Taha Muhammad Ali : des poèmes pour raconter Saffuriyya, avant le soir du 15 juillet 1948

Une rivière à Saffuriya - Photo Jonathan Cook

Une rivière à Saffuriya, le village de Taha Muhammad Ali – Photo Jonathan Cook

À Oussama Shikho

C’est en lisant une chronique d’Aslı Erdoğan que j’ai découvert le nom de Taha Muhammad Ali, un poète palestinien chassé de son village quand il était enfant, le soir du 15 juillet 1948. Aslı ne dit presque rien de son histoire, seulement qu’il est autodidacte et qu’elle a trouvé un de ses poèmes dans un livre d’Ilan Pappé, Le nettoyage ethnique de la Palestine. Puis elle recopie les cinq vers du poème, en expliquant seulement qu’il a été écrit dans un camp de réfugiés palestiniens.

Nous ne pouvons faire le deuil des adieux.
Le temps et les larmes manquent…
Le souvenir même nous fait défaut.
Puis nous éclatons en sanglots.
Ainsi faisons-nous nos adieux.

Taha Muhammad Ali lisant son poème «Abd el-Hadi combat une superpuissance» en 2008, devant la caméra de Pamela Robertson-Pearce

Taha Muhammad Ali lisant son poème «Abd el-Hadi combat une superpuissance» en 2008, devant la caméra de Pamela Robertson-Pearce

Le dernier vers est devenu le titre de sa chronique, Ainsi faisons-nous nos adieux. Une de ces chroniques qu’elle écrivait chaque semaine pour Özgür Gündem, un journal d’Istanbul qui sera interdit de parution, le 16 août 2016, accusé de relayer la propagande des terroristes kurdes du PKK, le Parti des Travailleurs du Kurdistan qui mène une guerilla contre l’État turc. C’est un poème très simple pour une très belle chronique, où Aslı Erdoğan établit une équivalence entre l’acte d’écrire et «une longue, très longue lettre d’adieux destinée à demeurer sans réponse.»

Je me suis demandé qui était ce poète palestinien, et si d’autres de ses poèmes avaient déjà été traduits en français.  J’ai d’abord trouvé un seul poème, sur un site dédié aux poètes palestiniens. J’ai pensé que j’avais de la chance.

Quarante ans après la destruction d’un village

Le passé sommeille à côté de moi
Comme le tintement
Près de sa grand-mère la cloche.
L’ amertume me poursuit
Comme les poussins poursuivent
Leur mère la poule.
Et l’horizon…
Cette paupière fermée
Sur le sable et le sang,
Que t’a-t-il laissé ?
Et quelle promesse t’a-t-il fait ?

 

Taha Muhammad Ali, Une Migration sans fin, éditions Galaade, 2012.

Taha Muhammad Ali, Une Migration sans fin, éditions Galaade, 2012.

Ce village, c’est Saffuriya, construit sur les ruines de Sepphoris, une ville antique de Galilée, au nord de Nazareth. En juillet 1948, les troupes israéliennes occupèrent le sud de la Galilée. Elles chassèrent les paysans arabes de Saffuriya et d’une vingtaine d’autres villages, au cours de l’Opération Dekel. Le début de l’exil pour la famille de Taha Muhammad Ali, et l’origine des poèmes pour Taha, qui racontera sa vie de rescapé avec des mots aussi simples que possible et notre chance, c’est que les éditions Galaade aient pu les rassembler à l’intérieur d’un recueil, Une Migration sans fin, traduits en français par Antoine Jockey. Le plus étonnant, c’est qu’Antoine Jockey soit venu à Sète en juillet 2012, pour rendre hommage à Taha Muhammad Ali au festival Voix Vives, dans cette petite ville où je suis en train d’écrire ces lignes et de lire ses poèmes. Le poète palestinien venait de mourir, huit mois plus tôt à Nazareth. Et je me dis qu’Une Migration sans fin, c’est précisément le destin que vit Aslı Erdoğan aujourd’hui, exilée en Allemagne depuis qu’elle a pu récupérer son passeport, d’abord confisqué par la police turque quand elle avait été arrêtée au mois d’août 2016.

Le poème le plus connu de Muhammad Ali a été publié en 1973. Aslı Erdoğan avait cinq ans et elle venait d’apprendre à lire; elle raconte aujourd’hui que cette année-là, elle écrivait elle aussi des poèmes, ceux d’une enfant d’Istanbul qui passera toute sa vie à écrire. Le poème de Muhammad Ali s’appelle Abd el-Hadi combat une superpuissance. Il s’inspire d’un reportage radiophonique sur des villageois égyptiens s’efforçant de vendre du Coca-Cola aux marines américains de l’USS Enterprise dans le canal de Suez. Ce personnage, Abd el-Hadi, est un simple fellah égyptien, emblématique des êtres simples et très réels que les poèmes de Taha Muhammad Ali s’attachent à raconter  :

Abd el-Hadi combat une superpuissance

De toute sa vie
Il n’a ni lu ni écrit.
De toute sa vie
Il n’a coupé un arbre
Ni égorgé une vache.
De toute sa vie, il n’a parlé sur le dos
Du New York Times,
Il n’a élevé la voix sur personne
Sauf pour dire :
“Entrez, s’il vous plaît,
Par Dieu vous ne pouvez refuser.”
Malgré cela,
Sa cause est perdue,
Sa situation
Est désespérée
Et son droit un grain de sel
Tombé dans l’océan.
Mesdames, Messieurs :
Sur son ennemi mon client ne sait rien.
Et je vous assure
Que s’il croisait les marins de l’Enterprise
Il leur servirait une omelette
Et du fromage blanc !

Adina Hoffman, My Happiness bears no relation to happiness. A poet's life in the palestinian century. Yale University Press, mars 2010.

Adina Hoffman, My Happiness bears no relation to happiness. A poet’s life in the palestinian century. Yale University Press, mars 2010.

Par chance, il existe une biographie qui raconte l’existence de Taha Muhammad Ali. Écrite par Adina Hoffman, elle a été publiée aux Etats-Unis en 2010 et n’a pas été traduite en français. On y apprend que le soir du 15 juillet 1948, deux mois après la création officielle de l’État d’Israël, Taha rompit le jeûne du ramadan par un repas traditionnel, puis sortit faire paître son nouveau troupeau de seize chevreaux dans les collines entourant le village. Il n’avait que dix-sept ans et il marchait depuis environ cinq minutes quand il «entendit un étrange vrombissement, un bruit sourd, quelque chose qui tournait dans l’air au-dessus de lui. Quand le son se fit sifflement puis grondement, il vit un éclair brillant, perçut un fracas et un tremblement, puis un autre – puis ce ne fut plus que verre brisé, fumée, cris au loin, gémissements proches, des gens qui couraient, des enfants qui pleuraient… et les seize chevreaux qui glapissaient de terreur en s’éparpillant ».

Taha retrouva sa famille qui avait fui elle aussi Saffuriyya, et ils se joignirent à ces milliers de paysans qui venaient d’initier le long exode palestinien vers la Syrie, la Jordanie et le Liban. Ce que les Palestiniens appellent nakba, la catastrophe. Après deux jours et deux nuits de marche, ils arrivèrent au Liban. Grâce à ses économies, Taha peut d’abord épargner à sa famille les conditions les plus dégradantes des camps de réfugiés surpeuplés. Mais la mort de sa dernière sœur et l’immense chagrin de sa mère finirent de rendre une situation précaire proprement insupportable. Un an plus tard, Taha rentrait clandestinement en Israël avec sa famille, à Nazareth, laissant derrière lui sa fiancée Amira. Il l’attendra près de dix ans avant d’apprendre qu’elle avait fini par en épouser un autre.

My Happiness Bears No Relation to Happiness – Mon bonheur n’a rien à voir avec le bonheur – reste la première biographie complète d’un poète palestinien qu’on puisse lire en anglais. La réussite de ce livre tient au fait qu’il ne retrace pas seulement la vie et l’œuvre de Taha Muhammad Ali, et raconte à l’intérieur du même récit le destin de toute une communauté d’exilés, les Arabes israéliens, Palestiniens possédant la citoyenneté israélienne et qui représentent presque un cinquième de la population de l’État hébreu.

Avertissement

Aux amateurs de chasse
Aux passionnés de tir
Ne pointez pas vos fusils
Sur mon bonheur,
Il ne vaut pas
Le prix de la cartouche
(Ce serait du gaspillage)
Car ce qui vous semble
Agile et élégant
Comme une gazelle,
Fuyant dans tous les sens
Comme une perdrix,
N’est pas le bonheur.
Croyez-moi :
Mon bonheur
N’a rien à voir avec le bonheur. 

Taha Muhammad Ali lisant son poème «Abd el-Hadi combat une superpuissance» en 2008, devant la caméra de Pamela Robertson-Pearce

Taha Muhammad Ali lisant son poème «Abd el-Hadi combat une superpuissance» en 2008, devant la caméra de Pamela Robertson-Pearce

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Les mots d’Akhmatova qu’apporte Sophie Benech

Анна Ахматова - Anna Akhmatova

Анна Ахматова – Anna Akhmatova

Les mots de Sophie Benech, lundi 5 mars 2018, sur son mur. Rien d’autre.
Pas besoin.

Le 5 mars 1953, mourait Staline. C’est aussi un 5 mars, mais en 1966, qu’est morte Anna Akhmatova.
Elle lui avait survécu 13 ans. Elle avait eu cette chance.
Et aujourd’hui, c’est à elle que je préfère penser. Certains laissent derrière eux des cadavres et la mort, d’autres des poèmes et la beauté.

Ржавеет золото и истлевает сталь,
Крошится мрамор — к смерти все готово.
Всего прочнее на земле печаль
И долговечней — царственное слово.

L’or se couvre de rouille, l’acier tombe en poussière,
Et le marbre s’effrite. Tout est prêt pour la mort.
Ce qui résiste le mieux sur terre, c’est la tristesse,
Et ce qui restera, c’est la Parole souveraine.

Анна Ахматова - Anna Akhmatova

Анна Ахматова – Anna Akhmatova

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( ★ Vraiment rien d’autre.
Pas besoin.)
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Entre autres livres, Sophie Benech a traduit Requiem,  d’Anna Akhmatova, aux éditions Interférences :
En Russie, à la fin des années trente, parmi les millions d’innocents arrêtés qui disparaissent dans les cachots et dans les camps, il y a le fils d’Anna Akhmatova, un des grands poètes russes du siècle. Elle compose alors des poèmes qu’elle n’ose même pas confier au papier : des amis sûrs les apprennent par coeur et, pendant des années, se les récitent régulièrement pour ne pas les oublier. En évoquant sa tragédie personnelle, Akhmatova parle au nom de toutes les victimes, et aussi de toutes les femmes qui, comme elle, ont fait la queue pendant des semaines et des mois devant les prisons. Ses vers «formés des pauvres mots recueillis sur leurs lèvres», comptent parmi les plus poignants de la littérature russe. Les dizaines de millions de voix étouffées et brisées qui, grâce à elle, traversent l’espace et le temps pour parvenir jusqu’à nous, résonneront encore longtemps dans la mémoire de la Russie.

 

Les noms de Suada Dilberović et Olga Sučić à l’intérieur des livres

Carte de l'Herzégovine en 1875

Carte de l’Herzégovine en 1875

Dans leur livre sur la Bosnie, Isabelle Wesselingh et Arnaud Vaulerin ont raconté comment le siège de Sarajevo avait pu commencer, en 1992. «Le 6 avril, la Communauté économique européenne reconnaît officiellement l’indépendance de la Bosnie-Herzégovine. Le même jour, plus de soixante mille personnes descendent à nouveau dans la rue à Sarajevo, pour la paix. Postés sur les toits, les hommes de Radovan Karadzic tirent sur cette foule opposée à leurs projets et fière du caractère multiethnique de la Bosnie. Une étudiante est tuée sur le coup. La guerre de Bosnie a commencé.»

Pourtant, les deux journalistes ne donnent pas son nom, et son nom manque à leur récit. C’est dans «Les gravats et les étoiles» que j’ai trouvé le nom de l’étudiante assassinée. Valérie Zenatti y raconte son expérience d’apprentie journaliste pendant le siège de Sarajevo :

Deux portraits de Suada Dilberović

Deux portraits de Suada Dilberović

En une dizaine de lignes, à peine, Valérie Zenatti parvient à faire exister le visage et la mémoire de Suada Dilberović, et je crois que ça suffit à établir toute la puissance de la littérature. Et sa nécessité dans un monde où l’info accélère. Comme Valérie Zenatti, j’avais oublié le nom de l’étudiante assassinée par les soldats du général Ratko Mladić. Je me souvenais seulement qu’un pont portait son nom désormais, à l’endroit même où elle avait été frappée. En faisant des recherches à mon tour, j’appris qu’elle était née le 24 mai 1968, à Dubrovnik, au sein d’une famille bosniaque musulmane. Elle avait quatre ans de moins que moi et nous étions nés précisément le même jour, le 24 mai.

Sarajevo, stèle en mémoire de Suada Dilberović et Olga Sučić

Sarajevo, stèle en mémoire de Suada Dilberović et Olga Sučić

Mais j’appris aussi qu’une deuxième jeune femme avait été tuée ce jour-là, qu’on oublie régulièrement de mentionner. Elle s’appelait Olga Sučić, elle était Croate et en réalité, l’ancien pont Vrbanja porte maintenant leurs deux noms. Je n’ai pas trouvé de photo du visage d’Olga Sučić et malgré mes recherches, j’ai seulement appris qu’elle était née en 1958 et qu’en 1992, elle n’était plus étudiante mais secrétaire au Parlement. Elle travaillait ce jour-là, et elle avait quitté son poste pour rejoindre les manifestants. Avec eux, elle criait «Nous sommes Sarajevo ! Nous sommes pour la paix !» quand une balle l’a atteinte.

Quelques minutes auparavant, un journaliste s’était approché d’Olga Sučić pour lui demander pourquoi elle était là. Sa caméra a filmé son visage, enregistré sa voix pendant qu’elle répondait. «Je suis la mère de deux enfants et je défendrai cette ville.» C’était quelques minutes avant les premiers coups de feu qui tuèrent Suada Dilberović sur le coup, son corps gisant sur le bitume pendant que la foule se dispersait, paniquée. Olga Sučić a été blessée, elle s’est rendue à l’hôpital où elle n’est morte que quelques heures plus tard. Le soir, les journaux télévisés et les radios de toute l’ex-Yougoslavie racontent la fusillade du pont Vrbanja, en mentionnant seulement le nom de Suada Dilberović. Aucun journaliste ne sait qu’une autre victime vient de mourir à l’hôpital et dans les jours qui suivront, les agences de presse européennes ne feront pas davantage mention d’Olga Sučić.

Et l’autre fonction de la littérature, je crois, c’est de ramener par l’écriture le nom des oubliés à la surface de nos consciences. Et d’inscrire à présent le nom d’Olga Sučić à côté du nom et du visage de Suada Dilberović.

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  • Isabelle Wesselingh et Arnaud Vaulerin, Bosnie, la Mémoire à vif, Buchet-Chastel, 2003 – p. 42
  • Valérie Zenatti, Les gravats et les étoiles, dans L’Aventure, le choix d’une vie, Editions Points, 2017.

Nâzim Hikmet, une autobiographie

Nazim Hikmet en exil

Nâzim Hikmet en exil

Autobiographie, c’est un poème que Nâzim Hikmet avait écrit le 11 septembre 1961, à Berlin-Est, dévoré de nostalgie pour la Turquie dont il s’était exilé dix ans plus tôt. Autobiographie a été écrit deux ans à peine avant sa mort, à Moscou, puis adapté par Charles Dobzynski et Nâzim Hikmet, qui parlait français, pour l’Anthologie poétique de Hikmet qu’avait finalement éditée Temps Actuels, en 1982.

Avant son exil en URSS, Nâzim Hikmet avait passé quinze ans de sa vie à l’ombre des prisons turques, où il avait mené deux grèves de la faim. Tristan Tzara : «Les plus belles années de sa vie, Nâzim les a passées en prison, où il n’a cessé d’écrire des poèmes.» Finalement déchu de la nationalité turque, il était devenu citoyen polonais et avait vécu ses dernières années à Moscou.

AUTOBIOGRAPHIE

Je suis né en 1902
Je ne suis jamais revenu dans ma ville natale
Je n’aime pas les retours.
À l’âge de trois ans à Alep, je fis profession de petit-fils de pacha
à dix-neuf ans, d’étudiant à l’université communiste de Moscou
à quarante-neuf ans à Moscou, d’invité du Comité central,
et depuis ma quatorzième année, j’exerce le métier de poète.

Il y a des gens qui connaissent les diverses variétés de poissons moi celles des séparations.
Il y a des gens qui peuvent citer par cœur le nom des étoiles, moi ceux des nostalgies.

J’ai été locataire et des prisons et des grands hôtels,
J’ai connu la faim et aussi la grève de la faim et il n’est pas de mets dont j’ignore le goût.
Quand j’ai atteint trente ans on a voulu me pendre,
à ma quarante huitième année on a voulu me donner le Prix mondial de la Paix
et on me l’a donné.
Au cours de ma trente-sixième année, j’ai parcouru en six mois quatre mètres carrés de béton.
Dans ma cinquante-neuvième année j’ai volé de Prague à La Havane en dix-huit heures.
Je n’ai pas vu Lénine, mais j’ai monté la garde près de son catafalque en 1924.
En 1961 le mausolée que je visite, ce sont ses livres.
On s’est efforcé de me détacher de mon Parti
ça n’a pas marché
Je n’ai pas été écrasé sous les idoles qui tombent.
En 1951 sur une mer, en compagnie d’un camarade, j’ai marché vers la mort.
En 1952, le cœur fêlé, j’ai attendu la mort quatre mois allongé sur le dos.

J’ai été fou de jalousie des femmes que j’ai aimées.
Je n’ai même pas envié Charlot pour un iota.
J’ai trompé mes femmes
Mais je n’ai jamais médit derrière le dos de mes amis.

J’ai bu sans devenir ivrogne,
Par bonheur, j’ai toujours gagné mon pain à la sueur de mon front.
Si j’ai menti c’est qu’il m’est arrivé d’avoir honte pour autrui,
J’ai menti pour ne pas peiner un autre,
Mais j’ai aussi menti sans raison.

J’ai pris le train, l’avion, l’automobile,
la plupart des gens ne peuvent les prendre.
Je suis allé à l’opéra
la plupart des gens ne peuvent y aller et en ignorent même le nom,
Mais là où vont la plupart des gens, je n’y suis pas allé depuis 1921 :
à la Mosquée, à l’église, à la synagogue, au temple, chez le sorcier,
mais j’ai lu quelquefois dans le marc de café.

On m’imprime dans trente ou quarante langues
mais en Turquie je suis interdit dans ma propre langue.

Je n’ai pas eu de cancer jusqu’à présent,
On n’est pas obligé de l’avoir
je ne serai pas Premier ministre, etc.
et je n’ai aucun penchant pour ce genre d’occupation.

Je n’ai pas fait la guerre,
Je ne suis pas descendu la nuit dans les abris,
Je n’étais pas sur les routes d’exode, sous les avions volant en rase-mottes,
mais à l’approche de la soixantaine je suis tombé amoureux.
En bref, camarade,
aujourd’hui à Berlin, crevant de nostalgie comme un chien,
Je ne puis dire que j’ai vécu comme un homme
mais le temps qu’il me reste à vivre,
et ce qui pourra m’arriver
qui le sait ?

Nâzim Hikmet,
écrit le 11 septembre 1961 à Berlin-Est.

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Ahmet Altan, la main de Shakespeare dans la prison de Silivri

Ahmet Altan par Marc Melki

Ahmet Altan photographié par Marc Melki

À İlhan Sami Çomak, poète kurde emprisonné depuis vingt trois ans dans la prison de Kiklar, en Turquie.

L’eau du puits a gelé dans la nuit et Ahmet Altan a été condamné à mourir en prison. La nuit peut continuer maintenant, le gel peut rendre l’eau presque aussi dure que la pierre mais Ahmet Altan est écrivain avant tout, un écrivain acharné et il continuera d’écrire du fond de sa cellule, dans la prison de Silivri jusqu’au jour de sa mort. Obstinément.

Aux juges et aux procureurs qui l’accusent, il a répondu par écrit en les accusant à son tour d’appartenir à un appareil judiciaire déjà mort en Turquie, et que l’odeur de ce cadavre empestait l’air que respirait le peuple turc. Ahmet Altan n’a pas peur quand il écrit. De quoi aurait-il peur quand le reis turc, dans son palais présidentiel, a exigé que l’écrivain et son jeune frère soient condamnés à perpétuité tous les deux ?

Dans la prison de Silivri où les deux frères sont enfermés depuis des mois, au milieu de milliers d’autres innocents qui sont professeurs, écrivains, journalistes ou militants pacifistes, Ahmet Altan continue d’écrire et dans sa main, c’est la main de Shakespeare qui revient pour mieux nous mettre en garde. La guerre civile est pour demain, ont-ils prédit tous les deux. Et le chaos se prépare en Turquie.

« Erdoğan, prends garde au silence.
Les yeux des enfants affamés habitent à l’intérieur de ce silence.
[…] Comment étoufferez-vous ce silence.
Une société toute entière vit dans le malheur.»

Erdoğan est venu porter la mort jusqu’en France, en janvier, et si nous laissons mourir un seul écrivain en prison, c’est que la mort aura fait sa besogne jusqu’au bout. Les mots de l’écriture sont puissants. Ils portent le pouvoir d’empêcher la mort de régner. Sur quoi pourrions-nous écrire d’autre, quand un seul romancier est condamné à mourir en prison ? La littérature a forgé ce pouvoir de réveiller nos consciences, de nous tenir en alerte, en colère, en guerre contre la mort. Alors écrivons contre Erdoğan, contre la maladie de la mort qui règne à Ankara, contre la mort des romanciers et des poètes à l’intérieur des prisons turques.
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