Le dernier poème de Javier Sicilia et la lutte continue…

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Javier Sicilia

Dans sa vie d’avant, Javier Sicilia était poète. Et puis le samedi 2 avril 2011, sur la place de Cuernavaca, au sud de Mexico, il a lu son dernier poème en annonçant que c’était terminé, la poésie en lui n’existait plus parce qu’avant tout, il avait un combat politique à mener. En quête de justice et de paix pour le Mexique. «La société mexicaine a longtemps vécu terrorisée, épuisée et soumise à une propagande belliqueuse, a-t-il expliqué après avoir lu son dernier poème. Jusqu’au 28 mars 2011, où ils ont assassiné mon fils et six autres personnes. Alors a commencé un mouvement, dont j’ai été la voix douloureuse, qui a articulé les luttes, ouvert un espace, donné une visibilité et une voix aux victimes de la violence. »

Le monde n’est plus digne de parole.
Ils l’ont étouffée à l’intérieur de nous.
Comme ils t’ont asphyxié.
Comme ils t’ont déchiré les poumons.
Et cette douleur ne me quitte pas.
Seul le monde reste.
À cause du silence des justes.
Seulement à cause de ton silence et de mon silence, Juanelo…
Voici mon dernier poème, je ne peux plus écrire de la poésie…
La poésie en moi n’existe plus.

Poète avant tout mais aussi romancier, essayiste, scénariste et journaliste, Javier Sicilia est un homme de l’écrit qui a brutalement arrêté d’écrire après l’enlèvement, les tortures et l’assassinat de son fils et de six autres personnes par un cartel de narcotrafiquants. Tout arrêter pour combattre la violence criminelle qui s’est répandue partout au Mexique. Les sept cadavres avaient été retrouvés par la police, pieds et poings liés dans une voiture abandonnée en pleine rue. Six ans après, le crime est resté impuni comme c’est souvent la règle au Mexique. Et pourtant, le 5 mai 2011,  Javier Sicilia a organisé une grande marche depuis la ville de Cuernavaca pour arriver le 8 mai, avec plus de 85 000 personnes, à la Grand-Place de Mexico. Une marche soutenue non seulement par le sous-commandant Marcos et les zapatistes du Chiapas, mais aussi par les insurgés du Guerrero et les manifestants de San Salvador Atenco.

Javier Sicilia en couverture de Proceso, mai 2011

Javier Sicilia en couverture de Proceso, mai 2011

Avec plus de 300 000 meurtres, plus de 23 000 disparitions et près d’un million de déplacés, la guerre contre le narcotrafic, décidée en 2006 par le président mexicain Felipe Calderón est l’un des conflits les plus meurtriers de la planète pour ces dix dernières années. « La société mexicaine a longtemps vécu terrorisée, épuisée et soumise à une propagande belliqueuse. Jusqu’au 28 mars 2011, où ils ont assassiné mon fils et six autres personnes, continue-t-il. Alors a commencé un mouvement, dont j’ai été la voix douloureuse, qui a articulé les luttes, ouvert un espace, donné une visibilité et une voix aux victimes de la violence. »

Deux ans plus tard, en 2013, Javier Sicilia essaie de mieux nommer l’ennemi qu’il essaie de combattre : «Ce qui se passe au Mexique est un miroir dans lequel nous devons commencer à regarder la société dans son ensemble. C’est une nouvelle forme de totalitarisme, basé sur l’empire de l’argent, du consumérisme, des grands capitaux. Comme au Mexique il n’y avait pas d’équilibre politique, cela a été dévastateur.»

Son discours est devenu plus radical encore : « En regardant mon pays, je pense qu’une mosaïque de peuples et de cultures pourraient s’unir d’une autre manière. C’est le rêve d’autonomie de Gandhi, le même que celui des zapatistesIl faut donc trouver un nouveau pacte social, une nouvelle manière de construire la démocratie, la vie politique… et refonder la constitution, non pas à partir de l’élite, mais à partir de la base populaire, avec les absents d’aujourd’hui : les paysans, les indiens, les homosexuels, les victimes, l’environnement aussi, tous considérés comme sujets politiques. Nos liens doivent déterminer la constitution, pas le contraire.»

« La grande manquante, depuis la révolution, c’est la fraternité, c’est-à-dire l’amour… Et la résistance. Je la vois comme une image : allumer une bougie au milieu de la nuit. Une lumière allumée dans l’obscurité fait une différence énorme. Toute résistance est un point de lumière.»

En 2011, la lettre ouverte qu’il avait écrite aux autorités et aux narcotrafiquants se terminait par ces mots : «Il n’y a pas de vie sans persuasion et sans paix, écrivait Albert Camus, et le Mexique aujourd’hui ne connaît que l’intimidation, la souffrance, la méfiance, la peur qu’un jour un fils ou une fille d’une autre famille ne soit avili et assassiné. Nous ne pouvons plus accepter, comme c’est déjà le cas aujourd’hui, que la mort ne soit qu’une affaire de statistiques à laquelle nous devrions tous nous habituer. Il est grand temps de rendre sa dignité à notre pays.»

Ces deux dernières années, Javier Sicilia a participé aux fouilles et aux exhumations de plusieurs fosses communes récentes, continuant d’alerter et allant jusqu’à parler de crimes d’État et de crimes contre l’humanité. Avec plus d’une centaine d’organisations mexicaines et la Fédération Internationale des Ligues des Droits de l’Homme, Javier Sicilia se bat pour que la Cour Pénale Internationale de La Haye se saisisse du dossier et reconnaisse qu’il s’agit bien de crimes contre l’humanité, de manière à obliger l’État mexicain à répondre de crimes de masse restés impunis. De plus en plus de preuves attestent que les fonctionnaires de la police fédérale et de l’armée sont impliqués dans ces meurtres et ces disparitions.

Les avocats et les juristes qui travaillent à la rédaction de ce dossier pour la Cour Pénale Internationale sont eux-mêmes placés sous haute surveillance, s’estimant menacés par la police fédérale. «Les gens disparaissent parce qu’un modèle de terreur a été mis en place par le cartel de Los Zetas, explique Miquel Chamberlin, l’un de ces juristes. Afin de contrôler la population, Los Zetas a inventé un genre nouveau de criminalité. Ils ne se contentent plus de faire passer de la drogue aux Etats-Unis, ils ont aussi commencé à mettre la main sur les affaires locales, à vendre de la drogue sur place, à imposer leurs conditions aux petites entreprises. Ils se sont mis à faire payer la sécurité et à contrôler les polices municipales qui leur permettaient de surveiller ceux qu’ils considéraient comme leurs ennemis. Avec la disparition, ils ont trouvé un mode de terreur généralisée pour que la population obéisse. Le tout a été permis par les hautes instances de l’État et de la Fédération.»

Javier Sicilia, image tirée du film Mexique, justice pour les disparus

Javier Sicilia, image tirée du film Mexique, justice pour les disparus

C’est contre ce système que Javier Sicilia continue d’alerter, utilisant autant qu’il peut la presse d’opposition et la presse catholique. Mais les mots du poète, pas plus que les enquêtes des juristes mexicains ne semblent suffire à convaincre Emeric Rogier, chef des analystes pour les ouvertures d’enquête au bureau du procureur de la Cour Pénale Internationale. Javier Sicilia continue de lire les poèmes de Saint Jean de la Croix et de Luis Cernuda, d’y chercher la force de continuer le combat qu’il mène depuis plus de six ans maintenant. «Après tout ce que nous avons fait, fouiller le sol du pays, rendre visible ce qui était caché, parler avec le président, débattre publiquement, parler avec tous les pouvoirs en place, pactiser avec eux, nous n’avons pas trouvé une seule once de paix, de justice, rien. Le pays est plein de ce genre de terrains vagues, avec des centaines et des centaines de cadavres. Il faut les exhumer. Et ça nous l’avons fait ici. Les honorer. Découvrir leurs identités afin de les rendre à leurs familles. Un pays qui ne peut faire cela pour se réconcilier avec lui-même, c’est un pays qui n’existe déjà plus.» Devant la caméra de Patrick Remacle et André Chandelle, la voix de l’ancien poète s’aggrave encore un peu : «Je pense que si la communauté internationale ne prend aucune mesure ici ou ailleurs afin que ce pays retrouve la paix et la justice, alors elle sera complice du crime. Ce que nous vivons au Mexique n’est pas propre au Mexique. C’est une affaire humanitaire, qui engage les êtres humains du monde  entier.» Ces dernières paroles sont tirées du film de P. Remacle et A. Chandelle, Mexique, justice pour les disparus, réalisé en 2016. Elles disent à quel point la société civile mexicaine a besoin maintenant de notre compréhension, et d’une solidarité au moins aussi active qu’intransigeante.

 

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