Journal de lutte, jour 25 : 113 jours de prison pour Asli Erdoğan

C’était à Montreuil, le jeudi 8 décembre 2016. Un hommage à Asli Erdoğan, à l’intérieur d’une librairie dont je me souvenais, pour y avoir trouvé il y a longtemps les livres de Pasternak. C’était une autre vie où je passais plus souvent par Paris, quand le quatuor des poètes russes commençait à m’emporter dans ses visions écrites du grand drame soviétique. Ce jeudi soir, une lecture des textes d’Asli Erdoğan devait avoir lieu au début de la nuit et c’était un hommage, juste avant la remise du prix Folies d’encre à Nagar Djavadi pour son dernier roman, Désorientale.

IMG_4278.jpgAu fil des ans, Pasternak est devenu un auteur-monument dans mes lectures et à Montreuil, Folies d’encre  était resté le gisement de Ma sœur la vie et du Docteur Jivago. J’y revenais donc le cœur battant, en espérant avoir le temps d’y repérer le livre de Niroz Malek, Le promeneur d’Alep, et puis La Maison d’Haleine, dont Marie Huot m’avait parlé dans une lettre. Pas de chance, ils n’avaient ni l’un ni l’autre. Je voulais lire et je n’avais pas de livre dans mon sac. D’autres tentations attendaient sur les tables des jeunes libraires qui conseillaient d’autres lecteurs autour de moi, et j’ai fini par embarquer Les Portes du néant, un livre d’avril 2015 où Samar Yazbek raconte ses trois voyages en enfer dans la région d’Idlib, à l’intérieur d’une Syrie dévastée. De quoi lire au café en attendant l’heure d’Asli tout à l’heure. Tromper mon impatience avant de venir écouter les mots qu’elle a écrits à Istanbul, seule, donnant l’alerte avant d’être jetée en prison.

Depuis qu’on a lancé cet appel à lire partout les textes d’Asli Erdoğan, je n’ai pas réussi à assister à une lecture. Trop mal organisé, trop loin de Perpignan, d’Ajaccio ou de Belfort, où les premières lectures avaient eu lieu. Alors ce soir, à Folies d’encre pour moi c’est une première. Les libraires ont eu la bonne idée d’inviter Bülent Gündüz, un cinéaste kurde réfugié en France depuis 2001, qui a réalisé Kurdistan, Kurdistan, son dernier film qui a reçu de nombreux prix. C’est lui qui racontera l’histoire d’Asli en expliquant ce qui se passe au Kurdistan et en Turquie. Tant mieux : écoutons ceux qui savent. Et dans la librairie les yeux s’ouvrent. Je crois qu’il y a de l’effroi dans tous ces regards qui apprennent. Qu’il y a aussi la voix profonde de Jean-Marie Ozanne, le fondateur des librairies Folies d’encre qui sont à elles seules une aubaine en banlieue. Sa voix résonne pour raconter l’écriture d’Asli, l’urgence de lire ses livres. Un libraire en action et la librairie s’est remplie. Beaucoup de monde est venu écouter les Fabulous lecteurs de Montreuil. Ils sont cinq. Cinq voix. Hommes et femmes assis dans l’escalier de doite qui mène jusqu’au troisième niveau. Cinq à lire à tour de rôle des phrases qui empoignent. Je ferme les yeux pour écouter leurs voix, entendre aussi les mots d’Asli que j’ai tant lus et relus, depuis un mois.

15356692_1304799412896981_3962537676027750537_nJe sens qu’en moi coule une colère qui a déjà ravagé mon sommeil et mes heures d’écriture. Une mauvaise colère,  beaucoup trop depuis deux ou trois jours. Je n’arrive plus à l’empêcher. Parfois elle m’empoisonne et ma voix tremble, contaminée, impossible à retenir. Quand je parle avec Bülent, je sens que la colère envenime chacune de mes phrases. Plus j’apprends à connaître l’écriture et la vie d’Asli, et plus j’enrage à l’idée qu’elle soit emprisonnée. Déjà 113 jours de prison pour avoir raconté ce qu’ont pu faire les Forces spéciales de la police turque dans les villes kurdes du sud-est, et la menace de ce procès pour lequel, les procureurs d’Istanbul ont réclamé la prison à vie.

Parmi tous ceux qui sont venus écouter, un ami d’Asli, Fabien Tehericsen. Lui aussi est venu de Paris pour prendre des nouvelles de son amie emprisonnée, il porte une chemise rouge et compose une musique inclassable, tissée de jazz et de musique contemporaine ou afghane. Depuis un mois, c’est une réalité que j’ai pu comprendre : Asli a des amis magnifiques, sur tous les fronts, des amis en lutte mais aussi des ennemis. Les ennemis d’Asli sont de la pire espèce, ils sont armés, ils sont nombreux et puissants, ils portent l’uniforme de la police ou de l’armée, ils siègent à l’intérieur des ministères, dans les bureaux d’abrutissement de l’AKP, le parti au pouvoir en Turquie.

Et nous, regardez-nous, nous n’avons que nos livres pour faire face. Nos pauvres livres de rien du tout. Nous sommes comme des enfants rassemblés face aux gardiens de leur prison, sous la surveillance des sales politiciens qui ont asservi les grands médias. Nous pouvons crier alors nous crions. Nous essayons d’apprendre à nous défendre face à ce qui surgit maintenant en Turquie, en Syrie, ce nouveau fascisme qui dispose d’armes et de technologies de surveillance d’une telle sophistication qu’elles permettent des génocides d’un nouveau genre. Des génocides assistés par ordinateur, organisés pour échapper au regard, pour empêcher les récits d’apparaître. Comment affronter ? Nous sommes comme des enfants perdus et enragés, prêts à toutes les bagarres pour démanteler les prisons du nouveau fascisme en Turquie.

 

Une réflexion sur “Journal de lutte, jour 25 : 113 jours de prison pour Asli Erdoğan

  1. « Sur le toit de ce bâtiment ténébreux, il y avait des oiseaux. Depuis des centaines d’années, ces oiseaux, inlassablement, déposaient des branches sèches sur le toit. Un jour, ils avaient amoncelé tant de branches qu’ils crurent que le bâtiment allait céder sous le poids et s’écrouler. Mais le soir tomba et le vent se leva, dispersant impitoyablement les branches. Pourtant, chaque matin, les oiseaux reprenaient leur tâche. » Asli Erdogan, Les oiseaux de bois

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