Demain, je reviendrai

Illustration de l'album Demain, je reviendrai Karine Epenoy, Séverine Blondel Salomon

Illustration de l’album
Demain, je reviendrai
Karine Epenoy,
Séverine Blondel Salomon

En mémoire de Mohammad Aref Assanzada, réfugié afghan expulsé de Belgique, assassiné deux jours après son expulsion.
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C’est une phrase d’Henri Grouès qui ouvre l’album : « Il faut que la voix des hommes sans voix empêche les puissants de dormir. » J’ai cherché qui était Henri Grouès, et j’ai appris que c’était le nom d’état civil de l’abbé Pierre.

Il faut raconter toute l’histoire de ce livre qui aura mis cinq ans à voir le jour. En 2008, le jury du concours « Litterature jeunesse », organisé par le conseil général du Doubs, a choisi à l’unanimité Demain, je reviendrai pour livre lauréat.

Ce concours ayant pour but de favoriser et de soutenir les ouvrages de littérature jeunesse, il permettait la publication du gagnant, et sa présence au salon du livre « Les Mots Doubs ».

Cependant, le prix n’a pas été remis cette année-là, le conseil général désavouant le jury par crainte d’un procès d’intention et d’accusations de tentative d’instrumentalisation de la jeunesse par son institution. RESF 25 s’est élevé contre cette censure, au motif ahurissant dans un pays démocratique qu’il serait « trop engagé » et qu’il pourrait déplaire à la Préfecture.
Le concours a été annulé et n’a pas été reconduit.

Aujourd’hui pourtant, le livre paraît grâce à la volonté d’un éditeur, l’atelier du poisson soluble, et de RESF 25, qui organise régulièrement des parrainages républicains d’enfants scolarisés et de jeunes adultes isolés, issus de familles réfugiées en France et sans papiers. Depuis 2006, une cinquantaine de ces parrainages ont eu lieu. Ils permettent de suivre et d’accompagner tous les membres de la famille, de les soutenir dans leurs démarches pour défendre leurs droits et de rompre l’isolement dont souffrent ces personnes en situation de grande détresse.

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Demain, je reviendrai

En tournant la page, on lit encore une autre phrase : « J’aimerais avoir un avenir, et pour cela je dois fuir… »

Et ces phrases, nous les connaissons. Elles font partie de ces suppliques que recueillent les interprètes des Centres de rétention, là où sont enfermés ceux qu’on appelle des clandestins. Ces phrases ne varient pas. Elles appartiennent à tous ceux qui ont tenté de fuir la misère ou la guerre, de passer les frontières de l’Europe de Schengen, à Lampedusa ou à Gibraltar, à la frontière turque ou slovène.

Ce sont des phrases importantes. Parce qu’elles appartiennent au peuple éparpillé de ceux qui fuient. Parce qu’elles sont sûrement aussi anciennes que les premières famines, les premières guerres. Parce qu’ensemble elles construisent un tabou politique. Le délire d’une surdité contagieuse. Parce que les ministres de nos gouvernements ont décidé d’ignorer ces paroles, de nier l’existence même de ces argumentaires.

Karine Epenoy a décidé d’apporter ces phrases aux enfants. Elle est institutrice, et le mensonge par omission des ministres de l’Intérieur, leur lâcheté systématique face aux suppliques de ceux qui fuient, elles a décidé de les court-circuiter avec un livre. La littérature jeunesse peut servir parfois à ça, à parler aux enfants dans une langue élémentaire et internationale, avec des mots que leurs parents sont incapables d’entendre. L’institutrice parle en direct aux enfants, c’est son métier. L’inverse du mensonge.

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Après Grand c’est comment ?
Mise en scène de Muriel Coadou
© : Pierre Grange

En refermant son livre je pensais à Titus, l’enfant d’Après Grand c’est comment ?, une pièce de théâtre de Claudine Galéa. En parlant des adultes qui l’entourent de paroles, Titus explique : « Leur bouche a mangé leurs oreilles Et leurs yeux Et leurs mains Et leur cœur Et leur temps. » Le genre d’adultes qui a besoin de lire Demain, je reviendrai aux enfants autour d’eux. Et que les phrases puissent résonner dans leurs journées.

En 2008, quand l’album Demain, je reviendrai a été conçu et écrit, Brice Hortefeux était ministre de l’Intérieur. En mai 2013, quand le livre paraît à L’atelier du poisson soluble, c’est Manuel Valls qui a pris sa place et rien d’important n’a changé. La surdité officielle continue de régner, comme si les réfugiés n’avaient jamais trouvé les mots pour dire le malheur, la fatalité de l’exil.

IMGP7098Page 18, sur une autre feuille déchirée quelqu’un a écrit : « Tentatives périlleuses… Passant par la mendicité et les échauffourées, dans des camps de fortune à rester caché, dormant à même le sol dans le vent froid et l’humidité, risquant ma vie sur de vieilles pirogues ou de frêles radeaux pour échapper à la misère et au manque d’avenir, je suis un miraculé. »

Ce sont des mots difficiles à comprendre pour un ministre de l’Intérieur. En France, en Italie ou en Espagne, il faut être sourd et aveugle pour accéder à ce poste. Par contre, les enfants ne sont pas obligés de faire semblant d’être sourds eux aussi. Ces mots, ils sauront les entendre. Les éditeurs du poisson soluble auront fait leur métier de passeurs.
Tieri Briet

ATIQ RAHIMI : PARLER DE SUSHMITA BANERJEE, C’EST NOMMER TOUTES LES VICTIMES ET CRIER EN LEURS NOMS

Sushmita Banerjee - Photo de Sebastian D'Souza / AFP

Sushmita Banerjee
Photo de Sebastian D’Souza, AFP

Atiq Rahimi, l’écrivain afghan qui avait reçu le prix Goncourt en 2008, a souhaité réagir à l’assassinat, le 4 septembre, de l’écrivain indienne Sushmita Banerjee. Très concerné par l’Afghanistan, il avait écrit Syngué Sabour (P.O.L) à la mémoire de Nadia Anjuman, poétesse tuée par son mari à Hérat en 2005.

« Dans l’actuel contexte incertain et violent du monde musulman où la terreur et les armes l’emportent sur la sagesse et la parole, l’assassinat d’une dame indienne, Sushmita Banerjee, mariée à un Afghan, et devenue écrivaine renommée par son autobiographie, A Kabuliwala’s bengali wife, s’avère immédiatement comme une tragédie quotidienne, pour ne pas dire banale !

Et si nous distinguons cette sauvage tuerie des milliers d’autres commises aussi bien en Afghanistan qu’en Syrie, qu’en Égypte, qu’au Pakistan, et je ne sais encore où… notre bonne conscience «humanitariste» hurle au scandale. Le sang de Sushmita Banerjee est-il plus rouge à grand cri que celui d’une paysanne afghane ? Est-ce parce qu’elle était une victime de renom ?

Oui, osons le dire, car elle était un nom : Sushmita Benarejee, celle qui a su donner à travers son témoignage du nom à l’horreur, à la souffrance des femmes en Afghanistan ou ailleurs, et mettre des mots sur les lèvres scellées des femmes opprimées, sur leurs dignités bafouées, sur leurs désirs blâmés, sur leurs corps meurtris… De même, elle donne, après sa mort, son nom à toutes les victimes inconnues, à tous les cadavres sans nom !

Parler d’elle, c’est nommer toutes les victimes semblables à elle, et crier en leurs noms ».

Atiq Rahimi

Ce texte a d’abord été publié dans le journal La Croix du 6 septembre 2013

SUSHMITA BANERJEE, UNE ROMANCIERE ASSASSINEE PAR LES TALIBANS

Pétales de rose, en hommage à Sushmita Banerjee

Pétales de rose, en hommage à Sushmita Banerjee

La romancière indienne Sushmita Banerjee a été exécutée mercredi 4 septembre au soir par des talibans dans l’est de l’Afghanistan, a indiqué jeudi la police. Un meurtre que pourrait avoir motivé un livre dans lequel elle racontait les atrocités commises par les extrémistes islamistes dans les années 1990.

«Nous avons retrouvé ce matin (jeudi) son corps criblé de balles près d’une école religieuse» dans les environs de la ville de Sharan, capitale de la province de Paktika, a déclaré à l’AFP Dawlat Khan Zadran, chef de la police locale, confirmant une information rapportée par les médias indiens. «Un groupe d’hommes a fait irruption mercredi soir à son domicile, où elle a été ligotée, ainsi que des membres de sa famille, puis enlevée», a ajouté M. Zadran.

«L’enquête menée auprès de son mari montre que les insurgés avaient quelque chose contre elle, à propos de ce qu’elle avait dit ou écrit par le passé, et qui était ensuite devenu un film», a ajouté le chef de la police. «On lui a tiré dessus une vingtaine de fois et on lui a arraché des cheveux», a-t-il encore précisé.

Les talibans n’avaient pu être joints jeudi dans la soirée et n’ont pas revendiqué l’assassinat. Il est toutefois courant que les insurgés, qui luttent contre le gouvernement afghan et une coalition internationale menée par les États-Unis, s’abstiennent de toute revendication dès lors que leurs actes touchent des civils.

Âgée de 49 ans, Sushmita Banerjee, auteure réputée en Inde, était l’épouse d’un homme d’affaires afghan, Janbaz Khan. Elle s’était récemment installée avec lui en Afghanistan et travaillait dans un hôpital dans la province de Paktika.

A memorial service in Kolkata. Sandip roy/Firstpost

Cierges en hommage à Sushmita Banerjee, Kolkata, photo Sandip Roy, Firstpost

Elle était l’auteur de A Kabuliwala’s Bengali Wife, un livre racontant sa vie dans un village d’Afghanistan aux mains des talibans dans les années 1990 – près de l’endroit même où elle a été assassinée -, et comment elle était parvenue à s’en échapper, une histoire dont Bollywood avait tiré un film en 2003, Escape from Taliban.

Dans une tribune publiée en 1998 dans le magazine indien Outlook, elle décrivait l’arrivée des talibans en 1993 dans son village, et la «répression» exercée par les extrémistes, chassés du pouvoir en 2001 après les attentats du 11-Septembre.

À l’époque, Banerjee apportait une aide médicale aux gens du village. Quand ils sont arrivés, «les talibans m’ont ordonné de fermer le dispensaire», écrit-elle.

«Ils ont aussi fait la liste de ce qu’on pouvait faire ou ne pas faire. La burqa était devenue obligatoire. Écouter la radio ou de la musique sur un magnétophone était devenu interdit. Les femmes n’avaient pas le droit d’aller dans les magasins», poursuit-elle. «Toutes les femmes devaient avoir le nom de leur mari tatoué sur leur main gauche».

En 1994, se sentant menacée, elle décide de s’évader. Après avoir creusé «une ouverture dans les murs en terre» de sa maison, elle parvient à rejoindre l’ambassade indienne à Kaboul, puis Calcutta.

«Elle avait fait preuve d’un grand courage en racontant son évasion d’Afghanistan. Elle était mariée à un Afghan, elle essayait de vivre avec lui, là-bas (en Afghanistan). Elle en a payé le prix. C’est une voix courageuse qui s’est éteinte», a déclaré à l’AFP Sanjana Roy Choudhury, de la maison d’édition Hay House India.

La province de Paktika où a été exécutée Banerjee est un sanctuaire des rebelles le long de la frontière pakistanaise, dans l’est de l’Afghanistan. Certains talibans sont proches de groupes extrémistes islamistes pakistanais anti-indiens qui ont combattu au Cachemire, notamment le Lashkar-e-Taiba (L.eT.), accusé d’avoir perpétré les sanglants attentats de Bombay (166 morts) en 2008.

Des combattants du L.eT. et d’autres groupes djihadistes proches d’Al-Qaïda ont également combattu l’OTAN aux côtés des talibans en Afghanistan ces dernières années, selon des sources sécuritaires occidentales et régionales.

KHAN MOHAMMAD
Agence France-Presse
Khost, Afghanistan

Libération, article de Jean-Pierre Perrin du 6 septembre 2013