Quand tu fais l’aventure, c’est comme ça : ou tu deviens sage ou tu deviens fou

Marion Cousin & Gaspar Claus à Convivència, Arles, 15 juillet 2017 - © Tieri Briet

Marion Cousin & Gaspar Claus à Convivència, Arles, 15 juillet 2017 – © Tieri Briet

Ce matin, en lisant le récit d’Enzo qui a fui le Cameroun, traversé le Mali et l’Algérie, survécu en Lybie avant d’embarquer au nord de Tripoli sur un bateau de bois, j’entendais le chant d’une femme par la fenêtre grande ouverte. De loin, à travers les variations du mistral, une voix à la Meredith Monk et les derniers réglages, juste avant le concert de midi. Convivència, c’est le festival dans mon quartier, des musiques de Méditerranée à partager dans la rue, pour commencer, et depuis trois ans sur un parking un peu plus loin qu’on a vidé de ses voitures, sous les platanes où chantent aussi des cigales.

Alors je suis venu pour écouter. Le chant de Marion Cousin et le violoncelle de Gaspar Claus. Des chansons de geste et des chants de travail dans les champs, recueillis à Majorque et Minorque. Ses mains à elle scandent un chant de fauchage, puis un chant de cueillette des olives. Lui joue du violoncelle les yeux fermés et les pieds nus. Sur scène il n’y a rien d’autre, pas besoin. Seulement son chant à elle et ses deux mains qui dansent, son violoncelle à lui les yeux fermés, et parfois une guitare qu’elle utilise comme un tambour. Sa voix est lente, ce sont des mélopées venues des îles, et ses deux mains aussi sont lentes doigts fragiles qui remuent, effleurent, approchent des gestes d’une marionnette à fils. Comme lui, elle a fermé les yeux pour chanter plus profond.

Elle nous raconte l’histoire qu’elle va chanter. Une chanson triste, disent les lèvres très rouges, le récit de la vie d’une jeune femme désirée par son père, jalousée par sa mère, enfermée à double tour et qui n’a, pour apaiser sa soif, que l’eau puisée dans la mer. Elle réclame de l’eau de source à ses frères, à ses sœurs, le chant est sa supplique. Quand son père lui apporte enfin un peu d’eau, il est trop tard et c’est la fin du chant. Une tragédie venue des îles, à l’ouest d’une mer devenue tragédie.

Et puis vient la magie. Commence le chant de la cueillette des amandes à Majorque, qui est aussi un chant d’amour et de désir. Là-bas, les amandes fraîches sont toujours un délice, disent les lèvres de Marion. Les deux musiciens sont rassemblés autour du violoncelle dont ils vont jouer à quatre mains. Avec l’index de la main droite, elle fait vibrer la corde la plus aigüe pendant que son archet à lui, bâton de magicien, fait surgir une voix de femme du violoncelle. C’est un chant à deux voix, la femme aux lèvres rouges et la captive du violoncelle, celle que personne n’a jamais vue dans les coulisses, derrière le rideau rouge. Le soleil dans les arbres entoure l’étrange trio d’un peu de vent. C’est une magie du sud, ramenée de la mer-tragédie et chantée à la douce, à la manière d’un sortilège assez puissant pour protéger les chants perdus de l’amnésie définitive. En écoutant, je pensais à Enzo, naufragé sauvé des eaux et recueilli par l’Aquarius, le bateau de SOS Méditerranée. Je me disais que ces chants étaient pour lui, qu’ils apaiseraient peut-être son âme d’exilé loin des chants de l’Afrique.

Réfugiés à bord de l'Aquarius, le bateau de SOS Méditerranée. Arrivée au port de Saleme, Italie, le 26 mai 2017. © Carlo Hermann, AFP

Réfugiés à bord de l’Aquarius, le bateau de SOS Méditerranée. Arrivée au port de Saleme, Italie, le 26 mai 2017. © Carlo Hermann, AFP

« Quand tu fais l’aventure, c’est comme ça : ou tu deviens sage ou tu deviens fou.» Ce sont les mots d’Enzo qu’a recueillis Marie Rajablat, dans le voyage qui ramenait les naufragés jusqu’en Sicile. Un quart des passagers de l’Aquarius sont des mineurs : des bébés, d’à peine quelques jours parfois, sans compter les trois qui sont nés à bord, des enfants et des adolescents qui ont déjà vécu plusieurs vies, avant d’arriver sur le pont. Eux aussi, les enfants de la mer, les enfants du Sahel, ils vont avoir besoin de chants disparus pour apprendre et grandir dans un monde sans mémoire, incapable d’accueillir.
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Pour lire le témoignage d’Enzo et écouter les chants de Marion Cousin et le violoncelle de Gaspar Claus :

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