Venger les mots

N’écris pas
avec des crayons

APPRENDS LES 6300 LANGUES QUE L’EMPIRE ASSASSINE

Serge Pey,
QÀU
NE SOIS PAS UN POÈTE
SOIS UN CORBEAU
NOUS SOMMES
UNE POIGNÉE
DE CORBEAUX
SUR LA TERRE

Manifeste pour une poésie de marche et de manœuvre

Opéra/Partition

ARMÉE INTERNATIONALE
DE LA POÉSIE

Dernier Télégramme, 2009

Dans la grisaille politique où s’organise la mort générale et définitive des poèmes, Serge Pey appelle les poètes à occuper les cimetières. C’est un tract qu’il a écrit et prononcé debout comme un chant, au commencement d’un livre rouge, Venger les mots.

« Parce que la poésie conjugue ses verbes
au centre des dictionnaires brûlés »

« Parce que la poésie est mise à mort »

Et Serge Pey n’est pas quelqu’un qui parle sans attiser le feu qu’il faut pour incendier tous les cimetières d’anciens poèmes assassinés. Dans l’écriture de Pey, la poésie est un acte qu’il faut hisser haut sur ses propres épaules. Les deux épaules d’un homme en marche avec, à l’intérieur de son sac, les manifestes incandescents d’une poésie absolument insoumise.

Quand il écrit par exemple,

« Parce que sur la tombe vivante d’Antonio Machado
nous avons déposé un bâton pour marcher »

c’est qu’il a réellement marché du Mirail, l’université où il enseigne au numéro 5, Allée Antonio Machado, jusqu’à la tombe du poète, au cimetière de Collioure. Parce que Machado est mort à Collure le 22 février 1939, épuisé d’avoir fui les armées franquistes et traversé à pied la frontière espagnole. Trois jours avant la mort de sa mère, dans la même chambre d’hôtel.

 

img_0447_1Ce que Serge Pey appelle une poésie de marche et de maœuvre.

André Velter est poète lui aussi. Et quand le poète Velter parle du poète Pey, c’est immédiat : s’allume face à nous un grand feu d’étincelles arrachées au bois vert d’une langue qui porte encore en elle toute sa sève :

« Accroché à ses bâtons d’écriture comme à des mâts naufragés, Serge Pey tangue et danse, rythme et profère. Il est le troubadour voué à une marche verticale, le trimardeur du verbe à l’avancée violente qui va et vit d’effraction en effraction. Il est aussi celui qui relie l’ensemble des destins foudroyés, des murmures étouffés, des secrets bannis.

Seul à dire, à proférer, il n’est jamais isolé : sa scansion accueille toutes les migrations du sens, toutes les métamorphoses du chant. Il est l’homme que le cri des origines et la rumeur des âges engagent au présent. Il entend et répercute ce qui d’ordinaire se tait : de l’exaltation massacrée au lancinant retour des suicidés de la société, de la jubilation d’être à l’irradiante tendresse des dépossédés. »

Venger les mots est un livre engagé au présent. Bruno Doucey le raconte dans sa préface, en ouverture du livre rouge de Serge Pey :

« Que devient un pays lorsque sa poésie n’est plus le miroir d’une culture, le reflet d’une façon de vivre, de penser et d’être ? La réponse va de soi, ou presque : les civilisations naissent, vivent et meurent : l’air devient parfois si difficilement respirable dans certaines sociétés que les êtres humains courent le risque d’une asphyxie généralisée ; les régimes qui emprisonnent les poètes sont condamnés… non pas simplement à « mourir de froid » comme l’écrivait le poète Patrice de la Tour du Pin, mais à pourrir, comme finissent toujours par pourrir la main du bourreau ou la cravache de l’officier. La poésie est indispensable à la vie. »

« Parce que la poésie est interdite
dans les radios et les journaux

Parce que la poésie est défigurée dans les écoles
au nom de la gymnastique des rhétoriques

Parce que nous avons envie de vomir les lettres
que les mots ne veulent plus

Parce qu’on ne peut plus nous tuer
puisque nous sommes déjà morts »

Je me demande si l’Appel aux poètes à occuper les cimetières a été lu. Et s’il a été lu, quand va commencer l’insurrection. Dans la nuit qui vient, de préférence. Je me demande si les poèmes de Serge Pey sont entendus, quand il lui prend de proférer leurs paroles en pleine rue, ou dans les médiathèques, les festivals où on l’invite. J’attends le jour annoncé des émeutes. Impatient. De plus en plus nombreux à porter l’impatience.

« Parce que nous n’avons plus le choix

Parce que nous allons transformer nos tombes
en quartier général et en poste avancé de la vie »

img_4467En attendant l’insurrection générale des poètes et des corbeaux, Serge Pey entre en solidarité. Des solidarités écrites, et par conséquent vécues, avec Léonard Peltier, leader emprisonné de l’American Indian Movement aux USA, ou Nadejda Tolokonnikova, l’une des Pussy Riot en Russie. C’est dans ces deux poèmes,

PRIÈRE PUNK
POUR
LES PUSSY RIOT

et

ADRESSE
AU
PRESIDENT DES USA
DANS LA LANGUE DES SIGNES
DES INDIENS DES PLAINES
POUR LA LIBERATION
DE LEONARD PELTIER
MILITANT DE
L’AMERICAN INDIAN MOVEMENT
EMPRISONNÉ
DEPUIS 1976

img_4468que Serge Pey dissémine la puissance hors-siècle de sa parole. Il faut les lire, ses poèmes. Laissez tomber vos journaux, vos chroniques, vos éditos qui pleurent sur la violence et la laideur déterminées des trahisons politiques. Laissez tomber la politique, la fausse démocratie mort-née sous l’œil des caméras de surveillance. Laissez tomber les catastrophes financières organisées, les coups d’Etat militaires avortés et les primaires interminables de la politique nationale. L’urgence des vivants qu’on incarcère est ailleurs, et elle appelle nos solidarités brûlantes, incarnées, insoumises au nouvel ordre carcéral. Pour annuler Poutine lisez Pey. Pour court-circuiter le cirque Trump lisez l’Adresse au président des USA de toute urgence :

« je dis depuis Lewisburg
que l’administration
de la vérité a une bouche qui ment »

_______

Serge Pey, Venger les mots, Éditions Bruno Doucey, Paris, 2016 .
André Velter, À pleine puissance, préface au recueil de Serge Pey, Poésie publique, Poésie clandestine, poèmes 1975-2005, Le Castor Astral, Bordeaux, 2006.
Bruno Doucey, Poète en son maquis, préface à Venger les mots, Éditions Bruno Doucey, Paris, 2016 .

Encore un message pour Asli

C’est bien d’entendre lorsqu’il y a quelque chose à écouter
15571356_10154207453022217_74951246_n.jpgChère Asli,
Le 13 décembre 2016, vers 18h05, à la librairie Payot de Montreux, en Suisse, alors que je lisais votre lettre, éclairée par l’écoute de quelques personnes et de la clarté de la bougie allumée, est entré dans la librairie, un jeune homme, grand, calme, attentif, portant des lunettes. Il devait avoir 13 ou 14 ans. Je pensais qu’il allait juste passer et se rendre plus loin dans la librairie…mais à mon étonnement et ma joie il s’est arrêté, a écouté et s’est assis.
Un dialogue alors est né de l’écoute mutuelle de la lecture…de la lettre, quelques mots échangés en aparté, contextualisant cette action solidaire pour vous et en pensée aussi pour les autres personnes emprisonnées. Puis la lecture de l’extrait FINAL du chapitre « FINS »…puis je lui ai dit ma joie qu’il se soit arrêté et ai pris le temps d’écouter. Alors il m’a regardée, sa maman et sa soeur étaient quelques minutes plus tôt entrées dans la librairie et debout derrière lui, écoutaient aussi.
Ce jeune homme m’a répondu: « j’aime bien écouter quand il y a une lecture à entendre » puis il a réfléchi et m’a dit: « C’est bien d’entendre lorsqu’il y a quelque chose à écouter ». Puis nous nous sommes souris, salués dans cet instant si clair, si doux, si calme et dans la fraîcheur de cette soirée d’hiver, il est reparti, les portes coulissantes se refermant derrière lui…vos paroles résonnent et seront portées au travers des générations…
Bien à vous et mes meilleurs messages,
Nathalie Jendly
______________
Nathalie Jendly est conteuse et lectrice publique. Elle porte un chemisier d’étoiles pour lire les textes d’Asli Erdoğan, de librairie en librairie, dans le cadre de l’opération« Lire pour qu’elle soit libre ».
Nathalie Jendly vit et travaille à Vevey, en Suisse.

Une lettre pour la défense d’Asli

Tieri Briet
Si petite zone au 6, rue Peitret
13200, Arles

Arles, vendredi 16 décembre 2016

Bonjour à toi,

Je voulais te saluer et t’écrire, aussi, parce qu’Asli est en prison. Toi, je ne connais pas encore ton visage, je ne sais pas non plus ton âge et rassure-toi, je n’ai pas l’habitude d’écrire aux inconnus dans la rue. Mais je sais au moins quelque chose d’important : toi aussi tu as des yeux pour regarder, un cœur humain pour comprendre. C’est bien assez pour t’écrire cette lettre aujourd’hui.

img_4358Oui, Asli est en prison. Depuis 121 jours maintenant, en Turquie, dans la prison des femmes à Istanbul. Des policiers sont venus l’arrêter chez elle le 16 août de cette année. Ils l’ont jetée en prison comme la pire des voleuses et au mois de novembre, un procureur d’Istanbul a requis contre elle la prison à vie. Asli est écrivaine. À mes yeux, une immense écrivaine. Elle n’a pas commis d’autre crime que de raconter la sombre vérité de son pays, dans les chroniques qu’elle écrivait pour un journal aujourd’hui interdit : dans le sud-est de la Turquie, les Forces spéciales de la police ont tué et brûlé des familles entières dans les caves effondrées de leurs maisons, après avoir bombardé leurs villes, leurs magasins et l’école où allaient les enfants, en terre kurde.

J’imagine que ça va te sembler incroyable mais non, ce n’est pas une histoire que j’invente. Je te donne ma parole et tu peux vérifier si tu veux : en France, en Italie comme en Allemagne, les journaux ont commencé à parler d’elle. Asli Erdoğan, c’est son nom.  Tu verras. Des écrivains, des journalistes, des éditeurs et des libraires ont lancé un appel pour qu’elle soit libérée. Le plus vite possible, ont-ils dit, et c’est aussi pour ça que je t’écris cette lettre aujourd’hui. Comme Asli, je n’ai pas d’autre pouvoir que les mots pour écrire face à un monde de plus en plus menaçant. T’écrire encore et encore. À toi et aux amis, aux passants, aux inconnus.

Je veux que tu le saches : Asli sera jugée ce 29 décembre, dans un tribunal d’Istanbul. Des écrivains partent là-bas pour être à ses côtés le jour de son procès et les jours qui suivront.

En attendant, je te recopie ce passage d’un de ses livres. Pour que tu voies, toi aussi, à quel point elle est fragile et courageuse. Juste quelques phrases, tirées d’un roman paru en 2003 aux éditions Actes Sud, « La Ville dont la cape est rouge ».

« Elle avait croisé la mort à chaque coin ; une mort engraissée, vorace, capricieuse s’était infiltrée dans chaque mot qu’elle avait écrit. Pourtant, ce qu’elle pourchassait dans les labyrinthes sombres, c’était autre chose. Ce qu’elle cherchait dans les favelas misérables, dans les regards voilés des sans-abri, au-delà des masques de carnaval… La passion désespérée du corps pour la vie, plus vieille et plus puissante que tous les mots. »

Demain samedi, je serai devant la librairie Camili Books & Tea, 155 rue Carreterie à Avignon. Dans la rue, pour écrire d’autres lettres à d’autres passants. Le soir, à 18 heures, tu peux venir nous y rejoindre. Nous y lirons des textes qu’Asli a écrits, des lettres aussi, écrites en prison. Et puis le 26 décembre, avec d’autres écrivains, nous prendrons l’avion pour Istanbul, pour être présents à son procès, le 29. C’est le moins qu’on puisse faire.

Je t’ai dit qu’Asli était fragile. Tu te souviens ? Ce n’est pas juste une façon de parler. Elle a seulement 49 ans mais elle souffre de diabète et de plusieurs hernies discales. Aucun médecin ne s’occupe d’elle, et le directeur de la prison a refusé qu’elle suive le régime dont sa santé a tant besoin. Alors je vais être franc avec toi : je ne veux pas qu’Asli meure en prison. Et jusqu’au jour de sa libération, je continuerai d’écrire des lettres pour Asli dans les rues d’Avignon, d’Arles et d’Istanbul.

Amitiés à toi et pense à elle.

Tieri

 

 

Journal de lutte, jour 27 : 115 jours de prison pour Asli Erdoğan

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Clotilde Hesme lisant Le Bâtiment de pierre, d’Asli Erdogan, au théâtre de la Bastille. 

À force, compter les jours d’emprisonnement dans ce journal de lutte devient de plus en plus comme une brûlure qui ne veut pas cicatriser. Le rappel que c’est intolérable, cette déchirure dans nos journées, ce lent travail de pourrissement par les nouveaux fascismes qui encerclent l’Europe. Compter les jours est devenu le plus simple des partages. Ce décompte que fait l’épouse d’un prisonnier, la mère dont on a condamné le fils aîné, jour après jour. Je veux m’arrêter de compter, vite.

Samedi 10 décembre 2016, c’était le cent-quinzième jour de prison pour Asli Erdoğan et à Paris, sur le plateau du théâtre de la Bastille, une femme venait pour lire Le Bâtiment de pierre. Quand nous avions lancé cet appel, Ricardo et moi, nous n’imaginions pas qu’un mois après, de Montréal à Tunis et de Lausanne à Brest, les lectures allaient se multiplier à travers les continents. Personne n’a pris le temps de compter ces gestes de solidarité. Personne ne veut compter les jours, les lieux où désormais résonnent les mots de celle qu’on a jetée en prison.

Et Clotilde Hesme est venue dans la lumière du théâtre. Un livre à la main, un petit livre jaune d’Actes Sud. Elle n’a rien dit. Elle s’est avancée devant nous, seule, silencieuse en attendant le silence. Elle a ouvert le livre à la première page, et nous a lu les premières lignes d’un livre qui porte en lui un danger, celui de ces prisons dont l’ombre nous menace. C’est aussi simple. Et parce que Clotilde Hesme est comédienne, et parce qu’il y a une magie dans le dispositif d’un théâtre, dans la présence d’un corps debout qui va parler, les mots d’Asli  Erdoğan ont pris la parole. Dans la bouche de Clotilde Hesme, un par un comme s’ils étaient des pierres, les mots du Bâtiment de pierre se sont mis à peser de tout leur poids devant nous.

Combien sommes-nous à croire au sortilège du théâtre quand un seul corps est venu l’incarner sous nos yeux ? Cernée des ombres noires de la scène, le corps de l’écrivaine emprisonnée à Istanbul venait renforcer le corps de la comédienne debout dans sa parole, au milieu de Paris devant nous. Je ne sais pas comment opère le sortilège. Je regardais le fin visage de Clotilde Hesme, taillé dans la matière de la lumière, je regardais les lèvres de Clotilde Hesme prononcer les mots d’abord écrits en turc, les mots qu’il a fallu traduire en français pour qu’ils nous parlent, et dans cette suite d’opérations où l’écriture se transforme en parole, c’était le corps d’une comédienne qui nous donnait le résultat de tout ce processus.

Les lèvres et les poumons de Clotilde Hesme, la comédienne, nous apportaient le sang vif d’Asli Erdoğan, l’écrivaine emprisonnée. Son art du récit était pour nous, qu’elle déposait sur le plateau nu d’un théâtre où nous faisions silence. Presque une cérémonie pour conjurer l’emprisonnement. La dignité d’un corps de femme debout dans la lumière, tendu à l’intérieur d’une voix si claire, d’une parole simple et humaine qui nous donnait les mots d’une parole menacée.

C’est difficile de raconter un sortilège. Il faut tout l’art du romancier ou du conteur. Je ne sais pas comment faire, pour raconter la voix humaine de Clotilde Hesme, quand elle apporte à nos pieds la parole menacée d’Asli Erdoğan. Le corps solaire de la comédienne venu porter le corps fragile et souffrant d’une écrivaine aux prises avec les prisons de l’Etat turc où elle essaie de vivre. L’étrange métamorphose de la langue turque venue couler entre les lèvres de Clotilde Hesme.

Au moins puis-je raconter un secret. Celui que la comédienne n’a pas livré à ceux qui l’écoutaient, ce soir de décembre à Paris. Les mots d’Asli Erdoğan, Clotilde Hesme les a reçus de Patrice Chéreau, l’année de sa mort en 2013. Un peu comme une offrande qu’on fait quand on s’en va. Lui voulait que ce soit ses lèvres à elle qui viennent lui lire les mots d’Asli, sur le plateau nu d’un théâtre où tous deux travaillaient d’arrache-pied. Parce que Chéreau travaillait d’arrache-pied. Parce que la voix de Clotilde Hesme avait la force de dire un si beau texte, qui nous raconte l’ombre des prisons dans nos vies.

Comment remercier celle qui dans Paris nous a porté les mots de celle qu’on emprisonne ? L’art du théâtre a cette puissance. Et dans cet art habite le corps debout d’une comédienne miraculeuse, celle qui lisait les mots d’Asli à Chéreau, dans l’année de sa disparition.

Journal de lutte, jour 25 : 113 jours de prison pour Asli Erdoğan

C’était à Montreuil, le jeudi 8 décembre 2016. Un hommage à Asli Erdoğan, à l’intérieur d’une librairie dont je me souvenais, pour y avoir trouvé il y a longtemps les livres de Pasternak. C’était une autre vie où je passais plus souvent par Paris, quand le quatuor des poètes russes commençait à m’emporter dans ses visions écrites du grand drame soviétique. Ce jeudi soir, une lecture des textes d’Asli Erdoğan devait avoir lieu au début de la nuit et c’était un hommage, juste avant la remise du prix Folies d’encre à Nagar Djavadi pour son dernier roman, Désorientale.

IMG_4278.jpgAu fil des ans, Pasternak est devenu un auteur-monument dans mes lectures et à Montreuil, Folies d’encre  était resté le gisement de Ma sœur la vie et du Docteur Jivago. J’y revenais donc le cœur battant, en espérant avoir le temps d’y repérer le livre de Niroz Malek, Le promeneur d’Alep, et puis La Maison d’Haleine, dont Marie Huot m’avait parlé dans une lettre. Pas de chance, ils n’avaient ni l’un ni l’autre. Je voulais lire et je n’avais pas de livre dans mon sac. D’autres tentations attendaient sur les tables des jeunes libraires qui conseillaient d’autres lecteurs autour de moi, et j’ai fini par embarquer Les Portes du néant, un livre d’avril 2015 où Samar Yazbek raconte ses trois voyages en enfer dans la région d’Idlib, à l’intérieur d’une Syrie dévastée. De quoi lire au café en attendant l’heure d’Asli tout à l’heure. Tromper mon impatience avant de venir écouter les mots qu’elle a écrits à Istanbul, seule, donnant l’alerte avant d’être jetée en prison.

Depuis qu’on a lancé cet appel à lire partout les textes d’Asli Erdoğan, je n’ai pas réussi à assister à une lecture. Trop mal organisé, trop loin de Perpignan, d’Ajaccio ou de Belfort, où les premières lectures avaient eu lieu. Alors ce soir, à Folies d’encre pour moi c’est une première. Les libraires ont eu la bonne idée d’inviter Bülent Gündüz, un cinéaste kurde réfugié en France depuis 2001, qui a réalisé Kurdistan, Kurdistan, son dernier film qui a reçu de nombreux prix. C’est lui qui racontera l’histoire d’Asli en expliquant ce qui se passe au Kurdistan et en Turquie. Tant mieux : écoutons ceux qui savent. Et dans la librairie les yeux s’ouvrent. Je crois qu’il y a de l’effroi dans tous ces regards qui apprennent. Qu’il y a aussi la voix profonde de Jean-Marie Ozanne, le fondateur des librairies Folies d’encre qui sont à elles seules une aubaine en banlieue. Sa voix résonne pour raconter l’écriture d’Asli, l’urgence de lire ses livres. Un libraire en action et la librairie s’est remplie. Beaucoup de monde est venu écouter les Fabulous lecteurs de Montreuil. Ils sont cinq. Cinq voix. Hommes et femmes assis dans l’escalier de doite qui mène jusqu’au troisième niveau. Cinq à lire à tour de rôle des phrases qui empoignent. Je ferme les yeux pour écouter leurs voix, entendre aussi les mots d’Asli que j’ai tant lus et relus, depuis un mois.

15356692_1304799412896981_3962537676027750537_nJe sens qu’en moi coule une colère qui a déjà ravagé mon sommeil et mes heures d’écriture. Une mauvaise colère,  beaucoup trop depuis deux ou trois jours. Je n’arrive plus à l’empêcher. Parfois elle m’empoisonne et ma voix tremble, contaminée, impossible à retenir. Quand je parle avec Bülent, je sens que la colère envenime chacune de mes phrases. Plus j’apprends à connaître l’écriture et la vie d’Asli, et plus j’enrage à l’idée qu’elle soit emprisonnée. Déjà 113 jours de prison pour avoir raconté ce qu’ont pu faire les Forces spéciales de la police turque dans les villes kurdes du sud-est, et la menace de ce procès pour lequel, les procureurs d’Istanbul ont réclamé la prison à vie.

Parmi tous ceux qui sont venus écouter, un ami d’Asli, Fabien Tehericsen. Lui aussi est venu de Paris pour prendre des nouvelles de son amie emprisonnée, il porte une chemise rouge et compose une musique inclassable, tissée de jazz et de musique contemporaine ou afghane. Depuis un mois, c’est une réalité que j’ai pu comprendre : Asli a des amis magnifiques, sur tous les fronts, des amis en lutte mais aussi des ennemis. Les ennemis d’Asli sont de la pire espèce, ils sont armés, ils sont nombreux et puissants, ils portent l’uniforme de la police ou de l’armée, ils siègent à l’intérieur des ministères, dans les bureaux d’abrutissement de l’AKP, le parti au pouvoir en Turquie.

Et nous, regardez-nous, nous n’avons que nos livres pour faire face. Nos pauvres livres de rien du tout. Nous sommes comme des enfants rassemblés face aux gardiens de leur prison, sous la surveillance des sales politiciens qui ont asservi les grands médias. Nous pouvons crier alors nous crions. Nous essayons d’apprendre à nous défendre face à ce qui surgit maintenant en Turquie, en Syrie, ce nouveau fascisme qui dispose d’armes et de technologies de surveillance d’une telle sophistication qu’elles permettent des génocides d’un nouveau genre. Des génocides assistés par ordinateur, organisés pour échapper au regard, pour empêcher les récits d’apparaître. Comment affronter ? Nous sommes comme des enfants perdus et enragés, prêts à toutes les bagarres pour démanteler les prisons du nouveau fascisme en Turquie.

 

VRAIMENT ?

Asli Erdogan

Asli Erdogan

Je suis dans une ville étrangère. Dans une maison qui n’est pas la mienne, j’écris sur une table qui m’est étrangère. En fait, je suis consciente que nulle part au monde il ne peut exister une maison ou une table qui m’appartiennent. Et que ceci ne me fait pas de peine depuis longtemps… Pourtant il n’y a aucune ville qui soit suffisamment étrangère. Les arbres sont les mêmes arbres, le béton est le même béton. Peut-être me dis-je, cette fois tu es là où tu voudrais être. Tu as appris à apprécier les stations secondaires.

Tu dois savourer ce centiment d’être perdu. La légèreté d’être sans identité – dans la mesure du possible ! Qui procure une sensation de vertige, ordinaire et extraordinaire en même temps. Elle permet en entrouvrant le bouchon de la mémoire, de laisser s’évaporer en douceur le passé, ainsi, je fais de la palce aux nouveautés, à la pensée de l’avenir. Se préparer à l’avenir comme se préparer à un hiver long et rude…

Afin d’enregistrer les nouvelles images, je vide mon regard. Mes oreilles sont prêtes à écouter des histoires et des êtres humains. J’ai pris mon sourire le moins nocif, le moins effrayant. J’avais décidé de cette expression du visage à l’endroit où, pendant le voyage en car, nous avions fait une halte et où j’avais aligné les cigarettes et les verres de thé. Comme quand on choisit le matin les vêtements que l’on va mettre…

« Puis-je avoir un autre thé s’il vous plaît ? » (En m’excusant presque avec une flatterie excessive.) Même le serveur se rend compte de cet abaissement sans raison. Le bonheur étrange de se rabaisser face à des gens dont tu n’attends aucun profit…

Je suis assise à une table étrangère, j’écris. Ce dimanche, les mots ne veulent pas sortir de chez eux et se mêler au brouhaha, ils ne veulent pas prendre de risques. Je n’ai de remèdes ni pour la société, ni pour moi-même ni pour la vie.

Dehors, dans le jardin et la steppe, sur les terres arides qui s’étendent jusqu’au pied des montagnes, le soleil d’hiver brille. Les nuages sont remplis d’un sentiment tout neuf de liberté, les champs de blé chatoyants sont dans l’attente. La nature, sans mémoire, ressemble à un enfant qui résiste pour ne pas aller se coucher. Le soleil s’invite insolemment dans les intérieurs ; « Voilà un autre dimanche ! » dit-il. Cela fait partie de ces jours qui s’écoulent sans laisser de traces, où il n’y a rien d’important à signaler – c’est ce que tu crois – des années plus tard, tu vas te rendre compte du résidu qu’il a laissé. Les dimanches sont faits pour être dilapidés car ce n’est qu’ainsi qu’on peut oublier le gaspillage des autres jours.

Les immeubles aux apparences sérieuses de cette ville réveillent en moi un désir de m’apprêter. J’écoute des histoires, des hommes, mes oreilles sont entièrement ouvertes, je ne trouve pas la force de parler de moi. C’est la volonté de se retirer, c’est une existence instable, diminuée. Je regarde les apparences frémissant, fourmillant, germant, s’allongeant à l’infini comme si je regardais des couvertures de livres. Serait-ce ainsi que nous regardons le monde, comme si l’on regardait des couvertures de livres ?

Les êtres humains. Patients, joyeux, prudents, chagrinés, pressés, fatigués… Dès le matin ils prennent l’expression qui leur servira pendant la journée, ils sont prêts aux conflits, aux n égociations. L’homme est sans doute condamné à croire que le monde est un territoire dont le partage n’a pas encore été fait, il est contraint à se donner du mal pour décrocher un rôle dans les jeux des autres. Ils courent par-ci par-là avec une énergie folle en laissant derrière eux des mouchoirs en papiers froissés.

Je m’arrête sur le bord d’un lac qui a la couleur de la steppe, en silence, je le regarde respirer. C’est un lac artificiel, souillé de bout en bout, perdu. Encerclé par la ville, condamné à vivre sans connaître la tempête. Mais ayant appris la mort très tôt. Il est rempli de souvenirs de glaciers et de cadavres. Dans une ville étrangère, l’homme brûle d’envie de trouver quelque chose à laquelle il peut s’identifier, moi j’ai choisi ce lac.

« Tu exagères toujours ! »
« Tu déformes la réalité ! »
« Tu sacralises tes propres expériences ! »
« Tu ne vis que pour entendre ta propre voix ! »
« Puis-je avoir un autre thé ? »

Se promener toute la journée dans les rues d’une ville étrangère, fréquenter les cafés, goûter à des cafés de Sumatra, de Java, de Colombie, rien que pour leurs noms attractifs, se nourrir de dialogues humains, suivre les lèvres formuler des phrases qui ont été répétées inlassablement… Et dire au monde, tout au long de la journée, cette seule phrase : «Vraiment ? »

« Toi, la femme qui se lamente avec insolence, où essaies-tu d’aller, qu’essaies-tu de dire ? Ne te contentes-tu pas de tant de souffrances, de nouveau-nés, d’équilibres ? »

Note : La dernière phrase, plus exactement la dernière question est un extrait emprunté à Elizabeth Smart et dont le contexte a été largement modifié.

Asli Erdogan, texte extrait du recueil bilingue Je t’interpelle dans la nuit, paru en 2009 aux éditions meet, et traduites par Esin Soysal-Dauvergne.