Anna Politkovskaïa, journaliste dissidente

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Le visage d’Anna Politkovskaïa sur les murs d’Arles, en 2012.

Mercredi 5 octobre, The Guardian a publié un récit de Lana Estemirova et depuis, ce texte n’a pas cessé d’irradier de sa petite lumière  les pensées noires qui restent liées au nom d’Anna Politkovskaïa. J’ai essayé de le traduire en français, pour qu’il résonne aussi ici.

Lana Estemirova a 22 ans, elle a grandi à Grozny, en Tchétchénie, et elle raconte le souvenir qu’elle a gardé d’Anna Politkovskaïa, de l’amitié qui la liait à sa mère, Natalia, assassinée elle aussi pour avoir défendu les victimes d’une guerre sale, qui n’est pas sans rappeler celle que mène l’armée russe aujourd’hui en Syrie.

Ma mère et Anna Politkovskaïa : deux femmes qui moururent pour que la vérité puisse exister

Par Lana Estemirova

« C’était un jour d’octobre, les rues de Grozny étaient déjà trempées sous un pâle soleil d’automne. Ma mère et moi venions de terminer nos courses et de monter dans un bus bondé qui nous ramenait à la maison.

Le moteur venait à peine de démarrer que ma mère a répondu au téléphone. D’un seul coup, son visage est devenu très pâle. « Quoi ?», demandait-elle à voix basse. « Quand ?»  Et puis elle a crié au conducteur d’arrêter le bus pour nous laisser descendre. «Anna a été tuée», m’a-t-elle dit à voix basse. «Nous allons marcher jusqu’à la maison !»

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Natalia Estemirova

Ma mère, Natalia Estemirova, et la journaliste d’investigation Anna Politkovskaïa travaillaient ensemble depuis plusieurs années, et leurs liens professionnels avaient évolué en une profonde amitié. Ma mère travaillait pour Mémorial, une ONG  destinée à défendre les droits de l’homme, où elle rassemblait des preuves des violences d’État, tout en offrant une aide et des médicaments à ceux qui en avaient besoin. Ensemble, elles formaient une équipe de choc qui enquêtait sur les exactions les plus violentes de la guerre en Tchétchénie.

En général, Anna vivait à la maison quand elle venait à Grozny, la capitale tchétchène,  et j’étais jalouse si elle devait dormir ailleurs. Quand je pense à elle, je me souviens de la manière dont elle s’asseyait sur notre canapé, pour siroter son thé dans le petit appartement que louait ma mère. Grande et maigre, elle se tenait toujours bien droite. «Regarde comment tu devrais t’asseoir», me chuchotait ma mère quand je n’avais que neuf ans.

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Lana Estemirova

J’avais un peu peur d’elle : son attitude stricte empêchait mon impertinence habituelle et tant qu’elle demeurais avec nous, je restais tranquillement assise à lire, en écoutant de temps en temps leurs conversations au sujet des enlèvements et des tortures, des procès et des injustices du système judiciaire russe.

Le cas le plus célèbre auquel Anna et ma mère ont travaillé était l’enlèvement  et l’assassinat de Zelimkhan Mourdalov, un bon exemple du chaos inquiétant que les troupes russes faisaient régner pendant la première et la seconde guerre en Tchétchénie.

Mourdalov, âgé de 26 ans, a été enlevé par les forces russes le 3 Janvier 2001, alors qu’il marchait dans les rues de Grozny. Selon les déclarations des témoins, il a été battu et torturé par un lieutenant-chef des forces russes, Sergueï Lapine. Après cela, Mourdalov a été officiellement déclaré disparu.

En Tchétchénie, tout le monde ce qui arrive à ceux qui «disparaissent». Les parents désespérés du jeune homme ont passé des journées entières devant le bureau du procureur, en attente d’informations sur leur fils. S’il n’y avait pas eu Anna et ma mère, cette histoire aurait pu se terminer comme des centaines d’autres.

capture-decran-2015-03-12-a-11-37-55Grâce à leurs efforts et à ceux de l’avocat de Mourdalov, Stanislav Markelov, Lapine a été finalement jugé et condamné à dix ans de prison. Anna, Markelov et ma mère ont souvent rendu visite au père de Mourdalov, Astemir. Un homme accueillant, qui installait une table sur la terrasse pour mieux voir son magnifique jardin de roses. Même si leurs discussions demeuraient plutôt sombres, il y avait aussi de grands éclats de rire. L’humour est d’autant plus nécessaire que la situation semble désespérée.

L’emprisonnement du lieutenant-chef Lapine était un vrai triomphe pour toute la Tchétchénie. Mais ce fut aussi une victoire amère. Anna n’a pas vécu assez longtemps pour assister au second procès de Lapin dans l’affaire Mourdalov, en 2007 : voilà bientôt dix ans, en Octobre 2006, qu’elle a été abattue dans l’entrée de son immeuble à Moscou.

Markelov, l’avocat de Mourdalov, a été tué trois ans après, le 19 Janvier 2009. Et quelques mois plus tard, le 15 Juillet, ma mère a été enlevée devant notre maison pour être tuée peu après. La famille Mourdalov a quitté la Tchétchénie pour demander l’asile politique en Europe.

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Natalia Estemirova

Ma mère me disait souvent que ça ne pouvait pas être pire, qu’à l’avenir ça ne pouvait qu’aller mieux. Cependant, quand Ramzan Kadyrov a pris le pouvoir en Tchétchénie, une nouvelle ère sanglante a commencé.

Anna avait eu raison de prédire que la Tchétchénie souffrirait énormément sous son règne. Sa première rencontre avec Kadyrov avait eu lieu en 2004, quand il avait été nommé vice-premier ministre à l’âge de 27 ans. Anna s’était préparée à l’interviewer, et ma mère avait insisté pour l’accompagner, pour des raisons de sécurité.

L’interview a eu lieu à Tsenteroi, le village de la famille Kadyrov, à environ une heure et demie Grozny en voiture. J’avais seulement dix ans à l’époque, et je ne pouvais pas imaginer que ma mère et Anna allaient à une des rencontres les plus dangereuses de leur vie. Par contre, je me souviens parfaitement de la voix grave et préoccupée de ma mère m’expliquant que je devais rester chez nos voisins jusqu’à son retour.

Quelques mois plus tard, j’ai pu lire l’interview dans les pages de Novaïa Gazeta et à la fin de ma lecture, l’angoisse m’avait envahie. Anna avait magistralement décrit la personnalité de Kadyrov : son agressivité, sa volonté de dominer et, surtout, l’insécurité sous-jacente qu’on ressentait face à son mépris. Dorénavant, cet homme dangereux avait partie liée avec Anna – et donc avec ma mère. J’étais terrifiée, mais fière aussi. Je voulais devenir aussi courageuse qu’elles.

À douze ans, j’ai gagné un concours intitulé : «Mon futur métier». J’avais écrit que la mort d’Anna avait eu un tel impact sur moi que je voulais devenir journaliste moi aussi, qu’elle m’avait fait comprendre l’importance de dire la vérité, même si les autres faisaient tout pour l’étouffer. J’avais aussi écrit : «Un journaliste doit être intelligent, cultivé, brave et rebelle. Il ou elle doit avoir une grande imagination et un bon sens de l’humour, être un peu cynique tout en étant capable d’être rusé.»

Quiconque connaissait Anna serait d’accord avec l’idée qu’elle possédait ces qualités. Dix ans plus tard, je voudrais ajouter que c’est la compassion qui est nécessaire à un grand journaliste. Elle était la force motrice de Anna, son super-pouvoir. C’est la compassion qui lui faisait passer des heures dans un froid glacial, pour distribuer de l’eau aux otages à Dubrovka. La compassion était la seule raison pour laquelle Anna a sauté dans le premier vol pour Beslan où des écoliers avaient été pris en otage, et où elle sera empoisonnée pendant le voyage en avion.

Elle a frappé à toutes les portes, affronté les politiciens corrompus, hurlé face à des militaires sans pitié. Elle a été féroce, puissante et obstinée. Jusqu’à la fin, Anna était restée impossible à arrêter.»

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The Guardian, My mum and Anna Politkovskaya : women who died for the truth, by Lana Estemirova, mercredi 5 octobre 2016.

Anna Politkovskaïa, qui écrit meurt, Un cahier rouge, 7 octobre 2013.

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