La rage au ventre, de Lanzarote à Athènes

José Saramago écrivait avec la rage au ventre, et ses livres emportaient loin sa colère en dessinant une cartographie des injustices à travers la planète. Qu’il s’agisse des paysans sans terre au Brésil ou de ceux de l’Alentejo, sa région natale au sud du Portugal, des indiens de l’EZLN au Chiapas ou des Palestiniens de Ramallah, des rebelles sahraouis ou des prisonniers politiques à Cuba, ses textes et ses poèmes racontaient l’histoire des luttes bien au-delà des frontières de son pays, le Portugal, dont il s’était exilé après la censure d’un de ses livres par un gouvernement pieds et poings liés à l’église catholique.

jose_saramagoApprenti poète à 17 ans, José Saramago apprenait par cœur les poèmes de Ricardo Reis, sans savoir encore qu’il s’agissait d’un auteur fictif, imaginé par Pessoa. Plus tard, Ricardo Reis deviendra le personnage principal d’un des romans de Saramago, écrit à l’âge de 60 ans. Un livre un peu halluciné où l’écrivain fictif converse avec le fantôme de Pessoa dans les rues de Lisbonne, surveillé par la police et obligé de s’exprimer par métaphores. Au soir de sa vie, à 78 ans, le vieil écrivain tout juste sacré par le Nobel récita encore une fois les vers de Ricardo Reis devant l’Académie royale de Suède :

Pour être grand sois entier
Mets tout ce que tu peux dans la plus petite chose que tu fais.

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Athanasios Petrakos, ancien député et fondateur du parti Laïki Enotita, jetant un poème de José Saramago à l’Assemblée nationale grecque, jeudi 29 septembre 2016.

Et quand on le traitait de vieux communiste, José Saramago répondait avec le grand sourire d’un provocateur invétéré : « Communiste oui, d’accord ! Mais communiste hormonal !» Ce qui veut dire aussi qu’il mettait tout ce qu’il pouvait dans la plus petite chose qu’il faisait, fidèle sa vie durant au poème de Ricardo Reis, et de plus en plus anarchiste avec l’âge. Malheureusement, Saramago est mort en 2010 et ses coups de gueule commencent à nous manquer. Six ans après sa disparition, on peut toujours relire ses livres et ses articles. N’empêche, c’est Athanásios Petrákos qui a rendu l’hommage qui manquait à ce vieil écrivain hormonal, en inventant un geste d’insoumission aussi romanesque qu’inattendu. Je ne sais pas si  Petrákos a jamais entendu les vers de Ricardo Reis que récitait Saramago, mais c’est un homme entier : lui aussi met tout ce qu’il peut dans la plus petite chose qu’il veut faire.  Ce jeudi 29 novembre, il est venu à l’Assemblée nationale grecque pour balancer des tracts au-dessus des députés de SYRIZA, son ancien parti. Et sur les tracts, il avait fait imprimer un des poèmes de José Saramago.

Le même jour, sur la place Syntagma à Athènes, un grand rassemblement protestait contre les privatisations engagées par le gouvernement d’Alexis Tsipras. Dans les domaines des énergies et des transports, six entreprises d’État étaient en cours de démantèlement pour mieux se faire brader, en accord avec le troisième mémorandum imposé par l’UE au mois d’août 2015.

Et jusqu’à ce mois d’août 2015, Athanásios Petrákos faisait partie des députés de SYRIZA, puisque ce parti incarnait encore tous les espoirs de la majorité du peuple grec. Mais  le 21 août, juste après l’accord passé entre Alexis Tsipras et l’Union Européenne, Petrákos faisait partie des 25 dissidents qui quittèrent le parti SYRIZA, refusant les nouvelles mesures d’austérité imposées par l’Union Européenne. Dans le même mouvement, les opposants fondaient un nouveau parti, Unité Populaire, en mémoire d’Unidad Popular, l’alliance chilienne fondée par Salvador Allende en 1970. Et treize mois plus tard, Athanásios Petrákos revenait dans l’Assemblée qu’il avait désertée pour distribuer le poème de Saramago, On privatise tout !

On privatise tout, on privatise la mer et le ciel,
On privatise l’eau et l’air, on privatise la justice et la loi,
On privatise le nuage qui passe,
On privatise le rêve, surtout s’il est diurne
Et qu’on le rêve les yeux ouverts.

Et finalement, pour couronner le tout et en finir avec tant de privatisations
On privatise les Etats, et on les livre une fois pour toutes
À la voracité des entreprises privées,
Vainqueurs de l’appel d’offre international.
Voilà où se trouve désormais le salut du monde…
Et, en passant, on privatise aussi
La pute qui est notre mère à tous.

162294-jose-saramago-lors-de-la-presentation-de-son-livre-cain-le-2-novembre-2009Saramago n’écrivait pas avec le dos de la cuiller. Il y allait à la hache, et il taillait ce genre de texte qui continue d’aiguiller la colère, une colère saine et légitime face à ceux qui ne se font élire que pour mieux trahir la démocratie. Une colère qu’il avait baptisée du beau mot d’«impatience». Je ne sais pas ce qu’est devenu le poème, une fois atterri au milieu des députés de SYRIZA. En France, aucun journal n’a raconté ce geste pourtant chargé de sens à l’intérieur d’une tragédie politique qui continue de se jouer à l’intérieur de l’Europe, et dont personne ne peut encore deviner le dernier acte. En grec, Unité Populaire se dit et s’écrit Laïki Entoila. C’est maintenant le nom que portent ceux qui n’ont pas trahi le peuple de Crète, le nom de ceux qui portent encore l’espoir des plus pauvres d’Athènes et des villages perdus du Péloponnèse, jusqu’aux hameaux oubliés au fond des îles de la mer Egée. Dans la langue des grands romans de Saramago, les mots unité populaire voulaient dire quelque chose d’important. Et dans l’Europe qui démantèle et brade nos services publics, c’est à nous de les faire exister dans les livres et les journaux, et de continuer à répandre ce poème à travers langues.

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José Saramago & Pilar del Rio, amoureux.

N’oublions pas : Saramago était ce genre de personnage qui s’engageait de toutes ses forces dans les combats politiques qu’il menait, fidèle à ce poème de Ricardo Reis qu’avait écrit Fernando Pessoa. Dans le mouvement de la colère, Saramago écrivait ses textes au jour le jour, à l’intérieur d’un blog qu’avait imaginé la femme qu’il aimait, Pilar del Rio. Autant de textes qui allaient composer son dernier livre, Le Cahier, paru en France à l’automne de sa mort. Et dans sa préface au Cahier, Umberto Eco rappelait ce qui faisait la force de l’œuvre de Saramago :

«C’est l’écriture quotidienne qui inspire les œuvres les plus conséquentes, et non le contraire.»

______________

José Saramago, Le Cahier, traduit par Marie Dominique Hautebergue, préface d’Umberto Eco, Le Cherche Midi, 2010, 243 p.

José Saramago, La mort de Ricardo Reis, éditions du Seuil, 1984.

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