Le ciel de Turquie

n_94414_1Ouvre les yeux, a-t-elle demandé encore une fois. C’est là que l’écriture s’est recroquevillée, délavée par les pluies qui ne voulaient plus défaire le maléfice du hüzün, la tristesse d’Istanbul tenue à la gorge. Sans l’avoir décidé, elle t’a prévenu qu’elle n’était plus autant en vie qu’avant-hier, ou même l’année dernière quand elle pouvait marcher seule au bout des pentes de Beyoğlu. Avant qu’ils ne fassent d’elle une prisonnière, quand aucun de vos amis n’avait prononcé les mots guerre civile devant toi.

Dans l’ombre de ta voix et dans l’effroi des explosions, la nuit s’est répandue et l’hiver continue dans son ventre. Regarde mieux si tu peux, a-t’elle répété en te montrant, au sud-est, la direction de la guerre en Syrie. C’est loin mais le ciel de Turquie s’est rempli de nuages. Là-bas, de l’autre côté de la frontière, les premières villes s’appellent encore Idleb, Alep, Manbij et Racca. Plus au sud Homs et Palmyre. Des tas de gravats abandonnés aux mouches et aux mercenaires de Daesh. Qu’avons-nous fait pour empêcher les armes d’écrire de nouvelles lois ? Et j’ai vu ses yeux sévir, avant de se débattre dans le silence de la vie rassemblé en poèmes, obsessions noires à l’intérieur des tout derniers poèmes.

Ce n’est pas pour moi que j’ai peur, a-t-elle fini par t’annoncer. La chanson qui passait à la radio appartenait aux années de l’enfance, dans cette langue transfrontalière qui te servait à déchiffrer les journaux : l’amas des faux reflets à l’autre bout du fracas. L’existence d’un plomb presque noir, dans la réminiscence perpétuelle des prisons.

Plus personne n’aurait l’idée de défendre le droit d’être naïf longtemps après l’enfance. Elle et toi, vous avez tenu à témoigner d’une vie violente, abandonnée, une vie de plus en plus sale dans les colonnes de la presse. Et la presse est un fleuve qui t’emporte, toi aussi, enseveli dans les profondeurs des récits qu’elle t’apporte. Juste avant l’estuaire, un fleuve canalisé sous l’intenable mainmise du temps compté.

Regarde mieux si tu peux. Parce qu’après la fonte des icebergs, nous n’aurons plus jamais la même idée du bleu. Aucun journal n’en parlera, tu peux compter là-dessus. Penser encore à la clarté du bleu vivant, comme une utopie cristalline restée un peu vivante entre nos mains – si seulement elle et moi nous parvenons à en faire un poème.

T.

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La nuit à Istanbul, Papa Roncallli Sok © Tieri Briet

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