Elle, Hanna Krall, la sorcière du reportage qui écrivait contre l’oubli

Hanna Krall, 2016 © Krzysztof Dubiel

Hanna Krall, 2016 © Krzysztof Dubiel

Hanna Krall était passionnée par les gens. Elle racontait leurs vies dans ses articles et au travers de ses récits, c’est l’autre histoire de la Pologne qui s’écrivait malgré la censure. Elle va rédiger ses reportages dans le sillage de Ryszard Kapuściński, entre journalisme et littérature, en s’appliquant à restituer la voix de ses personnages. Une écriture d’ensorceleuse luttant contre l’oubli des vies les plus humbles, et des textes qu’on peut lire en français. «On a tous besoin d’avoir une mémoire et de laisser un souvenir, a expliqué Hanna Krall. Les gens me confiaient leur vie, ils voulaient que je les écoute, que je les comprenne, et que j’écrive sur eux. »

Hanna Krall, Les retours de la mémoire, Albin Michel, 1993, traduit du polonais par Margot Carlier

Hanna Krall, Les retours de la mémoire, Albin Michel, 1993, traduit du polonais par Margot Carlier

Et elle n’a rien fait d’autre, durant sa vie de journaliste et d’écrivain, que de raconter les vies qu’on lui confiait à elle, l’envoyée spéciale de Polytika ou de Res Publica. Ses récits devenaient des preuves, la preuve qu’une vie avait bien eu lieu dont elle avait recueilli toute l’histoire, dont elle tentait d’extirper le sens caché pour qu’en lisant, on comprenne qu’au milieu des brumes et de la grisaille polonaises, chaque existence pouvait prendre l’apparence d’une légende. Ryszard Kapuściński a essayé de mieux définir ce qui rendait l’écriture de Hanna Krall si singulière : Elle aide ses lecteurs « à mieux comprendre ce qui s’est réellement passé. Elle les aide à compatir et à tisser un lien, à la fois émotionnel et rationnel, avec un monde qui aujourd’hui nous échappe et dont la lecture devient de moins en moins aisée.»

Un exemple, quand elle raconte à la première personne La vie enjolivée d’Augustyn Halotta«J’ai vécu de manière à connaître au mieux les quatre éléments : l’eau, la terre, le feu et l’air, et lorsque je les ai tous connus, je me suis dit : Eh bien, j’en aurai des choses à raconter.» Augustyn Halotta a d’abord connu l’eau, en s’engageant dans la marine sur L’ouragan, jusqu’à son naufrage. Il a connu la terre en déportation, au camp de l’île de Rügen où il devait labourer et faire les foins. Ensuite il connut le feu, en devenant sapeur-pompier après la guerre. Puis l’air en travaillant comme gazier à la mine Staszic. Après sa retraite, Augustyn est devenu romancier et a écrit douze romans, dont aucun n’a été publié. Hanna Krall rapporte un de ses écrits : «Mon écriture est simple comme si je taillais un morceau de bois en vue de créer une forme et de lui donner quelques traits artistiques. Je n’y suis encore jamais parvenu.»  Dans l’article de Krall sont racontées les aventures de Gutek, un gars de Silésie qui sert de héros à tous ses romans. «Un roman, ça exige une action captivante», explique Augustyn à la journaliste qui écrit ses paroles. Parce qu’Augustyn est devenu comédien. Il joue le rôle d’un vieux mineur dans un film de Kutz, Les grains du rosaire et continue de vivre avec son chien, ses lapins et ses poules. Dans son jardin, à Bogucice, il a compté 28 arbres, 100 arbustes et 40 rosiers. Augustyn montre à Hanna les oiseaux du jardin : un pigeon, une tourterelle, un pic-vert «et plein d’autres oiseaux».

Hanna Krall et Ryszard KapuscinskiQuand l’article se termine, Augustyn confie à Hanna ce qu’il pense de la vie à Bogucice. «On est toujours libre de réfléchir. Les pensées sont la propriété exclusive de l’individu. En pensée, il est possible de construire des maisons sans béton ou de s’opposer à ceux qui viennent vous expulser.» Et peu à peu, en six pages à peine, Augustyn devient lui-même le personnage d’un livre, haut en couleurs et chargé de nuances, à la manière des personnages que nous restitue Svetlana Alexievitch dans La Fin de l’homme rouge, ou ceux des films de Kieslowski, pour qui Hanna Krall a travaillé comme scénariste.

Dans un autre livre de Hanna Krall, Preuves d’existence, on trouve l’histoire de Malgorzata B., employée aux archives qui naquit dans une prison, se maria deux fois avant de prendre l’habitude de boire les jours un demi-litre de vodka. «Elle a un chien mélancolique, habité par l’âme de son premier mari qui s’est suicidé.» Malgorzata a été embauchée pour travailler aux archives de l’Institut historique juif de Varsovie. C’est là qu’elle veille sur les histoires des survivants et des disparus du ghetto, pour répondre aux lettres et aux appels de tous ceux qui, du monde entier, sont à la recherche d’une lettre ou d’une photo laissée par l’être aimé parmi les cendres et les décombres, dans l’espoir insensé que l’être aimé a survécu. Malgorzata veille sur les histoires des disparus du ghetto comme Hanna veille sur les histoires des Polonais qui ont subi la chappe de plomb communiste des années 70 et 80. Malgorzata répond aux gens qui cherchent une trace de leurs chers disparus, mais qui s’occupe aujourd’hui des vies disparues d’une Pologne oubliée, celle du général Jaruzelski et du syndicat NSZZ Solidarność ? Ces vies sont dans les reportages de Hanna Krall, leurs couleurs n’ont pas passé malgré la grisaille qui les cerne. Margot Carlier les a traduites en français et rassemblées en recueils. Des existences menacées de sombrer dans l’oubli, si nous ne prenons pas soin de les lire, de les raconter à notre tour, comme j’essaie de le faire ici, en reprenant les histoires d’Augustyn et Malgorzata à l’intérieur d’un cahier rouge.

« Je n’ai pas le devoir d’informer, répétait Hanna Krall quand elle rencontrait ses lecteurs. Je ne saurais plus parler de six millions de morts, sinon pour dire qu’un tel portait un pull rouge le jour de l’insurrection du ghetto, qu’une telle aimait danser le fox-trot ou raffolait du muguet.» Et c’est précisément cela, passer une vie à écrire contre l’oubli d’autres vies que la sienne. Des dizaines de voix se mêlent, celles de simples polonais qui forment un chœur proche des voix que rassemble Svletana Alexievitch en Ukraine, en Biélorussie et en Russie.

Dans un entretien avec Jean-Yves Pottel, Hanna Krall s’en explique : « En fait, je luttais contre cette réalité en écrivant des textes moins ennuyeux que le monde qui les entourait. J’essayais de traiter des sentiments que chacun partageait, de ce que Kieślowski appelait le «surplus métaphysique». L’amour, la peur, le courage, le bien ou le mal, sont de très grands sujets de reportages. Mais, bien sûr, l’amour passe mieux. La peur, par exemple, était un thème immédiatement bloqué par la censure.»

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Ouvrages de Hanna Krall en français :

  • Les Retours de la mémoire, Albin Michel, 1993
  • La Sous-locataire, Éditions de l’Aube, 1994
  • Preuves d’existence, Autrement, 1998
  • Là-bas, il n’y a plus de rivière, Gallimard, 2000
  • Danse aux noces des autres, Gallimard, 2003
  • Prendre le bon Dieu de vitesse, Gallimard, 2005
  • Tu es donc Daniel, Interférences, 2008
  • Le Roi de cœur,  Gallimard, 2008
  • Ryszard Kapuściński & Hanna Krall, La mer dans une goutte d’eau, Reportages réunis et présentés par Margot Carlier, Éditions Noir sur Blanc, 2016

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