Philippe Lançon, un livre pour rester là où l’événement a eu lieu

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Une phrase de Philippe Lançon peinte sur un mur d’Arles.

Le jour ne s’est toujours pas levé mais les oiseaux l’attendent. Ils sont déjà prêts, à l’abri de la pluie sous l’épaisseur des feuillages. Ils préparent le premier chant et j’attends leur signal, attentif à chaque mouvement d’ailes à travers l’ombre des arbres, là où j’ai trouvé un refuge moi aussi. Drôles d’oiseaux noirs dans le noir d’avant l’aube : ils semblent avoir accepté ma présence immobile auprès d’eux et je leur en suis reconnaissant.

Aux premières lueurs, tout à l’heure, je continuerai de lire la douloureuse histoire qu’avait écrite Philippe Lançon. Depuis cinq jours, j’habitais dans son livre, le roman d’un blessé de guerre qui avait peu à peu transformé mon regard sur les corps, à propos de cette fragile ligne de démarcation qui sépare les corps des vivants de ceux qui sont morts. On oublie souvent que c’est dans ce fragile interstice qu’opèrent les équipes d’un bloc chirurgical. « Les romans de chirurgie sont des romans de chevalerie», écrit Philippe Lançon.

La pluie ne cessait pas. Au lieu de continuer à lire j’ai marché jusqu’à la mer, retiré mes vêtements pour traverser la ligne des premières vagues et nager vers le large. Sous l’eau, c’était un autre silence où les phrases du journaliste devenu romancier revenaient me parler.

« Quand on est reporter, avait-il écrit, il faut rester là où l’événement a lieu, et le faire si possible du côté des faibles, des inconnus, des gens ordinaires pris dans une situation extraordinaire, pour leur donner un nom et le maximum de vie au moment où une puissance quelconque cherche à leur ôter.»

Philippe Lançon, Le Lambeau, Gallimard, avril 2018

Philippe Lançon, Le Lambeau, Gallimard, avril 2018

L’écriture de Philippe Lançon m’accompagne depuis des années. Chaque jeudi, je lisais ses critiques de livres dans le supplément littéraire de Libération. J’aimais retrouver sa manière de raconter les vies des écrivains et celles que les romans échafaudent, et plus d’une fois j’ai acheté un bouquin parce que Lançon m’en avait convaincu. Parce qu’il y avait dans ses pages quelque chose de spécial et d’évident. Sans lui, c’est sûr, je n’aurais jamais lu Juan Gabriel Vásquez, Georges Limbour ou L’Homme sans maladie d’Arnon Grunberg.

Et puis Philippe Lançon s’est retrouvé blessé de guerre au milieu de Paris, lorsque deux frères ont répandu la mort dans les locaux de ce journal où, depuis des années, il écrivait chaque semaine une chronique que je n’avais jamais lue. C’est cette histoire qu’il raconte dans les 500 pages du Lambeau, et cette histoire m’a fracassé à mon tour, même si je continue de nager dans la mer avant l’aube. Je ne sais pas par quels mécanismes, mais mon corps a été atteint lui aussi par les blessures que Lançon a reçues. «…cet amas de chairs couvert de tuyaux et de plaies qu’on appelait Monsieur Lançon », j’avais passé des dizaines d’heures à parcourir son histoire, et ça m’avait meurtri. Je ne trouve pas d’autres mots. Meurtrissure, contusion marquée par une tache bleuâtre. Dans l’eau ma peau devenait dure et bleuâtre. Les mots de Lançon m’avaient empoigné, secoué pendant des heures et j’avais mal, de plus en plus.

La grande littérature a ce pouvoir qui reste pour le lecteur avant tout un danger, une prise de risque quand on tourne la page. Le pouvoir que d’autres corps vous traversent et puissent vous habiter, modifier jusqu’à la densité et la vitalité des muscles, la fluidité du sang dans les artères et même le rythme des pensées. C’est un phénomène que peu de lecteurs osent vraiment raconter, mais quand je lis Au Cœur des ténèbres, j’ai dans mon sang les frayeurs de Marlow et ça me tord le ventre à chaque fois.

En lisant Le Lambeau, ce sont d’autres douleurs qu’on apprend. Celles des greffes et des escarres, les nausées d’après l’anesthésie et les angoisses post-traumatiques. « Chaque visage était déformé, éborgné, tordu, tuméfié, bleui, bosselé, bandé. Pour un jour ou pour toujours, c’était le couloir des gueules cassées.» Ce monde de l’hôpital, des infirmières et des chirurgiennes qui ont recomposé un visage au blessé, des policiers qui ont gardé sa chambre jour et nuit, des amis venus dormir près de lui, jouer du violon ou garder le silence en pleurant, c’est aussi le monde obscur et lancinant que le Jihad nous impose de plus en plus souvent.

« Je ne supporte pas plus les discours anti-musulmans que les discours pro-musulmans, écrit Lançon. Le problème, ce ne sont pas les musulmans, ce sont les discours : qu’ils foutent la paix aux musulmans !» Il y a des pages où l’homme blessé lance ce qu’il a sur le cœur, des vérités qui décapent en remettant d’aplomb. Comme celle-là, page 122 : « Ce «petit journal» avait une grande histoire et son humour avait, bienheureusement, fait du mal à un nombre incalculable de bourgeois, de notables, de gens qui prenaient leurs ridicules au sérieux. Depuis quelques années, il était presque moribond : depuis la veille, il n’existait plus. Mais il existait déjà autrement. Les tueurs lui avaient donné sur le champ un statut symbolique et international dont nous, ses fabricants, aurions préféré nous passer.»

Dans la mer où j’avance en nageant, l’homme blessé dont j’ai lu les récits est venu affronter les courants par mes bras. Étrange phénomène, transsubstantiation ralentie d’un corps meurtri puis reconstruit à l’intérieur d’un autre qui n’a jamais croisé le moindre chirurgien, préservé des blocs opératoires et des salles de réveil. La mer nous accueille à l’intérieur d’une étendue qui peut nous rassembler, là où nous nageons à deux maintenant, corps naufragé contre corps du sauveteur. Maintenant nous avons le même âge, la même peur et la même attirance pour les livres, la musique de Bach et l’écriture de Proust dans la Recherche, pauvres petits talismans face à la mort qui approche. Toute la puissance des cantates, la persistance des très grands romans dans nos vies menacées.
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• Philippe Lançon, Le Lambeau, Gallimard, avril 2018.

• Entretien réalisé avec Philippe Lançon à l’occasion de la parution du Lambeau.

Où sont les fleurs de Jacques Prévert ?

Marc Riboud

Marc Riboud

Je ne sais pas où sont les fleurs. Les coquelicots que les enfants ramènent à leur maman si fatiguée le dimanche soir, après avoir couru dans les champs d’une banlieue où les fleurs rouges ont explosé sous le premier soleil de mai. Où sont les coquelicots que j’ai cueillis dans la cité de nos enfances ? Et ceux que les gamins d’aujourd’hui rêvent d’offrir à la maîtresse, sans rien savoir de la fragilité de leurs pétales, comme de la soie qui se déchire entre les doigts des écoliers ?

Et maintenant où sont les fleurs qu’on offre aux cheminots de Nice, avant-hier, quand ils réclament d’être reçus en préfecture et qu’ils reçoivent encore les mêmes grenades, des lacrymos et du gaz poivre que des brigades de CRS balancent en plein visage ? Où sont les marguerites pour les grévistes qui perdent un quart de leurs salaires dans un combat où c’est aussi la dignité des travailleurs qui est en jeu.

Et maintenant où sont les fleurs des amandiers, les fleurs des cerisiers dont les pétales recouvrent l’herbe où nous venions déjeuner le dimanche, quand le soleil revient faire la promesse qu’on va s’inventer un autre avenir tous ensemble ?

 

Jacques Prévert

Jacques Prévert

C’est vrai, où sont les fleurs maintenant qu’on se bat contre un monde où on interdira peut-être aussi les fleurs des champs ? Où sont les fleurs d’aubépines et celles des acacias qu’on peut manger quand on a faim, que les frigos sont vides parce qu’on a fait la grève générale dont tout le monde parle sans savoir encore si ça existe, de changer le monde où on vit en refusant de reprendre le travail.

Je me demande où sont les fleurs de Jacques Prévert ? Ces sales fleurs qui ne vivent ni ne se fanent jamais, tu sais, dans son poème où il commence par raconter les fleurs qu’on appelle immortelles.


« Et la plus grande la plus belle
Celle qui pousse toute droite sur le fumier de la misère
Celle qui se dresse à côté des vieux ressorts rouillés
À côté des vieux chiens mouillés
À côte des vieux matelas éventrés
À côté des baraques de planches où vivent les sous-alimentés
Cette fleur tellement vivante
Toute jaune toute brillante
Celle que les savants appellent Hélianthe
Toi tu l’as appelée soleil
… Soleil…
Hélas ! hélas ! hélas et beaucoup de fois hélas !
Qui regarde le soleil hein ?
Qui regarde le soleil ?
Personne ne regarde plus le soleil
Les hommes sont devenus ce qu’ils sont devenus
Des hommes intelligents…»

 

Et maintenant où sont les fleurs ? Celles qu’un père vient offrir à sa fille, parce que demain sera le jour de son anniversaire et qu’elle vit loin, si loin d’ici qu’il n’a pas pu aller la voir, à cause de la vie chère et de la pauvreté qui lui serre la ceinture.

Où sont les fleurs je ne sais pas.

Je ne sais plus non plus où sont les fleurs du mois de mai 2018. Celles qu’on offre à une femme parce qu’on est amoureux. Et puis la fleur de Marc Riboud, photographiée en noir et blanc un jour de 1967, pendant la guerre du Vietnam à Washington. La première fleur de la révolution, la fleur d’octobre d’une étudiante américaine face aux soldats en armes. Elle s’appelait Jan Rose Kasmir.

Et maintenant je me souviens. À Thessalonique en 2016, dans un immeuble abandonné où habitaient ensemble des réfugiés syriens, des étudiants afghans qui avaient fui la mort et une poignée d’anarchistes aussi pauvres qu’un mendiant aveugle et estropié sur les trottoirs de Somalie.

Dans cet immeuble, une retraitée venait chaque jour porter des grands bouquets de fleurs cueillies dans son jardin. Elle racontait qu’avant, quand elle travaillait et tous les jours de sa longue vie de travailleuse, elle avait été marchande de fleurs dans un kiosque, près du port. Et qu’elle pensait qu’à la retraite offrir des fleurs aux plus pauvres d’entre les pauvres était le plus beau geste de toute sa vie.

Je me souviens bien d’elle et je regrette d’avoir perdu la seule photo que j’avais prise de son visage. Mais je n’ai pas oublié son prénom. Elle s’appelait Maria, le même prénom que porte celle qui m’a nourri si souvent quand je n’avais plus rien à manger moi non plus. Elle s’appelait Maria et dans Thessalonique, elle venait seule offrir des fleurs aux réfugiés qui n’avaient plus d’endroit où aller.

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Entre guillemets c’est un passage dans un poème de Jacques Prévert, Fleurs et couronnes. Un poème qui commence par le mot Homme et qui finit par trois petits points après le mot pensée.

Et la photo, elle est de Marc Riboud qui aimait tant l’humanité, photographier tous nos visages et parcourir la terre où les pensées fleurissent après les pluies.