Dans le visage de Lucie Aubrac

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Lucie Aubrac par Ernest Pignon Ernest

Dans son visage, dans ses écrits, Lucie Aubrac portait quelque chose qui maintenant a disparu du ciel d’Europe. Peut-être que les combattantes kurdes, les femmes de ménage grecques ou les Pussy Riot portent l’esprit de Lucie Aubrac et que nous ne le savons pas. Une rivière souterraine à l’intérieur du ventre des femmes. Peut-être qu’elles, elles en sont conscientes mais qu’elles gardent encore un peu le secret.

Dans la petite chambre d’Istanbul, j’essaie de lire les mots que Lucie Aubrac a écrits . Il y a ce livre, Ils partiront dans l’ivresse,  où elle raconte toute une vie. Sa naissance en 1912. Ses parents vignerons, l’agrégation d’histoire et le mariage avec Raymond Samuel en 1939. Et tout de suite l’occupation nazie et la nécessité de résister, dès 1940. Aubrac sera leur nom de guerre. Avec Jean Cavaillès et son mari, elle crée à Lyon le groupe Libération-sud.  Elle est enceinte, mais elle doit prendre la tête d’un commando de résistants et tendre, le 21 octobre 1943, une embuscade sur le chemin d’une fourgonnette convoyant des prisonniers. Quatre hommes ­ sont libérés, et parmi eux le mari de Lucie. Après la guerre, il y a le Mouvement de la paix, la vie au Maroc et à Rome, son engagement à la Ligue des Droits de l’Homme quand elle revient en France.

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Ali Erdogan par Ernest Pignon Ernest

 

Ils partiront dans l’ivresse, c’était le message codé pour annoncer leur départ à Londres. Hier, Marie Bardet m’envoie une photographie du dessin qu’Ernest Pignon Ernest a fait du visage de Lucie Aubrac. Pour moi c’est un cadeau. Je n’avais jamais vu ce dessin, ce regard noir au milieu de la feuille. Voici quelques jours à peine, Ernest Pignon Ernest avait dessiné le portrait d’Asli et elle n’en savait rien. Un autre cadeau au milieu des épreuves. Je pense au visage de Konstantina Kouneva, dont je n’ai pas le courage d’écrire l’histoire ici. Pas maintenant, au milieu de la nuit, quand les musiques des cafés remontent jusqu’à ma chambre d’insomnie. Qui voudra faire le portrait de cette femme, agressée dans les rues d’Athènes par un fasciste grec, le visage vitriolé, les yeux brûlés par l’acide. Je m’en voulais d’avoir pu oublier son nom. Louise Desrenards me l’a écrit, et je l’ai remerciée. Je recopie son nom à l’intérieur du cahier rouge, pour ne pas l’oublier à nouveau. Konstantina Kouneva. En grec, Κωνσταντίνα Κούνεβα, et j’ai appris que nous avions le même âge, elle et moi.

kouneva-1C’est son récit à elle que je reprends, parce qu’il raconte la barbarie qu’elle a trouvé sur son chemin. «À minuit passé, quand je rentrais du travail, j’ai vu un homme assis sur le pas de la porte, à l’entrée de mon immeuble. Il avait la tête baissée et le bras autour dans une position de souffrance. Je me suis naturellement baissée pour lui venir en aide. C’est sans doute ce qu’il attendait. L’individu s’est soudainement déployé et m’a aspergé le visage… la sensation de brûlure a été instantanée jusqu’au fond de la gorge et ma vue s’est brouillée. J’ai eu à peine le temps de reconnaître la silhouette qui me filait à moto de temps à autre quelques jours auparavant, puis tout est allé très vite…» Il faut lire le portrait qu’a fait d’elle Nadjib Touaibia dans le journal L’Humanité. L’histoire d’une femme de ménage devenue déléguée syndicale, agressée pour avoir tenu tête à ses employeurs en exigeant ses droits, hospitalisée pendant une année avant de devenir députée européenne pour Syriza.

Lucie Aubrac, Asli Erdogan, Marie Bardet, Louise Desrenards et Konstantina Kuneva. Cinq femmes dont j’ai croisé les pensées en marchant seul sous la pluie d’Istanbul, un vendredi d’avant le retour du printemps. Comme une longue tresse dans l’épaisseur des pensées qui sinon s’éparpillent dans les rues. Ce sont des liens précieux à l’intérieur d’une langue devenue étrangère, loin de l’Europe aux anciens parapets. De plus en plus étrangère maintenant que je suis seul dans les parages. En attendant de raconter à nouveau quand j’aurais retrouvé, tout à l’heure à midi, les Mères du samedi, place Galatasaray. Et d’écrire.

T.

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