Au tribunal de la littérature

leyla-zana

Leyla Zana

Rappelez-vous ce qu’il disait, Vladimir Ilitch Oulianov. Le petit Volodia devenu grand, qui choisira Lénine comme nom de plume. Il disait que dans une société fondée sur le pouvoir de l’argent, dans une société où les masses laborieuses végètent dans la misère, tandis que quelques poignées de riches ne savent être que des parasites, il ne peut y avoir de « liberté » réelle et véritable.

Non seulement Lénine décrivait l’Europe qu’il avait sous les yeux, au début du XXe siècle, mais il annonçait la violence démesurée du capitalisme financier qui allait dominer la planète au XXIe siècle. C’est une des phrases de Lénine qu’on cite le plus souvent, sans indiquer qu’elle provient d’un article de 1905, «L’organisation du parti et la littérature du parti», qui allait servir de référence pour mettre fin à la liberté de la presse, dans la Russie des Soviets, en 1918. Que peut-on faire de cette phrase ? Peut-on utiliser une phrase qui, pour dénoncer une société où les masses laborieuses végétaient dans la misère, faisait partie d’un raisonnement qui allait bientôt justifier l’arrestation d’Ossip Mandelstam, trente ans plus tard, et la déportation de Varlam Chalamov dans les camps de la Kolyma.

Pourtant, cette phrase est mille fois plus juste dans le monde d’aujourd’hui que dans celui de Lénine. Alors j’ai cherché d’où venait cette phrase, à quel raisonnement elle avait pu appartenir, à l’origine. Voilà, je recopie le paragraphe dont on l’a extirpée, parce que ça fait toujours du bien de revenir aux origines d’un texte : « Messieurs les individualistes bourgeois, nous tenons à vous dire que vos discours sur la liberté absolue ne sont qu’hypocrisie. Dans une société fondée sur la puissance de l’argent, dans une société où les masses laborieuses végètent dans la misère, tandis que quelques poignées de gens riches vivent en parasites, il ne peut y avoir de « liberté » réelle et véritable. Monsieur l’écrivain, ne dépendez-vous pas de votre éditeur bourgeois, de votre public bourgeois qui vous réclame de la pornographie et de la prostitution sous forme de « supplément » à l’art « sacré » de la scène ? Cette liberté absolue n’est, en effet, qu’une phrase bourgeoise ou anarchiste (car, en tant que conception du monde, l’anarchisme n’est qu’une philosophie bourgeoise à rebours). Vivre dans une société et ne pas en dépendre est impossible. La liberté de l’écrivain bourgeois, de l’artiste, de l’actrice, n’est qu’une dépendance masquée (ou qui se masque hypocritement), dépendance du sac d’écus, dépendance du corrupteur, dépendance de l’entreteneur. »

La suite est un rêve, ou une folie furieuse si on garde juste un peu en tête les Récits de la Kolyma ou L’Archipel du Goulag : « Et nous, socialistes, démasquons cette hypocrisie, nous arrachons les fausses enseignes non pour obtenir une littérature et un art en dehors des classes (cela ne sera possible que dans la société socialiste sans classe), mais pour opposer à une littérature prétendue libre, et en fait liée à la bourgeoisie, une littérature réellement libre, ouvertement liée au prolétariat. »

jose_saramagoJosé Saramago ne fait plus partie du monde des vivants, et c’est dommage pour les vivants. On ne peut plus lui poser la question, et j’aurais tant aimé savoir ce qu’il pensait de la phrase de Lénine. Lui qui se définissait comme un communiste hormonal, il n’a pas cessé d’écrire «une littérature réellement libre, ouvertement liée au prolétariat», pour reprendre exactement les mots de Vladimir Ilitch. Les livres de Saramago parlent avant tout du petit peuple portugais et ses derniers textes, dans Les Cahiers, racontent aussi les luttes des paysans sans terre au Brésil ou dans l’Alentejo, sa région natale au sud du Portugal. Il y décrit des rebellions à l’autre bout du monde, celles des indiens de l’EZLN au Chiapas ou des Palestiniens de Ramallah, des rebelles sahraouis ou des prisonniers politiques à Cuba.

Quand Christine Rousseau, une journaliste au Monde, interroge Saramago au sujet de la démocratie, il répond avec une franchise qui nous oblige à prendre position : « La vieille phrase, « la démocratie, c’est le gouvernement du peuple par et pour le peuple », est devenue « le gouvernement des riches par les riches et pour les riches ». » Et quand je regarde le profil des ministres en France ou en Allemagne, je sais bien qu’il a mille fois raison, Saramago. Que notre liberté n’est pas réelle et véritable, et que nous écrivons des livres sous la contrainte d’une dépendance masquée.

En Europe, la démocratie protège et autorise les fonds de pension, les banques privées et les actionnaires à spéculer pendant que des millions de femmes et d’hommes vivent dans la boue des bidonvilles. Si bien que la démocratie n’est plus rien d’autre ici qu’une façade aussi violente qu’injustifiable. Les corps de police qui persécutent ceux qui ne cherchent qu’un refuge, en détruisant leurs cabanes ou leurs couchages improvisés sont devenus le bras armé d’un pouvoir qui n’hésite plus à tuer et déporter pour protéger l’activité bancaire. Et aucun tribunal n’a été institué pour juger ce crime de laisser des enfants torses nus dans la boue des grandes villes, quand la nuit est tombée et que les rats envahissent les ruelles d’un bidonville sous l’autoroute.

Est-ce que la littérature peut devenir ce tribunal ? Nos témoignages et nos récits serviront-ils un jour à instruire le procès des ministres et des structures financières qui les acculent à envoyer des hommes en armes détruire les pauvres habitations de ceux qui n’ont plus que leurs yeux pour pleurer ? Je ne sais pas. Je ne sais plus mais je continue d’écrire parce que je refuse de me taire. Je refuse de ne pas raconter ce que j’ai vu de mes yeux à l’intérieur des camps de réfugiés, au nord de Thessalonique, ou dans les bidonvilles de Marseille et de Lille. Je refuse de ne pas accuser ceux qui ont transformé la vieille démocratie en cordon de sécurité derrière lequel leurs spéculations continuent de piller, de massacrer et d’enlaidir un monde où la beauté est encore une insurrection en sursis.

Tieri Briet