Un cahier rouge

Un cahier rouge

Un cahier rouge

C’est un cahier qu’un jour une femme a fabriqué pour moi. Avec un peu de colle, du carton et de la ficelle, la femme que j’aimais fabriquait des livres et des cahiers. Au marché d’Arles, elle partait ramasser de grandes feuilles de papier gris, ces papiers d’emballage qui servent à protéger les fruits à l’intérieur des cageots. Elle les pliait soigneusement, puis les cousait ensemble avant de les relier dans une couverture rouge. C’est dans ces pages que j’écris maintenant tous les jours. À l’intérieur d’un cahier rouge, je recopie des pages entières de textes trouvés dans les bibliothèques d’Arles ou de Marseille, de Tirana ou de Thessalonique. J’essaie de les traduire comme je peux. Des amis m’aident que j’interroge souvent, inquiet qu’ils puissent se lasser un jour de mes demandes.

Le mot Recueil est devenu un mot important. Et plus encore le verbe recueillir. C’est maintenant mon travail. Recueillir la parole de ces centaines de livres qui m’apprennent d’autres vies loin du monde où je vis. Il y a des manuscrits aussi qu’on me confie, dont je photographie les pages pour en garder au moins une trace, une preuve aussi que ces récits nous racontent d’autres vies menacées par l’oubli. Le travail élémentaire d’un archiviste obstiné.

C’est grâce à ces écrits que je peux esquisser d’autres livres, tenter de raconter les vies de ceux qui écrivent d’abord pour affronter. Leurs vies m’importent. La vie de Tahar Djaout et celle de Nadejda Mandelstam, qui a sauvé les poèmes qu’Ossip composait à voix basse. La vie de Lydia Tchoukoskaïa qui sauva le Requiem d’Anna Akhmatova. Les vies de Liao Yiwu et de Liu Xinwu qui ont raconté Tiananmen dans leurs livres, malgré la prison et l’exil. Les vies de Musine Kokalari en Albanie, de Reinaldo Arenas à Cuba ou de Nuruddin Farah en exil, si loin de la Somalie qu’il a du fuir pour garder la vie sauve.

Leurs vies m’importent, et je voudrais que leurs voix restent audibles au milieu du vacarme où on vit.

7 réflexions sur “Un cahier rouge

  1. Votre recherche est également la mienne. Née pendant la guerre, j’ai grandi après celle-ci au milieu des souvenirs de « ces sombres temps », parfois j’entendais mon père parler avec amour et tendresse d’un(e) ami(e) perdu(e) de vue, disparu(e) ou décédé(e), juif, militant pacifiste, syndicaliste ou anarchiste. Les derniers témoins directs de cette époque disparaissent et c’est maintenant au tour des témoins indirects, c’est à dire leurs enfants et les générations suivantes. Il y a des témoignages à sauver, surtout face aux répétitions et à la réapparition des situations « totalitaires ». Par exemple, le développement de l’idéologie du marché (l’économie après l’histoire ou la race), les pouvoirs de surveillance atteints par la technologie actuelle, les ressemblances entre la judéophobie et l’antitsiganisme … tout cela est hallucinant. Danièle Madrid

  2. Bonjour,
    Xavier Marchand, metteur en scène, travaille depuis 3 ans sur la culture Rom, et plus particulièrement sur Ceija Stojka. Aussi, nous sommes tombés sur votre blog et sur ce bel article de Claudette Krink, qui indique notamment qu’elle va sortir une traduction française des livres de Ceija Stojka (ce que nous avions l’intention d’entreprendre également pour l’année à venir ). Comment pourrions nous entrer en contact avec elle ? Nous vous remercions par avance de l’intérêt que vous pourrez porter à notre demande, Bien cordialement,
    Xavier Marchand (06 63 10 53 98 xmdolg@wanadoo.fr) Cie Lanicolacheur
    Dounia Jurisic Production 06 63 10 53 98 diffusion@lanicolacheur.com

    • Merci à vous. Ce sont des tentatives. Des textes dont je ne sais pas souvent pourquoi j’en suis venu à les écrire. Des exercices d’admiration, aussi, pour des auteurs comme Yacine, Aylisli, Berberova, Carver, Dimitrova…

      • belle écriture sincère … je me réjouis d’avancer dans ces paysages écrits et de rencontrer ces auteurs… par contre mon commentaire redondant est à la hauteur de ma surprise… à bientôt ici ou là…

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