui revient, encore une fois après la nuit, me parler dans l’écriture d’une femme en vie loin d’ici, du côté nord de la frontière.

Les enfants ne guérissent pas des départs, c’est la loi de l’amour parental et la condamnation des solitudes, c’est sans appel parce que ça termine le poème, alors il faudra du silence, attendre d’avoir passé les tamaris pour reprendre à voix basse, à mille lieues.

On peut voler les poèmes et elle le sait, Ludivine. Là-dessus on est d’accord elle est moi. Elle en refourgue aux enfants des poèmes, les merveilles qu’ont ciselées Prévert et Rimbaud, elle ne fait pas semblant d’être lassée. C’est son métier de femme puisqu’elle aussi est devenue prêtresse du livre à vingt ans, et que ça continue un peu comme un serment.

On peut les emporter dans nos fuites, les poèmes. Faire du recel à l’intérieur d’une besace en faux cuir où quelqu’un a écrit le mot «Aur» , la fin de la misère pour quelques chaines en or qu’on essaie de revendre comme on peut, butin de ferrailleur.

C’est vrai que dans la langue de Ludivine, le mot Aur n’existe pas encore. Il est venu de force et à partir d’une main tsigane, plus puissant que la boue de Baudelaire. Et la même chose qu’un poème recopié à l’intérieur d’un carnet qu’on emporte, on ne sait pas vraiment pourquoi, à l’intérieur du sac noir où j’ai mis mes crayons, l’eau glacée qu’on boira en chemin et la carte IGN des Saintes-Maries-de-la-mer, les noms des baisses et des radeaux au grand pays des tamaris et des hérons à tête blanche.

Maintenant nous sommes des survivants

Anna Politkovskaïa

Anna Politkovskaïa

Depuis dix ans, nous avons survécu à l’assassinat d’Anna Politkovskaïa, la journaliste de Novaïa Gazeta qui enquêtait sur les violences de l’armée russe en Tchétchénie. Que signifie pour nous survivre ? C’est la question que posait Nina Berberova après avoir fui la Russie :

« Que signifait pour nous « survivre » à ce moment-là ? Etait-ce un problème physique ou moral ? Pouvions-nous prévoir la mort de Mandelstam, celle de Kliouïev, le suicide d’Essenine et celui de Maïakovski, la politique littéraire du Parti visant à anéantir deux, sinon trois générations d’écrivains, le silence d’Akhmatova qui durerait vingt ans, les poursuites contre Pasternak, la fin de Gorki ? »

Il y a dix ans, pouvions-nous seulement prévoir la mort de Natalia Estemirova, l’amie et la « fixeuse » de Politkovskaïa à Grozny ? Oui, nous pouvions. Jusqu’au jour de son enlèvement, le 15 juillet 2009, elle vivait en connaissance de cause et continuait son travail d’irréductible dans un pays dévasté par la peur. Obstinée, Natalia Estemirova poursuivait son engagement à Mémorial contre cette peur qu’elle refusait.

Pavel Cheremet

Pavel Cheremet

Ensuite sont venus d’autres assassinats de journalistes et d’opposants. Tant d’autres, jusqu’à l’assassinat de Pavel Cheremet cet été, dans l’explosion de sa voiture à Kiev, où il venait de s’exiler. Nina Berberova avait raison, nous sommes des survivants. Nous écrivons les noms de ceux qui ont été tués, pour ne pas oublier et continuer de dénoncer, enquêter, accuser tout en imaginant un autre destin aux peuples de Russie.

russie-babourova-markelov_418674Anastasia Babourova et Stanislav Markelov enquêtent eux aussi pour Novaïa Gazeta. Ils marchent en plein jour dans Moscou quand ils sont assassinés au milieu d’une avenue, le 19 janvier 2009. Boris Nemstov vient d’annoncer la publication d’un rapport sur la guerre en Ukraine, quand il est abattu près de la place rouge, le 27 février 2015.

Khadjimourad Kamalov

Khadjimourad Kamalov

Beaucoup d’autres morts vont s’ajouter en dix ans. Sergueï Magnitski, un avocat décédé en prison après onze mois de détention sans inculpation, le 16 novembre 2009. Deux ans plus tard, au Daghestan, le journaliste indépendant Khadjimourad Kamalov était tué par balles à Makhatchkala, le 15 décembre 2011. A 46 ans, il avait fondé l’hebdomadaire Tchernovik et dirigeait la société d’édition Svoboda Sloba (Liberté de parole). Cinq ans après, l’enquête sur son assasinat n’a jamais abouti. Le 9 juillet 2013, Akhmednabi Akhmednabiev, rédacteur en chef adjoint du journal Novoe Delo est abattu de plusieurs balles près de chez lui, à Semender, toujours au Daghestan, quelques jours après la parution d’un article où il critiquait le gouverneur de sa région. La liste est longue, elle peut sembler interminable mais nous n’avons pas le droit d’oublier un seul nom. Le 17 juin 2014, deux journalistes de la télévision russe, Igor Korneliouk et Anton Volochineo, sont tués à Lougansk, par un tir de mortier à la frontière russo-ukrainienne. Oleg Bouzina, un écrivain et journaliste ukrainien intervenant régulièrement dans les médias russes, a été tué le 16 avril 2015 à Kiev, dans l’entrée de son immeuble.

pereklichkaEt il y a pire encore : dans son éditorial du 19 mai 2015, le journal Grozny-Inform, le plus gros tirage en Tchétchénie, proche du pouvoir de Kadirov, a averti qu’Elena Milashina pourrait subir le même sort qu’Anna Politkovskaïa et Boris Nemstov. Comme si la terreur était devenue habituelle à Grozny. Sans oublier le cas de Vladimir Pribylovsky, l’auteur de plusieurs livres accusant Poutine, comme « La Corporation Poutine » ou « L’Âge des assassins », traducteur de Georges Orwell en russe, retrouvé mort dans la cuisine de son appartement à Moscou, le 12 janvier de cette année. Trois mois plus tard, à Saint-Pétersbourg, c’était Dmitri Tsilikin, journaliste critique d’art et de théâtre pour le journal Kommersant, qui était poignardé chez lui par un fanatique de Hitler. Plus récemment encore, c’est le journaliste ukrainien Roman Souschenko, correspondant de presse à Paris qui a été jeté en prison dès son arrivée à Moscou, le 30 septembre.

Autant d’assassinats, de menaces et d’intimidations qui peuvent expliquer la démission de la journaliste Galina Timchenko de son poste de rédacteur en chef du site d’info russe, Lenta.ru, en 2014. Avec une vingtaine de journalistes démissionnaires, elle s’est exilée à Riga pour créer Meduza, un nouveau site d’information russe vraiment indépendant, à l’abri de la petite République de Lettonie où l’équipe peut continuer son travail d’information en langue russe et, depuis 2015, en anglais. Des journalistes comme Ilya Azar, Daniil Turovsky et Ilya Zhegulev peuvent continuer leur travail d’investigation à l’abri des menaces du Kremlin. Eux aussi sont devenus des survivants.

Et nous qui écrivons leurs noms aujourd’hui, dix ans après l’assassinat d’Anna Politkovskaïa, nous sommes encore des survivants. Des survivants disséminés à travers plusieurs continents qui refusons l’amnésie, obligés d’inventer des rituels de mémoire pour conjurer d’autres massacres, pour réclamer l’emprisonnement des commanditaires, qu’ils soient généraux ou ministres. Et même s’ils étaient devenus président de la Fédération de Russie, peu importe, aujourd’hui leur place est en prison.

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Anna Politkovskaïa, journaliste dissidente

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Le visage d’Anna Politkovskaïa sur les murs d’Arles, en 2012.

Mercredi 5 octobre, The Guardian a publié un récit de Lana Estemirova et depuis, ce texte n’a pas cessé d’irradier de sa petite lumière  les pensées noires qui restent liées au nom d’Anna Politkovskaïa. J’ai essayé de le traduire en français, pour qu’il résonne aussi ici.

Lana Estemirova a 22 ans, elle a grandi à Grozny, en Tchétchénie, et elle raconte le souvenir qu’elle a gardé d’Anna Politkovskaïa, de l’amitié qui la liait à sa mère, Natalia, assassinée elle aussi pour avoir défendu les victimes d’une guerre sale, qui n’est pas sans rappeler celle que mène l’armée russe aujourd’hui en Syrie.

Ma mère et Anna Politkovskaïa : deux femmes qui moururent pour que la vérité puisse exister

Par Lana Estemirova

« C’était un jour d’octobre, les rues de Grozny étaient déjà trempées sous un pâle soleil d’automne. Ma mère et moi venions de terminer nos courses et de monter dans un bus bondé qui nous ramenait à la maison.

Le moteur venait à peine de démarrer que ma mère a répondu au téléphone. D’un seul coup, son visage est devenu très pâle. « Quoi ?», demandait-elle à voix basse. « Quand ?»  Et puis elle a crié au conducteur d’arrêter le bus pour nous laisser descendre. «Anna a été tuée», m’a-t-elle dit à voix basse. «Nous allons marcher jusqu’à la maison !»

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Natalia Estemirova

Ma mère, Natalia Estemirova, et la journaliste d’investigation Anna Politkovskaïa travaillaient ensemble depuis plusieurs années, et leurs liens professionnels avaient évolué en une profonde amitié. Ma mère travaillait pour Mémorial, une ONG  destinée à défendre les droits de l’homme, où elle rassemblait des preuves des violences d’État, tout en offrant une aide et des médicaments à ceux qui en avaient besoin. Ensemble, elles formaient une équipe de choc qui enquêtait sur les exactions les plus violentes de la guerre en Tchétchénie.

En général, Anna vivait à la maison quand elle venait à Grozny, la capitale tchétchène,  et j’étais jalouse si elle devait dormir ailleurs. Quand je pense à elle, je me souviens de la manière dont elle s’asseyait sur notre canapé, pour siroter son thé dans le petit appartement que louait ma mère. Grande et maigre, elle se tenait toujours bien droite. «Regarde comment tu devrais t’asseoir», me chuchotait ma mère quand je n’avais que neuf ans.

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Lana Estemirova

J’avais un peu peur d’elle : son attitude stricte empêchait mon impertinence habituelle et tant qu’elle demeurais avec nous, je restais tranquillement assise à lire, en écoutant de temps en temps leurs conversations au sujet des enlèvements et des tortures, des procès et des injustices du système judiciaire russe.

Le cas le plus célèbre auquel Anna et ma mère ont travaillé était l’enlèvement  et l’assassinat de Zelimkhan Mourdalov, un bon exemple du chaos inquiétant que les troupes russes faisaient régner pendant la première et la seconde guerre en Tchétchénie.

Mourdalov, âgé de 26 ans, a été enlevé par les forces russes le 3 Janvier 2001, alors qu’il marchait dans les rues de Grozny. Selon les déclarations des témoins, il a été battu et torturé par un lieutenant-chef des forces russes, Sergueï Lapine. Après cela, Mourdalov a été officiellement déclaré disparu.

En Tchétchénie, tout le monde ce qui arrive à ceux qui «disparaissent». Les parents désespérés du jeune homme ont passé des journées entières devant le bureau du procureur, en attente d’informations sur leur fils. S’il n’y avait pas eu Anna et ma mère, cette histoire aurait pu se terminer comme des centaines d’autres.

capture-decran-2015-03-12-a-11-37-55Grâce à leurs efforts et à ceux de l’avocat de Mourdalov, Stanislav Markelov, Lapine a été finalement jugé et condamné à dix ans de prison. Anna, Markelov et ma mère ont souvent rendu visite au père de Mourdalov, Astemir. Un homme accueillant, qui installait une table sur la terrasse pour mieux voir son magnifique jardin de roses. Même si leurs discussions demeuraient plutôt sombres, il y avait aussi de grands éclats de rire. L’humour est d’autant plus nécessaire que la situation semble désespérée.

L’emprisonnement du lieutenant-chef Lapine était un vrai triomphe pour toute la Tchétchénie. Mais ce fut aussi une victoire amère. Anna n’a pas vécu assez longtemps pour assister au second procès de Lapin dans l’affaire Mourdalov, en 2007 : voilà bientôt dix ans, en Octobre 2006, qu’elle a été abattue dans l’entrée de son immeuble à Moscou.

Markelov, l’avocat de Mourdalov, a été tué trois ans après, le 19 Janvier 2009. Et quelques mois plus tard, le 15 Juillet, ma mère a été enlevée devant notre maison pour être tuée peu après. La famille Mourdalov a quitté la Tchétchénie pour demander l’asile politique en Europe.

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Natalia Estemirova

Ma mère me disait souvent que ça ne pouvait pas être pire, qu’à l’avenir ça ne pouvait qu’aller mieux. Cependant, quand Ramzan Kadyrov a pris le pouvoir en Tchétchénie, une nouvelle ère sanglante a commencé.

Anna avait eu raison de prédire que la Tchétchénie souffrirait énormément sous son règne. Sa première rencontre avec Kadyrov avait eu lieu en 2004, quand il avait été nommé vice-premier ministre à l’âge de 27 ans. Anna s’était préparée à l’interviewer, et ma mère avait insisté pour l’accompagner, pour des raisons de sécurité.

L’interview a eu lieu à Tsenteroi, le village de la famille Kadyrov, à environ une heure et demie Grozny en voiture. J’avais seulement dix ans à l’époque, et je ne pouvais pas imaginer que ma mère et Anna allaient à une des rencontres les plus dangereuses de leur vie. Par contre, je me souviens parfaitement de la voix grave et préoccupée de ma mère m’expliquant que je devais rester chez nos voisins jusqu’à son retour.

Quelques mois plus tard, j’ai pu lire l’interview dans les pages de Novaïa Gazeta et à la fin de ma lecture, l’angoisse m’avait envahie. Anna avait magistralement décrit la personnalité de Kadyrov : son agressivité, sa volonté de dominer et, surtout, l’insécurité sous-jacente qu’on ressentait face à son mépris. Dorénavant, cet homme dangereux avait partie liée avec Anna – et donc avec ma mère. J’étais terrifiée, mais fière aussi. Je voulais devenir aussi courageuse qu’elles.

À douze ans, j’ai gagné un concours intitulé : «Mon futur métier». J’avais écrit que la mort d’Anna avait eu un tel impact sur moi que je voulais devenir journaliste moi aussi, qu’elle m’avait fait comprendre l’importance de dire la vérité, même si les autres faisaient tout pour l’étouffer. J’avais aussi écrit : «Un journaliste doit être intelligent, cultivé, brave et rebelle. Il ou elle doit avoir une grande imagination et un bon sens de l’humour, être un peu cynique tout en étant capable d’être rusé.»

Quiconque connaissait Anna serait d’accord avec l’idée qu’elle possédait ces qualités. Dix ans plus tard, je voudrais ajouter que c’est la compassion qui est nécessaire à un grand journaliste. Elle était la force motrice de Anna, son super-pouvoir. C’est la compassion qui lui faisait passer des heures dans un froid glacial, pour distribuer de l’eau aux otages à Dubrovka. La compassion était la seule raison pour laquelle Anna a sauté dans le premier vol pour Beslan où des écoliers avaient été pris en otage, et où elle sera empoisonnée pendant le voyage en avion.

Elle a frappé à toutes les portes, affronté les politiciens corrompus, hurlé face à des militaires sans pitié. Elle a été féroce, puissante et obstinée. Jusqu’à la fin, Anna était restée impossible à arrêter.»

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The Guardian, My mum and Anna Politkovskaya : women who died for the truth, by Lana Estemirova, mercredi 5 octobre 2016.

Anna Politkovskaïa, qui écrit meurt, Un cahier rouge, 7 octobre 2013.

La rage au ventre, de Lanzarote à Athènes

José Saramago écrivait avec la rage au ventre, et ses livres emportaient loin sa colère en dessinant une cartographie des injustices à travers la planète. Qu’il s’agisse des paysans sans terre au Brésil ou de ceux de l’Alentejo, sa région natale au sud du Portugal, des indiens de l’EZLN au Chiapas ou des Palestiniens de Ramallah, des rebelles sahraouis ou des prisonniers politiques à Cuba, ses textes et ses poèmes racontaient l’histoire des luttes bien au-delà des frontières de son pays, le Portugal, dont il s’était exilé après la censure d’un de ses livres par un gouvernement pieds et poings liés à l’église catholique.

jose_saramagoApprenti poète à 17 ans, José Saramago apprenait par cœur les poèmes de Ricardo Reis, sans savoir encore qu’il s’agissait d’un auteur fictif, imaginé par Pessoa. Plus tard, Ricardo Reis deviendra le personnage principal d’un des romans de Saramago, écrit à l’âge de 60 ans. Un livre un peu halluciné où l’écrivain fictif converse avec le fantôme de Pessoa dans les rues de Lisbonne, surveillé par la police et obligé de s’exprimer par métaphores. Au soir de sa vie, à 78 ans, le vieil écrivain tout juste sacré par le Nobel récita encore une fois les vers de Ricardo Reis devant l’Académie royale de Suède :

Pour être grand sois entier
Mets tout ce que tu peux dans la plus petite chose que tu fais.

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Athanasios Petrakos, ancien député et fondateur du parti Laïki Enotita, jetant un poème de José Saramago à l’Assemblée nationale grecque, jeudi 29 septembre 2016.

Et quand on le traitait de vieux communiste, José Saramago répondait avec le grand sourire d’un provocateur invétéré : « Communiste oui, d’accord ! Mais communiste hormonal !» Ce qui veut dire aussi qu’il mettait tout ce qu’il pouvait dans la plus petite chose qu’il faisait, fidèle sa vie durant au poème de Ricardo Reis, et de plus en plus anarchiste avec l’âge. Malheureusement, Saramago est mort en 2010 et ses coups de gueule commencent à nous manquer. Six ans après sa disparition, on peut toujours relire ses livres et ses articles. N’empêche, c’est Athanásios Petrákos qui a rendu l’hommage qui manquait à ce vieil écrivain hormonal, en inventant un geste d’insoumission aussi romanesque qu’inattendu. Je ne sais pas si  Petrákos a jamais entendu les vers de Ricardo Reis que récitait Saramago, mais c’est un homme entier : lui aussi met tout ce qu’il peut dans la plus petite chose qu’il veut faire.  Ce jeudi 29 novembre, il est venu à l’Assemblée nationale grecque pour balancer des tracts au-dessus des députés de SYRIZA, son ancien parti. Et sur les tracts, il avait fait imprimer un des poèmes de José Saramago.

Le même jour, sur la place Syntagma à Athènes, un grand rassemblement protestait contre les privatisations engagées par le gouvernement d’Alexis Tsipras. Dans les domaines des énergies et des transports, six entreprises d’État étaient en cours de démantèlement pour mieux se faire brader, en accord avec le troisième mémorandum imposé par l’UE au mois d’août 2015.

Et jusqu’à ce mois d’août 2015, Athanásios Petrákos faisait partie des députés de SYRIZA, puisque ce parti incarnait encore tous les espoirs de la majorité du peuple grec. Mais  le 21 août, juste après l’accord passé entre Alexis Tsipras et l’Union Européenne, Petrákos faisait partie des 25 dissidents qui quittèrent le parti SYRIZA, refusant les nouvelles mesures d’austérité imposées par l’Union Européenne. Dans le même mouvement, les opposants fondaient un nouveau parti, Unité Populaire, en mémoire d’Unidad Popular, l’alliance chilienne fondée par Salvador Allende en 1970. Et treize mois plus tard, Athanásios Petrákos revenait dans l’Assemblée qu’il avait désertée pour distribuer le poème de Saramago, On privatise tout !

On privatise tout, on privatise la mer et le ciel,
On privatise l’eau et l’air, on privatise la justice et la loi,
On privatise le nuage qui passe,
On privatise le rêve, surtout s’il est diurne
Et qu’on le rêve les yeux ouverts.

Et finalement, pour couronner le tout et en finir avec tant de privatisations
On privatise les Etats, et on les livre une fois pour toutes
À la voracité des entreprises privées,
Vainqueurs de l’appel d’offre international.
Voilà où se trouve désormais le salut du monde…
Et, en passant, on privatise aussi
La pute qui est notre mère à tous.

162294-jose-saramago-lors-de-la-presentation-de-son-livre-cain-le-2-novembre-2009Saramago n’écrivait pas avec le dos de la cuiller. Il y allait à la hache, et il taillait ce genre de texte qui continue d’aiguiller la colère, une colère saine et légitime face à ceux qui ne se font élire que pour mieux trahir la démocratie. Une colère qu’il avait baptisée du beau mot d’«impatience». Je ne sais pas ce qu’est devenu le poème, une fois atterri au milieu des députés de SYRIZA. En France, aucun journal n’a raconté ce geste pourtant chargé de sens à l’intérieur d’une tragédie politique qui continue de se jouer à l’intérieur de l’Europe, et dont personne ne peut encore deviner le dernier acte. En grec, Unité Populaire se dit et s’écrit Laïki Entoila. C’est maintenant le nom que portent ceux qui n’ont pas trahi le peuple de Crète, le nom de ceux qui portent encore l’espoir des plus pauvres d’Athènes et des villages perdus du Péloponnèse, jusqu’aux hameaux oubliés au fond des îles de la mer Egée. Dans la langue des grands romans de Saramago, les mots unité populaire voulaient dire quelque chose d’important. Et dans l’Europe qui démantèle et brade nos services publics, c’est à nous de les faire exister dans les livres et les journaux, et de continuer à répandre ce poème à travers langues.

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José Saramago & Pilar del Rio, amoureux.

N’oublions pas : Saramago était ce genre de personnage qui s’engageait de toutes ses forces dans les combats politiques qu’il menait, fidèle à ce poème de Ricardo Reis qu’avait écrit Fernando Pessoa. Dans le mouvement de la colère, Saramago écrivait ses textes au jour le jour, à l’intérieur d’un blog qu’avait imaginé la femme qu’il aimait, Pilar del Rio. Autant de textes qui allaient composer son dernier livre, Le Cahier, paru en France à l’automne de sa mort. Et dans sa préface au Cahier, Umberto Eco rappelait ce qui faisait la force de l’œuvre de Saramago :

«C’est l’écriture quotidienne qui inspire les œuvres les plus conséquentes, et non le contraire.»

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José Saramago, Le Cahier, traduit par Marie Dominique Hautebergue, préface d’Umberto Eco, Le Cherche Midi, 2010, 243 p.

José Saramago, La mort de Ricardo Reis, éditions du Seuil, 1984.