Piotr Pavlenski et le «piège de miel» du FSB

Depuis 2012, Piotr Pavlenski invente un art politique qui ressemble à une riposte intransigeante face aux propagandes du pouvoir en Russie. Ses actions lui ont valu plusieurs emprisonnements et une hospitalisation psychiatrique, comme aux beaux jours de la terreur soviétique. Mais en janvier 2017, suite aux manœuvres du FSB pour salir l’artiste, il a fini par demander l’asile politique à la France. Quelques jours après son arrivée, il intervenait au théâtre du Rond-Point, dans le cadre d’une soirée organisée par Mediapart. C’est le texte de son intervention que nous reproduisons ici, traduit par Lidia Stark.

IMG_5271

Piotr Pavlenski, Paris, rue de la Roquette, février 2017 © Tieri Briet

Cela fait à peine une semaine que je suis en France, et je suis obligé de passer par une interprète. Je vais essayer d’être bref. Tout d’abord je suis heureux d’être ici et je suis ravi de vous voir ici. J’ai écouté très attentivement les intervenants qui ont parlé de ce qui se passe dans le monde aujourd’hui. Et je constate que la Russie est aujourd’hui très présente dans le monde entier, elle intervient dans beaucoup de pays et conduit une politique extérieure extrêmement agressive. Vous savez un peu ce que la Russie fait sur le plan international ; je vous parlerai ce soir de ce qui se passe sur le plan national, et notamment comment la Russie détruit sa propre culture.

Je fais de l’art politique. Comment j’interprète l’art ? L’art, c’est tout d’abord le sens, et tout un travail avec ses sens. Quand je parle du sens, je parle du sens de la vie humaine, du sens de l’existence. On se pose la question : est-ce que l’homme doit être dans un état de soumission permanente ? Est-ce que l’homme doit être un matériau biologique pour l’Etat ? Ou bien, on a le choix, la vie doit être une libération. Le sens de la vie est de se libérer de cette soumission qui transforme cette existence en celle d’un bétail.

Je me suis lancé dans l’art politique en Russie en 2012. Et déjà, en 2013, j’ai ressenti cette confrontation avec le pouvoir, qui a débuté par une confrontation bureaucratique. Tout d’abord il s’agissait d’accusations mineures, administratives, sans véritable poursuites judiciaires. Ensuite les accusations sont devenues pénales. Les poursuites, les amendes, les restrictions sont devenues de plus en plus dures. Je me suis retrouvé dans la situation où je devais me présenter chez le juge dès son premier appel, et je ne devais pas quitter ma ville de résidence. Au bout de quelques années, ces menaces sont devenues réelles et j’ai été emprisonné pendant sept mois. Ce qui m’a conduit en prison, c’est le fait d’avoir montré ouvertement où se trouvait le véritable centre du pouvoir en Russie.

Je n’ai fait que rappeler ce fait puisque tout le monde est conscient que le pouvoir en Russie est concentré dans une seule structure de force, le FSB, l’ancien KGB russe. Le FSB forme des groupes militaires et paramilitaires, envoyés à l’étranger pour déclencher des conflits, ce qui a été le cas en Ukraine. C’est une organisation qui prend ses racines dans la terreur rouge. Cet état d’esprit est de plus en plus institutionnalisé.

IMG_5275

Piotr Pavlenski, Paris, rue de la Roquette, février 2017 © Tieri Briet

Le président actuel de la Russie, Poutine, est ce que j’appelle « la tête qui parle du FSB ». C’est un ancien collaborateur du FSB, et le fait qu’il soit aujourd’hui président de la Russie signifie que cette organisation se sente suffisamment en confiance, suffisamment légitime pour s’exprimer à travers son porte-parole, Poutine.

J’ai passé sept mois en prison et à mon grand étonnement, j’ai été libéré. J’ai été condamné à une amende et, pour avoir atteint à ce qu’il y a de plus sacré aujourd’hui au centre du pouvoir, je m’en suis très bien sorti. Et lorsque j’ai été libéré, on a entendu de nombreuses voix dire « Mais regardez, c’est un État humaniste, regardez comment il a été traité ! » « Cet homme a porté atteinte à ce qu’il y a de plus précieux et il a été pratiquement gracié ! » Mais cette libération de prison n’était qu’un élément à l’intérieur de toute une opération. D’autres pas ont été faits ensuite. Lorsque je me suis retrouvé en liberté, j’ai été approché par des personnes soit disant sympathisantes, qui me proposaient de passer à l’étape suivante, de faire des choses d’ampleur. Ils avaient, me disaient-ils, l’accès aux armes. « On pourrait prendre le Kremlin ! » Mais l’art et le terrorisme, ce sont deux choses bien distinctes. Lorsque je recevais ce genre de propositions, je disais que non, ce n’est pas mon terrain d’action, il faut aller voir quelqu’un d’autre. Il était évident qu’il s’agissait d’une provocation, et j’avais toutes les chances de subir le même sort que Oleg Sentsov, qui est emprisonné aujourd’hui en Crimée, et des terroristes de Crimée. Je ne voulais pas suivre ce chemin.

IMG_5276

Piotr Pavlenski, Paris, rue de la Roquette, février 2017 © Tieri Briet

Ensuite le pouvoir a fait un autre pas. Un pas inattendu aussi pour moi que pour mes proches. Mon amie la plus proche, Oksana Shalygina et moi, avons toujours revendiqué la liberté des relations. Nous avons toujours parlé du refus de l’institution du mariage et de la fidélité. Nous avons toujours considéré qu’il n’y avait rien de plus cynique que de déclarer une autre personne comme sa propriété. Nous n’avons jamais caché cette position, nous étions très clairs là-dessus. Au mois de septembre 2016, peu de temps après ma libération, nous avons été approchés par une jeune femme. Elle était comédienne dans un théâtre soit-disant d’opposition, si bien que nous n’avons pas eu de soupçons. Nous avons lié une relation avec elle. Elle a passé une soirée chez nous et par la suite, a déclaré avoir subi des violences sexuelles en réunion. Il n’y a jamais eu aucune violence. Il s’agissait simplement d’une délation de sa part. Il y a aujourd’hui une tendance très claire en Russie à accuser les opposants. Il s’agit toujours d’accusations que l’on qualifie de « sales ».

En 2014, les services secrets ont porté leur attention sur Vladimir Bukovsky. En 2016, il y a eu une histoire similaire avec le président de l’association Mémorial de Carélie, Iouri Dmitriev. Il faut savoir que Mémorial est une association russe qui fait des recherches sur l’époque stalinienne, qu’elle publie les noms de ceux qui ont commis les crimes pendant cette époque. Donc une personne de 60 ans, dont la réputation est irréprochable, a été déclarée comme fabriquant de la pornographie avec les enfants. À l’époque soviétique, le KGB employait les mêmes moyens : à l’époque, cela s’appelait « le piège de miel ». Je dois quand même reconnaître que vis-à-vis de moi, cette action du pouvoir a été une réussite. On peut constater la renaissance de la pratique de la délation en Russie, qui est devenue un outil pour nous pousser à l’exil. Mon amie la plus proche et moi n’avions pas de biens, n’étions pas liés par une institution, il était donc difficile de nous influencer. Ainsi, l’Etat a utilisé notre négation du mariage pour l’interpréter comme une violence contre l’individu. Aujourd’hui la délation a subi une évolution en Russie. On ne peut plus accuser quelqu’un de propagande anti-soviétique par exemple. La délation permet d’assurer le contrôle total sur toutes les sphères de la vie d’un homme. Il faut comprendre une chose, c’est que le totalitarisme, ce ne sont pas les camps. Le totalitarisme, ce sont des millions et des millions de citoyens qui sont prêts à écrire une lettre de délation.

S’affranchir de la peur

316077616Jeune philosophe rêvant de révolution au pays des révolutions mortes, Nadejda Tolokonnikova fonde les Pussy Riot à 21 ans pour défendre, par une stratégie arrachée aux Sex Pistols et aux manifestes situationnistes, l’égalité des sexes et la liberté absolue d’exprimer sa pensée. Très vite, les Pussy Riot subissent une répression politique habituelle en Russie, et c’est pour les défendre que Piotr Pavlenski se coud les lèvres de fil noir, face au tribunal de justice qui allait condamner les trois jeunes femmes aux travaux forcés, revenant aux logiques périmées du Goulag soviétique.

Jour après jour, nous publions dans Un cahier rouge les écrits de Nadejda Tolokonnikova, qui en appellent à une insurrection de la pensée contre tous les pouvoirs. Si les équipes dirigeantes du Kremlin et de la Maison blanche prétendent nous asservir, si les €urocrates et les ministres de l’Intérieur européens pensent nous endormir à coups d’état d’urgence, pendant qu’à Ankara et à Damas l’AKP et le clan el-Assad continuent de massacrer leurs populations prises au piège, nous appelons à incendier les vestiges d’un pouvoir qui n’est plus qu’une nuisance dans nos vies partageuses, comme Piotr Pavlenski avait pu mettre le feu aux portes du FSB, seul dans la nuit moscovite.

T.

6. Être fort, ce n’est pas disposer de postes de police et de paniers à salade, mais savoir s’affranchir de la peur. Alors c’est simple : n’aie pas peur.

Au moment où l’État a décidé de notre arrestation, nous n’étions nullement des professionnels de la politique, des révolutionnaires ou bien des membres d’une cellule clandestine. Nous étions des militants et des artistes. Sincères et un peu naïfs.

Au moment de notre arrestation, nous étions plus proches de héros de Woody Allen que de Lara Croft ou d’Evelyn Salt. Et nous avions plutôt tendance à plaisanter sur nos persécuteurs qu’à les craindre. Nous étions mortes de rire en pensant au ridicule de la situation : une énorme équipe d’enquêteurs bien entraînés et payés par l’État lancée sur la piste d’un groupe de farceurs et de freaks porteurs d’affreuses cagoules aux couleurs criardes.

Nous, les cinq participantes à la prière punk, étions assises, enlacées, sac au dos. Nous buvions du café en essayant de nous accoutumer peu à peu à l’idée qu’à présent chaque gorgée de ce café risquait d’être la dernière de notre vie en liberté.

Nadejda Tolokonnikova, How to start a revolution, 2015, traduit du russe par Paul Lequesne

Mais qu’est-ce que vous foutez, mesdames ?

251191Jeune philosophe rêvant de révolution au pays des révolutions mortes, Nadejda Tolokonnikova fonde les Pussy Riot à 21 ans pour défendre, avec une stratégie arrachée aux Sex Pistols et aux tracts situationnistes, l’égalité des sexes et la liberté absolue d’exprimer sa pensée. Très vite, les Pussy Riot subissent une répression politique habituelle en Russie, et c’est pour les défendre que Piotr Pavlenski se coud les lèvres de fil noir, face au tribunal de justice qui allait condamner les trois jeunes femmes aux travaux forcés, revenant aux logiques périmées du goulag soviétique.

Jour après jour, nous publions dans Un cahier rouge les écrits de Nadejda Tolokonnikova, qui en appellent à une insurrection de la pensée contre tous les pouvoirs. Si les équipes dirigeantes du Kremlin et de la Maison blanche prétendent nous asservir, si les €urocrates et les ministres de l’Intérieur européens pensent nous endormir à coups d’état d’urgence, alors qu’à Ankara et à Damas l’AKP et le clan el-Assad continuent de massacrer leurs populations, nous appelons à incendier les vestiges d’un pouvoir néfaste pour nos vies partageuses, comme Piotr Pavlenski avait pu mettre le feu aux portes du FSB, seul dans la nuit moscovite.

T.

5. Il est une question pertinente à poser aux Pussy Riot : « Mais qu’est-ce que vous foutez, mesdames ? Pourquoi vous ne restez pas tranquillement assises sur votre canapé à boire des bières ? »

Qu’est-ce qui nous pousse à agir ? Je suis réellement en colère de voir que les principales institutions politiques de notre pays sont les forces de coercition : l’armée, la police, les services de renseignement, les prisons. Le tout contrôlé par un quasi-super-héros solitaire et parfaitement cinglé, qui monte à cheval à moitié nu, un homme que rien n’effraie, excepté les homosexuels. Un homme si généreux en amité qu’il a donné la moitié du pays à ses amis les plus proches, tous des oligarques.

En agissant de concert avec toi, nous pourrons établir d’autres institutions.

Début 2012. Nous parlons avec des journalistes, une cagoule sur la tête. Personne n’a jamais vu nos visages. J’ai les jambes qui me démangent à cause des collants. La laine des cagoules nous pique la bouche et les yeux. Elles sont maculées de la sauce des pâtes et des pizzas que nous mangeons pendant l’interview. Par-dessus le marché, nous manquons régulièrement d’y mettre le feu avec nos cigarettes. 

Nadejda Tolokonnikova, How to start a revolution, 2015, traduit du russe par Paul Lequesne