Pour ne pas oublier Ahmet Altan, condamné à mourir en prison

Ahmet Altan

Ahmet Altan

L’eau du puits a gelé dans la nuit et Ahmet Altan a été condamné à mourir en prison. La nuit peut continuer maintenant, le gel peut rendre l’eau presque aussi dure que la pierre mais Ahmet Altan est écrivain avant tout, un écrivain acharné et il continuera d’écrire du fond de sa cellule, dans la prison de Silivri jusqu’au jour de sa mort. Obstinément. Aux juges et aux procureurs qui l’accusent, il a répondu par écrit en les accusant à son tour d’appartenir à un appareil judiciaire déjà mort en Turquie, et que l’odeur de ce cadavre empestait l’air que respirait le peuple turc. Ahmet Altan n’a pas peur quand il écrit. De quoi aurait-il peur quand le reis turc, dans son palais présidentiel, a exigé que l’écrivain et son jeune frère soient condamnés à perpétuité tous les deux ?

Dans la prison de Silivri où les deux frères sont enfermés depuis des mois, au milieu de milliers d’autres innocents qui sont professeurs, écrivains, journalistes ou militants pacifistes, Ahmet Altan continue d’écrire et dans sa main, c’est aussi la main de Shakespeare qui revient pour mieux nous mettre en garde. La guerre civile est pour demain et le chaos se prépare en Turquie.

« Erdoğan, prends garde au silence.
Les yeux des enfants affamés habitent à l’intérieur de ce silence.
[…] Comment étoufferez-vous ce silence.
Une société toute entière vit dans le malheur.»

Erdoğan est venu porter la mort jusqu’en France, en janvier, et si nous laissons mourir un seul écrivain en prison, c’est que la mort aura fait sa besogne jusqu’au bout. Les mots de l’écriture sont puissants. Ils portent le pouvoir d’empêcher la mort de régner. Sur quoi pourrions-nous écrire d’autre, quand un seul romancier est condamné à mourir en prison ? La littérature a forgé ce pouvoir de réveiller nos consciences, de nous tenir en alerte, en colère, en guerre contre la mort.

Alors écrivons contre Erdoğan, contre la maladie de la mort qui règne à Ankara, contre la mort des romanciers à l’intérieur des prisons turques.

Sète, le 28 février 2018

Ahmet Altan, la main de Shakespeare dans la prison de Silivri

Ahmet Altan par Marc Melki

Ahmet Altan photographié par Marc Melki

À İlhan Sami Çomak, poète kurde emprisonné depuis vingt trois ans dans la prison de Kiklar, en Turquie.

L’eau du puits a gelé dans la nuit et Ahmet Altan a été condamné à mourir en prison. La nuit peut continuer maintenant, le gel peut rendre l’eau presque aussi dure que la pierre mais Ahmet Altan est écrivain avant tout, un écrivain acharné et il continuera d’écrire du fond de sa cellule, dans la prison de Silivri jusqu’au jour de sa mort. Obstinément.

Aux juges et aux procureurs qui l’accusent, il a répondu par écrit en les accusant à son tour d’appartenir à un appareil judiciaire déjà mort en Turquie, et que l’odeur de ce cadavre empestait l’air que respirait le peuple turc. Ahmet Altan n’a pas peur quand il écrit. De quoi aurait-il peur quand le reis turc, dans son palais présidentiel, a exigé que l’écrivain et son jeune frère soient condamnés à perpétuité tous les deux ?

Dans la prison de Silivri où les deux frères sont enfermés depuis des mois, au milieu de milliers d’autres innocents qui sont professeurs, écrivains, journalistes ou militants pacifistes, Ahmet Altan continue d’écrire et dans sa main, c’est la main de Shakespeare qui revient pour mieux nous mettre en garde. La guerre civile est pour demain, ont-ils prédit tous les deux. Et le chaos se prépare en Turquie.

« Erdoğan, prends garde au silence.
Les yeux des enfants affamés habitent à l’intérieur de ce silence.
[…] Comment étoufferez-vous ce silence.
Une société toute entière vit dans le malheur.»

Erdoğan est venu porter la mort jusqu’en France, en janvier, et si nous laissons mourir un seul écrivain en prison, c’est que la mort aura fait sa besogne jusqu’au bout. Les mots de l’écriture sont puissants. Ils portent le pouvoir d’empêcher la mort de régner. Sur quoi pourrions-nous écrire d’autre, quand un seul romancier est condamné à mourir en prison ? La littérature a forgé ce pouvoir de réveiller nos consciences, de nous tenir en alerte, en colère, en guerre contre la mort. Alors écrivons contre Erdoğan, contre la maladie de la mort qui règne à Ankara, contre la mort des romanciers et des poètes à l’intérieur des prisons turques.
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Ahmet Altan, pour continuer d’écrire dans la prison de Silivri

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Ahmet Altan

Après deux premières journées de procès, c’est seulement demain qu’Ahmet et Mehmet Altan pourront plaider devant leur juge, face à ce procureur aux ordres qui les accuse d’avoir aidé les auteurs du coup d’État de juillet 2016. Leur plaidoirie est attendue et ils ont passé neuf mois en détention préventive pour les écrire. L’ONG P24 (1) a eu la bonne idée de les traduire en anglais et j’ai essayé, à mon tour, d’en traduire certaines pages en français, qui permettent d’imaginer plus précisément dans quel duel les écrivains et journalistes s’engagent face à l’État. Un duel où c’est leur vie qu’ils risquent, où c’est leur famille qui est détruite, au fil des mois, puisqu’on dit ici que la peine de mort sera bientôt rétablie en Turquie. Les mots d’Ahmet Altan portent une violence implacable et nécessaire. Et le courage qu’il fallait pour accuser l’État d’être devenu criminel, c’est celui d’un homme qui est aussi haï par une grande partie de la gauche turque.

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Mehmet Altan

« Les généraux aux commandes de l’appareil d’État avaient cherché à arracher la Turquie au monde civilisé. Aujourd’hui, Erdoğan et l’AKP viennent de réussir cet exploit.

Les pachas avaient tenté de supprimer la loi et la justice. C’est exactement ce qui a lieu aujourd’hui.

Les pachas essayaient de jeter en prison tous les dissidents et tous les démocrates. Aujourd’hui c’est chose faite.

Les pachas avaient la volonté de contrôler tous les médias. Aujourd’hui c’est enfin arrivé.

Dois-je continuer ?

En quoi établir ces faits et parler de similitudes aurait à voir avec des actes criminels et le coup d’État ?

En quoi parler contre le retour aux jours de contrôle militaire pourrait être vu comme un soutien au coup d’État militaire ?

Dans la même logique, le procureur a aussi comptabilisé chaque fois que j’ai prononcé le mot « Erdoğan » dans mon allocution.

Pourquoi ?

Parce qu’il veut vous dire que je critique Erdoğan et que par conséquent je devrais être en prison.

Là, vous avez la loi de la nouvelle ère :

« Vous ne pouvez pas critiquer Erdoğan. Si vous le critiquez vous serez envoyé en prison.»

Je critique Erdoğan et vous m’avez jeté en prison.

Ce n’est pas le règne de la loi.

Qu’est-ce que c’est ?

C’est le règne de la loi de facto qui approuve un présidentialisme de facto.

C’est un acte criminel commis au nom de la loi.

Ce n’est pas parce que je suis un criminel que je suis en prison. Je suis en prison parce qu’un État de droit criminel est au pouvoir.

De telles choses arrivent. Vous êtes jeté en prison parce que vous défendez la loi et que vous avez raison. Et le coupable peut se déguiser de lui-même en procureur.

Mais personne ne devrait s’alarmer ou s’effrayer. Ça ne sera pas très long. Un jour le droit se réveillera.

Maintenant je veux vous lire une phrase de mon discours que le procureur n’a pas citée en lettres capitales :

« Ils parlent de ça comme si Erdoğan était là pour rester toute sa vie. Erdoğan sera parti dans deux ans. Les élections approchent, personne ne peut savoir ce qui arrivera d’ici deux ans pendant les élections.»

Vous avez sûrement compris pourquoi le procureur n’a pas cité cette phrase en lettres capitales.

L’homme dont il prétend « qu’il avait connaissance qu’un coup d’État aurait lieu le lendemain » évoque Erdoğan quittant le pouvoir après avoir perdu les élections dans deux ans.

Comment un homme sachant qu’un coup d’État doit avoir lieu dans les prochains jours peut-il envoyer un « message subliminal » au sujet de ce coup d’État en parlant de l’éviction d’Erdoğan à l’occasion des élections deux ans plus tard.

Est-ce un crime de dire qu’un homme politique sera évincé au moment des élections ?

De quel crime s’agit-il ?

Sans compter que je pense exactement la même chose aujourd’hui.

Erdoğan sera évincé par des élections.

Il n’y a pas besoin de coup d’État pour en finir avec Erdoğan. La police d’Erdoğan prépare déjà son départ.

C’est comme une blague de Nasreddin Hodja (2).»

Et puis il y aussi des questions dans la plaidoirie d’Ahmet Altan, beaucoup de questions qui resteront sans réponse, comme celle-ci :

« La guerre civile est terrifiante.
Est-ce un crime de dire ça ?»

Et sa conclusion :

«Dans un de ses romans, John Fowles a écrit qu’il n’y a pas un seul juge dans le monde qui ne soit jugé à partir de ses propres décisions.

C’est vrai.

Tous les juges sont jugés à partir de leurs propres décisions.

Vous aussi serez jugés à partir de vos propres décisions.

En fonction de la manière dont vous voulez être jugés, à partir du genre de verdict que vous voudriez pour vous-même, en fonction du souvenir que vous voudriez laisser de vous-même, vous devez juger en conséquence.

Parce que vous êtes celui qui sera jugé.

Merci pour votre temps et votre patience.»

Ahmet Altan, emprisonné à la prison de Silivri depuis septembre 2016.

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(1) P24 est une ONG créée par des journalistes turcs pour défendre l’indépendance et la liberté de la presse en Turquie. Face à l’emprisonnement de plus de 160 journalistes, le travail de P24 est devenu essentiel. Aujourd’hui, ils sont en première ligne pour défendre Ahmet Altan, romancier et journaliste, et son frère Mehmet Altan, professeur d’économie et auteur d’essais politiques. L’un comme l’autre comparaissent aujourd’hui au palais de justice de Çağlayan. Ils risquent la perpétuité multipliée par trois, un peu comme une tumeur incurable de l’injustice d’Etat.

(2) Nasr Eddin Hodja, parfois orthographié Nasreddin ou Nasreddine, est un personnage mythique de la culture musulmane, philosophe d’origine turque, né en 1208 à Sivrihisar et mort en 1284 à Akşehir.

#MehmetAltan #NazlıIlıcak & #AhmetAltan
#AltanlaraOzgürlük & #TalebimizTahliye
#SaveTurkishJournalists

Le sourire de Nuriye et la mort du tyran

En hiver, pendant les jours de neige de 1984, un loup était entré dans Istanbul. Il venait seul et affamé, surgi d’une forêt primaire qui s’étendait jusqu’aux portes de la ville. La bête a fait la Une des journaux, cherchant sa nourriture dans les rues de Şişli avant d’être abattue au fusil-mitrailleur, dans ce quartier où l’État a fait construire trente ans plus tard un palais de justice pharaonique, tout près des Trump towers qui sont encore un autre symbole de morgue et d’arrogance. C’est dans ce palais de justice que seront jugés, le lundi 19 juin 2017, Ahmet et Mehmet Altan. Le procureur d’Istanbul a requis contre chacun des deux frères la perpétuité multipliée par trois. Jeudi 22 juin, ce sera au tour d’Aslı Erdoğan de comparaître devant ses juges, quatrième audience d’un procès qui s’avère déjà interminable.

Les dieux de la littérature sont en colère : Ahmet Altan et Aslı Erdoğan sont deux immenses écrivains de langue turque, accusés l’un et l’autre d’avoir écrit dans les journaux des articles sans concession, incroyablement courageux tous les deux, au point de prendre inlassablement la défense des peuples et des minorités massacrés par l’État-AKP. Mais Ahmet Altan et Aslı Erdoğan étaient et demeurent aussi deux journalistes insoumis, attachés aux droits de l’homme comme pouvaient l’être Vaclav Havel et Anna Politkovskaïa, d’une manière à la fois intransigeante et joyeuse. Et si je parle de joie, c’est parce qu’il faut aussi une joie démesurée pour affronter la mort quand elle devient un principe politique, une obsession gouvernementale capable de rendre malade tout l’appareil d’ État. Par chance, leurs romans à tous les deux sont traduits en français, qui racontent des mondes très éloignés l’un de l’autre, avec deux écritures aussi divergentes que possible, mais d’une intensité humaine et d’une puissance narrative qu’on ne croise pas souvent, même dans une vie de lecteur affamé comme ce loup dans la neige.

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Nuriye Gülmen

Pourtant, c’est un autre visage qui plane sur ces procès. Un visage irradié par une joie différente, plus difficile encore à comprendre. Une joie hors des limites humaines que nous connaissons tous. Et un visage devenu maintenant une icône en Turquie, celui d’une jeune chercheuse en littérature comparée qui s’est révoltée, elle aussi, contre le principe politique de la mort systématique, la mort infligée par l’appareil d’État turc à tous ceux qui continuent d’en contester l’iniquité et la violence. Ce visage et cette joie portent le nom de Nuriye Gülmen et j’ai tenté plusieurs fois de raconter son histoire, l’histoire démesurée d’une femme qui a acquis maintenant la stature d’un Gandhi ou d’un Mandela. Aujourd’hui, Nuriye en est à son 104 ème jour de grève de la faim, emprisonnée depuis mai comme son compagnon de lutte, Semih Özakça, un instituteur que son métier passionne au point de risquer sa vie lui aussi, pour continuer de l’exercer. Tous les deux, ils iront jusqu’au bout de leur combat pour la justice, préférant mourir plutôt que de renoncer à leurs droits. Leur courage est un enseignement d’une valeur irremplaçable, et chaque lettre que Nuriye a pu écrire depuis sa cellule est une leçon d’humanité simple et joyeuse.

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Lettre et dessin de Nuriye Gülmen

Mais Nuriye a eu un premier malaise cardiaque cette semaine. Elle n’arrive plus à marcher et son état de santé a déjà subi des séquelles irréversibles. Dans son palais, le bourreau qui se prend pour un président de la République de Turquie a d’ores et déjà pris l’apparence d’une ordure sanguinaire, qui laisse mourir deux jeunes passionnés par leur métier plutôt que d’en faire des héros nationaux et de revenir sur ces milliers de limogeages qui ont saigné le pays.

Mais ce que disent les rues d’Istanbul, c’est que le jour où Nuriye va mourir, la révolte prendra feu dans les villes de Turquie et qu’il y aura à nouveau d’autres morts, comme pendant l’occupation du parc Gezi en 2013. Peut-être que le tueur d’Ankara attend ce jour lui aussi. Depuis qu’il a réussi à perdre son référendum truqué en avril, il sait qu’il n’a pas d’autre avenir que sa destitution par un peuple en colère. Comme autrefois Ceaucescu ou Honeker. C’est vrai, il faudra au moins une guerre civile pour déchoir le nouveau sultan d’Ankara, mais nous serons des millions à danser sur sa tombe.

Retour en Turquie carcérale

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Sur la table, à l’heure du crépuscule, je déplie une carte à moitié déchirée d’Istanbul. Lors de précédents voyages, j’avais marqué d’un K rouge les cafés où j’avais passé des soirées avec Nilay, Asli ou Ayse. K comme kahve, café en turc. K comme kalp, le mot qui veut dire cœur dans la langue de Hikmet. Comme si les salles enfumées des vieux cafés d’Istanbul redessinaient le véritable système nerveux central de la ville, et qu’il fallait continuer d’en vénérer l’étrange litanie, celle des embarquements et des errances entre Europe et Asie, capitale des rencontres sous la pluie et des chiens endormis au milieu des ruelles inondées. C’est là que le peuple des serveurs, des buveurs de thé et des marchandes de fleurs se mêle aux réfugiés et aux voleurs des rues pour inventer une société de haute intensité, sorte de grand bazar des prophéties politiques et des poèmes humanitaires. C’est là aussi que j’aime cette ville, malgré l’extrême violence politique et l’assassinat, mardi dernier, d’İnanç Özkeskin, abattu lors d’un raid policier dans le quartier de Kadikoy, à l’intérieur de la maison familiale qu’il habitait avec sa mère et son grand-père.

inancİnanç Özkeskin était un homme engagé, actif dans le soutien aux prisonniers politiques et son frère, militant du Parti-Front révolutionnaire de libération du peuple (DHKP-C), était mort lors d’une grève de la faim en prison, en 1996. İnanç était un membre fondateur de l’association Solidarité avec les familles de prisonniers (TAYAD), au sein de laquelle il menait un travail considérable, étant donné la liste interminable de personnes emprisonnées sans jugement depuis dix mois.

En défonçant à minuit la porte de la maison familiale des Özkeskin, en tenant en joue un vieil homme de 90 ans, malade d’Alzheimer, avant de tuer son petit fils sous ses yeux, la police turque a de nouveau donné la preuve qu’après l’échec du référendum, le temps de la terreur politique était revenu en Turquie.

Dans les jours qui viennent, le procès des frères Altan et celui d’Aslı Erdoğan seront une nouvelle étape du processus de terreur générale. Si le 14 juin, la Cour européenne des droits de l’homme a déclaré qu’elle avait commencé à examiner les demandes des écrivains et journalistes Ahmet Altan et Mehmet Altan, les gouvernements et les journaux européens ne veulent pas voir la tragédie que vivent les opposants en Turquie. Ceux qui continuent de défendre les droits des minorités connaissent le risque qu’on défonce leur porte en pleine nuit, qu’on en finisse avec une vie de lutte par une balle dans la tête et une autopsie vite classée. Kalp, le mot qui veut dire cœur dans la langue de Nazim Hikmet, je me demande s’il a encore un sens dans la langue d’Antonin Artaud, dans celle de Paul Celan.

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Campus pénitentiaire de Maltepe

Istanbul est aussi un brasier, un brasier permanent dont les prisons redessinent, à l’envers, la véritable cartographie de la répression politique en Turquie. Les longs discours de Bekir Bozdag, le ministre de la Justice turc, ont tenté de changer l’image des prisons turques, en vantant ces nouvelles architectures carcérales où les détenus organisent des spectacles auxquels diplomates et haut-fonctionnaires sont régulièrement invités. Dans le quartier de Maltepe par exemple, sur la rive asiatique d’Istanbul et face aux îles des Princes, on parle d’un campus pénitentiaire où trois immenses prisons de type L enferment plus de trois mille détenus. La prison Ln°3 a la particularité de n’abriter que des étrangers, 1582 détenus en tout de 97 nationalités différentes. C’est dans cette prison qu’en 2015, des prisonniers transsexuels espagnols avaient mené une grève de la faim pour protester contre un changement de cellule. L’année d’avant, ce même ministre de la Justice avait envisagé de construire des prisons réservées aux homosexuels, une idée un peu inquiétante dans un pays où règne l’homophobie. Un peu plus loin, à l’intérieur de la même enceinte, une autre prison est dédiée à l’enfermement des mineurs. A l’intérieur, au moins 950 enfants et adolescents apprennent à vivre sous le regard et les ordres des gardiens.

Comment expliquer alors qu’un récent article du journal Hurriyet puisse rapporter l’histoire d’Onur, 15 ans, battu à mort dans une section pour adultes de la prison de Maltepe, à l’étage précisément réservé aux condamnés pour viols. Un autre article, publié par Cumhuriyet, accuse les gardiens de prison qui auraient refusé de secourir la victime. Les prisons de l’ère Erdogan ne sont peut-être pas aussi évoluées que voudraient le faire croire les beaux discours de Bekir Bozdag. Celles d’Istanbul, où dorment quantité de journalistes et d’écrivains, indiquent surtout que le travail d’investigation et l’indépendance de la pensée ne peuvent pas continuer. La liberté de parole est une chose morte en Turquie et les prisonniers politiques se comptent par dizaines de milliers, faisant des prisons les haut-lieux d’une pensée restée libre.

Je veux essayer de dessiner la carte des prisons d’Istanbul, une constellation où İnanç Özkeskin venait parler de droits humains. Il faut commencer par esquisser à grands traits les deux immenses prisons d’Istanbul-Metris, dans le quartier de Bakirköy. C’est là que le journaliste Ömer Çelik a été torturé à l’eau froide cet hiver. C’est là que le 12 mai de cette année, Oghuz Güven, l’éditeur du site de Cumhuriyet, a été enfermé pendant trente jours sans jugement, à cause d’un reportage sur la mort d’un procureur. C’est aussi dans les prisons de Metris, toujours au mois de mai, que la délégation du Comité européen pour la prévention de la torture et des peines ou traitements inhumains ou dégradants (CPT) du Conseil de l’Europe s’est rendue, dans le cadre d’une visite périodique. Malheureusement, aucun de ses rapports n’est accessible. Pourtant, c’est devant la prison de Metris que de nombreuses associations turques et internationales se sont retrouvées le 24 juin 2016, pour manifester leur soutien à Erol Önderoglu, représentant de RSF en Turquie, à Sebnem Korur Fincanci, présidente de la Fondation pour les Droits humains de Turquie, et à l’écrivain Ahmet Nesin. Tous les trois avaient été incarcérés à Metris. Parmi les associations solidaires, le syndicat de journalistes Türkiye Gazeteciler Sendikası, la plateforme turque pour le journalisme indépendant P24, Reporters sans frontières, la Fédération Internationale des Droits de l’Homme, Ethical Journalism Network, International Freedom of Expression Exchange, International Press Institute, European Judicial Network, Amnesty International et International and European Federations of Journalists. Beaucoup de monde au total, comme un réflexe de survie face à la criminalisation du journalisme en Turquie.

Unknown-5On compte pas moins de dix prisons dans le quartier de Silivri, à la périphérie d’Istanbul, dont une prison de haute-sécurité. Achevées en 2008, elles rassemblent 6000 détenus parmi lesquels l’auteur et journaliste Barış Pehlivan et les onze journalistes de Cumhuriyet. C’est aussi là que fut détenu Can Dündar, l’ancien rédacteur en chef du quotidien qui s’est exilé en Allemagne, et Erdem Gül, son chef de bureau à Ankara. Prisons ultra-modernes, on y expérimente la culture de champignons de couche par les prisonniers, ainsi qu’une boulangerie industrielle capable de cuire 17 000 pains par jour et des tonnes de gâteaux secs.

La plupart des journaux étant basés à Istanbul, on comprend que la construction de nouveaux campus pénitentiaires dans les parages soit une priorité du gouvernement Erdogan. Il va falloir enfermer les derniers journalistes dignes de ce nom en Turquie, organiser des convois spéciaux comme pour les onze employés de Cumhuriyet arrêtés le même jour.

Il existe beaucoup d’autres prisons disséminées à travers Istanbul. À Bakirköy se trouve la prison pour femmes d’Istanbul, capable d’accueillir un millier de détenues. C’est là que Necmiye Alpay et Aslı Erdoğan ont été enfermées pendant plus de quatre mois en 2016. Ebru Firat, une jeune étudiante franco-turque partie combattre au Rojava syrien, y est toujours détenue, ainsi que l’essayiste et journaliste Nazlı Ilıcak, détenue depuis juillet 2016. Certaines journalistes y sont enfermées pour des peines bien plus lourdes, comme Hatice Duman, directrice de la rédaction d’Atılım, condamnée à la perpétuité en 2003.

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Centre de rétention administrative de Kumpaki

Côté asiatique, il y a aussi les grandes prisons ultra-modernes d’Ümraniye, trois prisons de type T capables d’accueillir chacune mille détenus, et à Kartal une prison de type H, prévue pour 610 personnes. La logique d’extension carcérale est de toute façon sans limites en Turquie et l’inventaire ne serait pas complet si on ne racontait pas aussi les centres de rétention administrative pour étrangers en situation irrégulière. J’en connais au moins trois. Celui de l’aéroport d’Atatürk, situé à l’intérieur de la zone de transit. De nouveaux locaux viennent d’y être construits pour les demandeurs d’asile, de plus en plus nombreux à arriver d’Iran, d’Afghanistan ou d’Egypte par avion. Un autre centre de rétention existe dans le quartier de Binkılıç. Mais le plus célèbre reste celui de Kumkapi, où a séjourné Elisa Couvert, une étudiante de Paris 8 qui avait pris part aux manifestations du parc Gezi. Kumkapi est un quartier délabré d’Istanbul qui emploie des centaines de réfugiés dans un dédale d’ateliers clandestins. Dans les environs, le centre de rétention a été rebaptisé Misafirhane, ce qui se traduit littéralement par l’« auberge des invités ». Inauguré en 2009, le centre de rétention peut enfermer jusqu’à 560 personnes, selon les chiffres publiés par le Global Detention Project. Les deux premiers étages sont pour les hommes, le troisième pour les femmes et leurs enfants. Tous ou presque sont en attente d’expulsion vers leurs pays d’origine.

Au total, 15 910 personnes dorment dans les prisons d’Istanbul. Une majorité d’entre elles n’ont pas commis le moindre délit, étant seulement opposées à un gouvernement qui a rompu depuis longtemps avec la démocratie, empêchant la justice de fonctionner. Rappelons-nous : au mois d’août 2016, les prisonniers de droit commun ont été amnistiés et libérés pour laisser les prisons aux opposants. Ce qu’on appelle des prisonniers politiques, en somme, confrontés depuis dix mois à des accusations paranoïaques et sans fondement.

 

L’interminable liste des auteurs et écrivains emprisonnés en Turquie

IMG_6229Aujourd’hui, lundi 10 avril 2017, ils sont plus de 160 journalistes emprisonnés en Turquie. Nous n’acceptons pas. Au milieu de cette tragédie politique, des grèves de la faim et des tortures en prison, 28 auteurs et écrivains sont eux aussi emprisonnés ou menacés de l’être. Nous n’acceptons pas. Cette liste, inacceptable, interminable, est une réponse à l’appel qu’Aslı Erdoğan avait lancé depuis la prison des femmes d’Istanbul, en décembre 2016 : « De nombreux signes indiquent que les démocraties libérales européennes ne peuvent plus se sentir en sécurité alors que l’incendie se propage à proximité. La “crise démocratique” turque, qui a été pendant longtemps sous-estimée ou ignorée, pour des raisons pragmatiques, ce risque grandissant de dictature islamiste et militaire, aura de sérieuses conséquences. Personne ne peut se donner le luxe d’ignorer la situation, et surtout pas nous, journalistes, écrivains, universitaires, nous qui devons notre existence même à la liberté de pensée et d’expression. »

Non, nous n’ignorons pas. Et nous n’accepterons jamais qu’on emprisonne ceux qui écrivent.

Gérard Alle, écrivain – Joseph Andras, auteur – Pascal Arnaud, Quidam éditeur – Pierre Astier, agent littéraire – L’Autre Quotidien, Nuit&Jour – Adeline Baldacchino, écrivain – Ballast, revue – Zoé Balthus, écrivain et journaliste – Marie Bardet, journaliste, auteur – Arno Bertina, écrivain – Bilor  Bilor, passeuse de poèmes – Sandrine Bourguignon, auteur – Tieri Briet, écrivain – Geneviève Brisac, écrivain – Alexandre Brutelle, journaliste – Yves Charnet, écrivain – Emmanuelle Collas, éditrice aux éditions Galaade – Catherine Coquio, universitaire – Eve Couturier, réalisatrice radio et artiste sonore – Olivier Delorme, romancier et historien – Diacritik, web magazine – Sebastien Doubinsky, écrivain – Annie Drimaracci, auteure et peintre – Eugène Durif, auteur – Pierrette Epsztein, professeur de lettres et écrivain – Claude Favre, poète – Maria Ferragu, libraire – Festival de cinéma de Douarnenez – Chantal Flament, bibliothécaire – Patrice Franceschi, écrivain – Christian Garcin, écrivain – Nathalie Jehan, assistante maternelle, amoureuse de la liberté et de la poésie – Joël Jouanneau, auteur et metteur en scène – Clotilde Hesme, comédienne – Marie Huot, auteur de livres de poésie – Sabine Huynh, poète, écrivain, traductrice – Xavier Lainé, écrivain – Mona Latif-Ghattas, écrivain – Roxanne Lebrun, comédienne – Anne Lefèvre-Balleydier, journaliste free-lance – Alain Le Flohic, festival Noir sur la ville – Joelle Losfeld, éditrice – Virginie Lou-Nony, écrivaine – Valérie Manteau, éditrice et écrivaine – Christine Marcandier, journaliste et maître de conférences en littérature française – Laurent Margantin, auteur et traducteur – Jean-Michel Maulpoix, écrivain et professeur à la Sorbonne nouvelle – Danielle Maurel, journaliste littéraire – Simone Molina, poète et psychanalyste – Ricardo Montserrat, écrivain et dramaturge – Jean-Jacques M’µ, éditeur ABC’éditions Ah Bienvenus Clandestins ! – Valia Nicoltzeff, éditions aux Pieds nus en mouvement – Edith Noublanche, traductrice et correctrice – Dominique Ottavi, poète – Sara Oudin, traductrice et poète – Yann Patin de Saulcourt, blogueur et militant pour la paix – Christian Perrot, journaliste – Eric Pessan, écrivain – Hélène Peytavi, peintre – Serge Quadruppani, écrivain – Valérie Rouzeau, poète et traductrice – Jacques Serena, auteur – Jean-Pierre Siméon, poète et dramaturge – Marie-Anne Thil, journaliste à France-Arménie – Caroline Troin, association Rhizomes – Antigone Trogadis, écrivain – Thomas Vinau, écrivain – Sarah Voisin, marionnettiste et ateliers d’écriture –

L’interminable liste

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Ahmet Abakay

Ahmet Abakay, né en 1950, journaliste et écrivain. Son dernier livre, Les derniers mots de Hoşana, paru en 2013, est un portrait de sa mère qui lui a révélé, quelques jours avant sa mort, ses origines arméniennes, restées secrètes durant 82 années.  Turque alévie mais une Arménienne. Non, elle n’était pas cette Turque alevie pour laquelle tout le monde la prenait. En osant rendre publique l’histoire de sa famille, certains de ses proches l’ont répudié et menacé l’écrivain de représailles. Ahmet Abakay est aussi président de l’Association des Journalistes Progressistes. A ce titre, il a déclaré : «Ceux qui ne sont pas proches du gouvernement ne peuvent pas survivre dans les médias. Les professionnels des médias vivent maintenant dans la terreur». Il a été condamné à une peine de prison avec sursis pour avoir participé à la campagne de solidarité du journal Özgür Gündem.
Ahmet Abakay, Les derniers mots d’Hoşana

Necmiye Alpay

Necmiye Alpay à Istanbul, deux jours après sa libération de prison, le 31 décembre 2016

Necmiye Alpay est née en 1946. Elle est linguiste, écrivaine et traductrice du français vers le turc. Elle a étudié les sciences politiques à Ankara et obtenu un doctorat en économie à l’université de Paris-Ouest-Nanterre-La Défense, en 1978. Elle a publié plusieurs ouvrages sur la langue turque, consacrant beaucoup d’énergie à améliorer la qualité du turc écrit. Elle a aussi traduit des livres d’Edward Saïd, Lénine, Paul Ricœur et René Girard.
Necmiye Alpay s’est beaucoup engagée pour défendre  la liberté d’expression en Turquie, tout en militant pour la paix entre la Turquie et le PKK, le Parti des travailleurs kurdes, considéré comme une organisation terroriste par le pouvoir. Elle a été emprisonnée 136 jours à partir du mois d’août 2016 et libérée après l’audience du 29 décembre 2016. Elle demeure menacée de prison pour sa collaboration avec le journal Ozgür Gündem, aujourd’hui interdit. Lors de l’audience du 14 février 2017, les procureurs ont demandé la peine maximale de huit ans pour “propagande d’une organisation terroriste” et “divulgation de communiqués de presse de l’organisation”, en se référant au PKK. Son procès n’est pas terminé et une quatrième audience est prévue pour le 22 juin 2017.
Necmiye Alpay injustement emprisonnée sans procès, sur le site du CEATL

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Ahmet Altan par Marc Melki, « Turquie une démocratie en danger ? »

Ahmet Altan est né en 1950, très connu en Turquie comme romancier et comme journaliste, rédacteur en chef pendant plusieurs années pour le journal Taraf, mais aussi chroniqueur pour Hürriyet et Milliyet. Il n’en est pas à sa première inculpation et s’il est aujourd’hui derrière les barreaux, c’est après avoir été mis en garde à vue, relâché puis arrêté une seconde fois le 22 septembre 2016, avec de lourdes charges : lui et son frère Mehmet sont accusés d’avoir contribué à la tentative de coup d’État de juillet 2016, et d’être membres d’une organisation terroriste – comprenez FETÖ et la confrérie Gülen.
Il faut dire que depuis des années, le pouvoir turc tente en vain de faire taire Ahmet Altan : une vingtaine d’actions en justice lui ont été intentées pour ses écrits, dont sept l’opposant à l’actuel président Recep Tayyip Erdoğan. Alors l’occasion était trop belle. Même si le prétexte à l’arrestation des deux frères ne tient franchement pas la route : ils sont accusés d’avoir délivré des « messages subliminaux annonçant la tentative de coup d’État », au cours d’une émission télévisée qui avait eu lieu la veille, soit le 14 juillet, et où ils étaient les invités de la journaliste Nazlı Ilıcak, arrêtée elle dès le 29 juillet.
Deux de ses romans, devenus best sellers en Turquie, ont été traduits et publiés aux éditions Actes SudComme une blessure de sabre, en 2000, et L’Amour au temps des révoltes, en 2008.
Ahmet Altan : une voix qui dérange, accuse et ne se taira pas, par Anne Rochelle et Tieri Briet, Kedistan

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Mehmet Altan

Mehmet Altan est né en 1953 à Ankara. Journaliste, écrivain et universitaire, emprisonné lui aussi depuis septembre 2016. Sept mois et pas de date annoncée pour son procès, alors qu’il est accusé d’avoir contribué à la tentative de coup d’État de juillet 2016, et d’appartenir à la confrérie Gülen. Auparavant, il a obtenu un doctorat en relations internationales à la Sorbonne et publié, à partir des années 80 une vingtaine d’ouvrages. L’un d’eux porte sur l’assassinat du journaliste Hrant Dink, un autre sur les liens qui unissent le nationalisme et le banditisme. Autant de sujets dangereux à aborder en Turquie.
Turkish Intellectuals who have recognized the armenian genocide, Massis Post, 2014
Le site de Mehmet Altan (en turc)

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Sara Aktas

Sara Aktaş est une jeune poète kurde, auteur de deux recueils et membre du Congrès des Femmes Libres. Elle a publié deux recueils de poésie. Elle a été emprisonnée le 14 décembre 2016 et mise en liberté conditionnelle le 21 mars 2017, privée de son passeport et condamnée à neuf ans de prison. Elle est accusée d’être une figure de proue du KCK (Union des Communautés du Kurdistan), branche urbaine du PKK et a été arrêtée à l’aéroport Atatürk d’Istanbul, alors qu’elle se rendait en Allemagne avec un faux passeport.

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Ilham Bakir

Ilham Bakir est né à Bitlis en 1968. Il est auteur de théâtre, journaliste et scénariste, enseignant à l’école d’art de Diyarbakir. Il a réalisé plusieurs documentaires et court-métrages, et écrit plusieurs pièces de théâtre. Il a été condamné à une peine à une peine de prison avec sursis pour avoir participé à la campagne de solidarité du journal Özgür Gündem.
Ilham Bakar,  courte biographie (en turc)

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Nurcan Baysal

Nurcan Baysal, journaliste, blogueuse, auteure engagée pour la paix et le respect des droits humains. Elle est fondatrice de l’Institut des sciences politiques et sociales à Diyarbakır, sa ville natale, où elle essaie de lutter contre l’exclusion par la pauvreté. Sur son blog, elle a raconté avec beaucoup de réalisme les massacres commis par les Forces Spéciales de la police turque à Cizre, dans le sud-est de la Turquie. Des récits qui ont été également publiés sur le site de Kedistan. Nurcan Baysal a notamment publié un livre d’entretiens sur les populations yézidis en Turquie.
Nurcan Baysal sur le site du Women’s World Summit Foundation
Le site de Nurcan Baysal (en turc et en français)

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Cengiz Baysoy

Cengiz Baysoy est écrivain et journaliste, notamment pour le journal Demokratik Modernite. C’est aussi un communiste engagé, spécialiste de Marx et passionné de philosophie. Il a publié un livre sur Marx et l’autonomie communaliste, et participé à un ouvrage collectif sur la dialectique des classes sociales. Il a été condamné le 14 février 2017 à quinze mois de prison avec sursis et à 6000 lires turques d’amende, pour avoir été lui aussi «rédacteur en chef de garde» pour le journal Özgür Gündem.

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Hasan Cemal

Hasan Cemal est loin d’être un inconnu en Turquie. Né en 1944, il a été rédacteur en chef de Cumhuriyet, l’un des principaux quotidiens turcs, et de Sabah avant d’écrire pour Milliyet. En 2013, il démissionne du journal Milliyet qui a refusé de publier sa chronique  suite à l’intervention de Recep Tayyip Erdogan, alors Premier ministre. Hasan Cemal fait partie de ces rares intellectuels qui, au début des années 2000, ont tenté de faire reconnaître le génocide arménien. C’est que son grand-père lui-même, Cemal Pasha, a participé à ce génocide. Il a organisé et supervisé la déportation et l’extermination de centaines de milliers d’Arméniens et de Syriaques. Alors pour se débarrasser de ce pesant héritage, Hasan Cemal s’est rendu à plusieurs reprises en Arménie, notamment au mémorial du génocide d’Erevan, la capitale du pays. Et en 2012, en réponse à l’assassinat du journaliste turc et arménien Hrant Dink, il a publié un ouvrage sur son parcours, 1915: le Génocide arménien. Hasan Cemal doit faire face à plusieurs procès, dont un pour avoir été rédacteur en chef d’un jour d’Özgür Gündem, dans le cadre d’une campagne de solidarité pour ce quotidien qui a été interdit le 16 août 2016, au prétexte de faire la propagande et d’être l’organe de presse du PKK. Dans cette procédure, il a été condamné à 6000 lires turques d’amende (environ 1500 €). En octobre 2016, Hasan Cemal s’est vu retirer sa carte de presse par la Direction chargée des médias (BYEGM), dépendant des services du Premier ministre. Ce 14 février, les procureurs ont réclamé contre lui une peine allant jusqu’à huit ans de prison. Hasan Cemal, le condamnant d’ores et déjà à 15 mois de prison avec sursis, pour “propagande d’une organisation terroriste” avec son article intitulé “Fehman Hüseyin”, tout en étant acquitté pour l’autre chef d’accusation (“apologie du crime et des criminels”). Pour mémoire, Fehman Hüseyin est l’un des principaux acteurs du Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK). Et Cemal a beaucoup travaillé sur la longue histoire de la question Kurde.

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Ilhan Sami Çomak

İlhan Sami Çomak est né en 1973. Il était encore étudiant en géographie à Istanbul lorsqu’il a été arrêté, en 1994, à l’âge de 22 ans. Kurde, accusé d’avoir volontairement incendié une forêt, pour couvrir la fuite de combattants du PKK, il est emprisonné depuis 23 ans et a passé toutes ces années à écrire. Sept livres de poèmes ont ainsi vu le jour, publiés à compte d’auteur. L’un de ces recueils s’appelle Cantique écrit par les chats, un autre Bonjour la terre. İlhan Çomak écrit également des lettres ouvertes, souvent diffusées sur les réseaux sociaux, pour expliquer les mauvais traitements qu’il endure en prison : «Je n’ai rien fait pour mériter une peine si lourde. Tout au long de ma garde-à-vue, j’ai été tenu empêché de dormir et torturé. Les policiers m’ont dit qu’ils allaient tuer mon frère, violer ma soeur. Je porte encore aujourd’hui les séquelles et les cicatrices des tortures. Un jour, ils nous ont emmenés quelque part et nous ont mis des bidons dans les mains. Ils avaient convoqué la presse. Ils ont annoncé que j’avais incendié des forêts. Ils ont prétendu que j’avais provoqué la plupart des incendies d’İstanbul. C’était impossible  même pour un dragon. J’ai contesté, mais ils m’ont que le juge allait rectifier.»

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Arzu Demir

Arzu Demir, est journaliste pour les agences ETHA et ANF. Elle a été condamnée à six ans de prison pour avoir écrit deux livres d’entretiens et de reportages sur des citoyens kurdes. Après une audience, qui s’est déroulée au Tribunal Pénal n°13 d’Istanbul, Arzu Demir, accusée de «propagande pour organisation terroriste», «éloge de crime et de criminels» et «incitation au crime», a écopé de 3 ans de prison, pour chacun de ses deux livres : Devrimin Rojava Hali, sur le processus révolutionnaire au Rojava et Dağın Kadın Hali, sur la place des femmes parmi les combattants. Paru en 2014, ce dernier ouvrage contient des entretiens avec onze militantes du PKK. C’est seulement après sa 7ème réédition que le Tribunal d’Istanbul a décidé de l’interdire et qu’il soit retiré des rayons des libraires. «Dans mon livre, écrit-elle, j’ai parlé de la tristesse que les femmes ressentent en laissant une vie derrière elles, en “montant à la montagne”, de la colère qu’elles ressentent envers la violence qu’elles ont vécue depuis leur enfance, la force que la montagne leur a apporté, la solidarité qu’elles ont construite face à la domination masculine, le sentiment de ne pas appartenir aux villes… Tout cela est la réalité. En résumé, pour ce livre, j’ai fait du journalisme. Je suis allée, j’ai vu, j’ai parlé, et j’ai écrit. J’ai écrit la réalité.»
Arzu Demir, six ans de prison pour deux livres, Kedistan, 27 janvier 2017

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Nail Demir

Nail Demir, poète kurde emprisonné depuis 1993. Gravement malade suite à des tortures, souffrant des yeux et sans accès aux soins médicaux, il a entamé une grève de la faim en mars, soutenu par sa femme et sa famille. Nous avons très peu d’informations sur lui, et seulement deux photographies dont une ancienne et l’autre, plus récente, avec sa femme.
Dihaber, article du 16 mars 2017 (en turc)

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Ragip Duran

Ragıp Duran, né en 1954, journaliste et auteur. Il a étudié le droit en France, avant de travailler comme journaliste dans différents pays, à Londres, Amsterdam ou Boston. Il a été correspondant pour l’AFP en Turquie, puis pour Libération, sous le pseudo de Musa Akdemir. Il a déjà été emprisonné pendant sept mois et demi en 1998, pour avoir publié en 1994 un article dans Özgür Gündem (qui, déjà fermé à l’époque par décret, avait pris le nom d’Ozgür Ulke). Professeur d’éthique journalistique à l’université de Galatasaray à Istanbul, il fut désigné, en 1991, «journaliste de l’année» par l’Association des droits de l’homme de Turquie et reçut, en 1997, le prix de la liberté d’expression de l’organisation Human Rights Watch. Il est l’auteur de quatre livres (un sur la guérilla en Afghanistan, en 1980, un autre sur les «médiamorphoses», en 2000).
Articles de Ragip Duran publiés dans Libération

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Ayse Düzkan

Ayşe Düzkan est née en 1959 et vit à Istanbul. Elle est écrivaine, journaliste et une figure de proue du féminisme en Turquie. Grande lectrice d’Anaïs Nin et Henry Miller, Elle a écrit quatre livres. Aucun d’eux n’a été traduit en français. Elle a écrit dans les journaux Radikal et Milliyet et tient des chroniques littéraires dans plusieurs suppléments hebdomadaires. Comme beaucoup d’eautres, elle est accusée d’avoir soutenu le journal Özgür Gündem en devenant l’une des rédacteurs en chef de garde pour une semaine.

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Asli Erdogan

Aslı Erdoğan est née en 1967. Ecrivaine avant tout, romancière et poète, elle vit et travaille à Istanbul après avoir séjourné à Cracovie ou St-Nazaire, grâce à des bourses d’écriture. Emprisonnée en août 2016 pour ses chroniques et son soutien au journal Özgür Gündem, elle est aussi connue en Turquie pour ses combats en faveur de la paix, des réfugiés et des minorités persécutées par l’État turc. Libérée sous contrôle judiciaire le 29 décembre 2016, elle ne peut quitter la Turquie et attend la quatrième audience de son procès, prévue le 22 juin, encourant la prison à vie. Ses lettres de prison ont permis d’alerter, en Europe et au Canada, sur la situation des journalistes et écrivains en Turquie. Cinq de ses livres ont été traduits aux éditions Actes Sud.
Dossier Aslı Erdoğan sur Kedistan

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Turhan Günay

Turhan Günay est l’un des critiques littéraires les plus respectés en Turquie. Né en Emprisonné depuis le 31 octobre 2016, avec d’autres journalistes de Cumhuriyet, l’un des principaux quotidiens indépendants en Turquie. Dans une lettre ouverte publiée par Libération en janvierYigit Bener posait la question : « Qui aurait cru que Turhan Günay, rédacteur en chef depuis plus d’un quart de siècle du supplément livres de Cumhuriyet, le plus vieux quotidien laïque du pays, serait en fait un dangereux «terroriste», à la fois «putschiste islamiste» et «séparatiste kurde» ?» Une forte mobilisation des écrivains et éditeurs turcs a eu lieu en sa faveur, lors de la foire du livre d’Istanbul, en novembre 2016. A cette occasion, prenant la parole au nom du PEN Club de Turquie, Haydar Ergülen a demandé la libération immédiate de Turban Gunay et de tous les auteurs emprisonnés.
Yigit Bener, Mon cher Turhan, que d’inepties meurtrières, Libération, 1er janvier 2017

Kadri GürselKadri Gürsel est né en 1961, à Istanbul. Auteur et éditorialiste renommé de politique internationale, président de l’International Press Institute basé à Vienne, il est une figure de proue d’un journalisme aussi exigeant qu’indépendant, auteur d’un ouvrage en 1996, Ceux de la montagne. Plus récemment, il a écrit «Turquie, année zéro», paru aux éditions du Cerf en février 2016. Kadri Gürsel est devenu une des cibles récurrentes  du pouvoir : il a été licencié par le quotidien Milliyet en juillet 2015 pour un tweet contre le président Erdogan, et travaille depuis mai 2016 pour Cumhuriyet. C’est à ce titre qu’il a été arrêté le 31 octobre 2016, avec une dizaine d’autres journalistes du même titre.
Turquie année zéro, aux éditions du Cerf

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Nazli Ilicak

Nazlı Ilıcak est née en 1944 à Ankara. Auteur d’une dizaine d’essais, journaliste et femme politique, elle a fait ses études dans un lycée francophone puis à l’Ecole des Sciences Politiques et Sociale, à Lausanne. Elle a été élue députée en 1999, avant d’être interdite de politique pendant cinq ans en 2001. Accusée d’appartenir au mouvement güleniste, elle est détenue depuis fin juillet 2016 à la prison pour femmes de Bakırköy.

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Nadire Mater 

Nadire Mater est journaliste à Bianet, essayiste et féministe. Elle a publié, en 2009, La Rue est belle : que s’est-il passé en 68 ? Lors d’un entretien avec le magazine Express, Nadire Mater expliquait : « La rue est un lieu de liberté, un lieu où l’on recherche la liberté. En tant que femme, je comprenais mieux que la rue signifiait la liberté et je le ressentais davantage. Ce n’est pas pour rien que les femmes investissent la rue. La rue est aussi un lieu de tristesse. Nous étions aussi dans la rue pour dire adieu à nos camarades qui furent assassinés à partir de 1968, et nous y sommes toujours.» Elle a comparu le 27 juin 2016 pour avoir été, comme tant d’autres, «rédacteur en chef de garde» d’Özgür Gündem, et vient d’être condamnée à quinze mois de prison avec sursis et à une amende de 6000 lires turques (1500 euros) pour sa participation, en vertu de l’article 7/2 de la loi antiterroriste sur la «propagande pour une organisation terroriste».
La Rue est belle : que s’est-il passé en 68 ?, par Emine Özcan pour bianet.org
Mehmedin Kitabı, de Nadire Mater, Istanbul, 2003, éditions Metis Yayinlari

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Ahmet Nesin

Ahmet Nesin, journaliste, écrivain et défenseur des droits humains, fils de l’écrivain Aziz Nesin. Essayiste avant tout, il a publié plus d’une douzaine d’ouvrages. Le 7 juin 2016, il est «rédacteur en chef de garde» d’Özgür Gündem et le 20 juin 2016, il est placé en détention sur décision de la première cour de paix du district d’Istanbul, le temps de l’enquête sur son implication présumée dans une affaire de propagande terroriste, accusé d’avoir pris part à une campagne de solidarité envers le journal Özgür Gündem : au nom du pluralisme, 56 personnalités se relaieront, entre mai et août 2016, pour prendre symboliquement la direction de ce journal persécuté par la justice. Détenu dans la prison Metris. Le 1er juillet 2016, la 14e cour pour les lourdes peines a ordonné sa libération provisoire. Il a quitté la Turquie pour se réfugier en France, où il avait déjà trouvé refuge entre 2003 et 2009. Il ne s’est donc pas rendu aux audiences du 8 novembre 2016 et du 21 mars 2017, au palais de justice d’Istanbul, encourant une peine de prison de 14 ans et demi.

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Sevan Nisanyan

Sevan Nişanyan est né en 1956 à Istanbul. Il a étudié la philosophie et les sciences politiques aux Etats-Unis avant de devenir enseignant, auteur, journaliste et linguiste, emprisonné depuis trois ans pour son livre « La fausse République ». Plusieurs peines de prison prennent le prétexte d’irrégularités sur le plan immobilier, Sevan Nişanyan ayant ouvert, en 1995, plusieurs maisons d’hôtes dans le village de Şirince, à proximité du site d’Ephèse, où il restaure d’anciennes maisons à l’abandon en respectant l’architecture traditionnelle. Il est aussi l’auteur d’un livre important sur les toponymes en Turquie, paru en 2010. En détention, il a rédigé le premier dictionnaire étymologique de la langue turque et des guides de voyage. Il a aussi écrit dans la presse (pour Taraf et Agos, le journal fondé par Hrant Dink). Actuellement incarcéré à la prison de Torbali, près d’Izmir.
Sevan Nisanyan en prison, Au fil du Bosphore, janvier 2014

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Yimaz Odabasi

Yılmaz Odabaşı, est né en 1962. Kurde, il est journaliste et poète avant tout, écrivant dans les deux langues, kurde et turc. En 1984, son premier recueil de poèmes est saisi. Parallèlement à son activité de poète, il poursuit une carrière de journaliste à Diyarbakir, écrivant aussi des chroniques pour Cumhuriyet et Radikal.  En 2000, son recueil de poèmes Rêve et vie lui vaut d’être emprisonné pour 18 mois, au cours desquels il est fait membre d’honneur du Pen Club suédois. L’écrivain a été également inculpé pour avoir «insulté» le tribunal lors de la prononciation du verdict. Ses poèmes ont été traduits en allemand et en persan, et un premier roman est édité en 2004. et s’est exilé en France pour échapper aux condamnations et protester contre un régime islamo-conservateur.
Un poète kurde quitte un pays amoureux de son bourreau

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Pinar Selek

Pınar Selek est née en 1971 à Istanbul. Elle est sociologue, écrivaine et féministe. Pour échapper au harcèlement judiciaire qui dure depuis juillet 1998, presque vingt ans, elle a trouvé refuge en Allemagne puis en France. Elle a été torturée avant de se résoudre à l’exil. Quatre fois condamnée à la prison à vie, quatre fois acquittée, elle est dans l’attente d’une cinquième condamnation. Le 25 janvier 2017, après une attente qui a duré 19 années, le procureur de la Cour de Cassation a donné son avis : il demande une condamnation à perpétuité.
Le site de soutien à Pinar Selek, en français

Ahmet Sik

Ahmet Sik

Ahmet Şık, journaliste et auteur de plusieurs livres. En 2011, c’est  un livre décrivant les liens entre le mouvement Gülen et l’Etat, L’armée de l’Imam, qui lui avait valu d’être arrêté par la police. Le 29 décembre 2016, il est à nouveau arrêté pour “propagande terroriste” et “humiliation en public, de la République de la Turquie, ses organes judiciaires, ses militaires et son organisation policière”. Le Procureur apporte comme “preuves” les tweets d’Ahmet Şık, ainsi que certains de ses articles dont un reportage avec Cemil Bayık, le responsable du PKK, publié le 14 mars 2015, trois articles concernant les services secrets turcs et leur rôle dans le massacre de Roboski, et les camions chargés d’arsenal militaire turc destinés à Daesh.
«Le gouvernement a adopté le programme d’une dictature.» C’est en substance ce qu’a affirmé Ahmet Şık, journaliste au quotidien Cumhuriyet, lors de son audience au tribunal d’Istanbul, ce mercredi 15 février. Il avait été arrêté le 29 décembre dernier.  Une nouvelle audience est prévue pour le 12 avril 2017.
Nouvelle prise d’otage, Ahmet Şık, journaliste, Kedistan, 31 décembre 2016

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Yildirim Türker

Yıldırım Türker est né en 1957 à Ankara, poète et écrivain, journaliste et scénariste. Il a traduit Jean Genet, Harold Pinter et Sam Shepard en turc. Il comparaît le 26 juin 2016 pour avoir été, une semaine, «rédacteur en chef de garde» du journal Özgür Gündem, c’est-à-dire, dans la bouche du procureur, pour « propagande pour une organisation terroriste ». Le 7 mars 2017, il est condamné à une peine de prison avec sursis d’un an, dix mois et quinze jours.
Yildirim Türker sur Wikipédia

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Murat Uyurkulak

Murat Uyurkulak est né en 1972 à Aydin, en Turquie. Exclu de l’université, il exerce divers métiers de serveur, technicien, traducteur, journaliste et éditeur. Son premier roman, Tol, publié en 2002 en Turquie, a très vite été acclamé par la critique, qui a vu en lui une nouvelle voix de la littérature turque contemporaine. Adapté au théâtre, Tol a connu un second succès et a été traduit en français, pour être  publié aux éditions Galaade. Menacé de prison pour son soutien au journal Özgür Gündem, il a été condamné le 7 mars 2017 à une peine de quinze mois avec sursis pour propagande terroriste.
Murat Uyurkulak sur le site de Galaade éditions

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Esber Yagmurdereli

Eşber Yağmurdereli est écrivain et aveugle, dramaturge et militant des droits de l’homme. Arrêté pour la première fois en 1978, il a été condamné à mort, une peine commuée en prison à vie. Libéré à titre temporaire, pour raisons de santé, de novembre 1997 à juin 1998,  il est retourné en prison. Il a déjà purgé  quatorze ans d’emprisonnement quand il est à nouveau incarcéré en octobre 2004, pour une nouvelle peine de vingt-trois ans. Son crime ? Avoir réuni un million de signatures pour la paix au Kurdistan.
Eşber Yağmurdereli, écrivain, aveugle et prisonnier, Courrier International, 31 mars 2005

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Deniz Yücel

Deniz Yücel est né en 1973 en Allemagne de parents turcs, ce qui lui vaut la double-nationalité. Journalise pour Die Welt, il a publié deux livres en Allemagne et a été arrêté lors d’un reportage en Turquie. Après treize jours de garde à vue, la justice turque a ordonné le 27 février 2017 qu’il soit placé en détention en l’attente de son procès. Il encourt jusqu’à cinq ans de prison. En signe de soutien, Die Welt a publié un éditorial intitulé : “Nous sommes Deniz” et 160 députés du Bundestag ont signé une lettre ouverte de protestation. Une pétition en sa faveur circule sous le hashtag #FreeDeniz. Un rassemblement solidaire a eu lieu dès  le 28 février 2017 devant l’ambassade de Turquie à Berlin, à l’appel de la Fédération des journalistes et des Verts.
Solidarité avec le journaliste Deniz Yücel, incarcéré en Turquie, Courrier International / Die Welt, 28 février 2017

En conclusion
« Il y a 70 ans, c’étaient les poètes que l’on mettait en prison en Turquie. Il y a 30 ou 40 ans, c’étaient les romanciers. Maintenant, ce sont les journalistes. Un tweet fait plus de bruit qu’un roman, qu’un film ou qu’une oeuvre d’art. Ce qui est difficile aujourd’hui c’est d’être un journaliste en Turquie » Voilà ce que déclarait il y a peu le romancier Hakan Günday à Stéphanie Fontenoy, lors d’un entretien pour la presse belge. Et ses propos résument bien la situation. Car s’il y a dans notre liste des écrivains emprisonnés ou menacés de l’être, c’est plus souvent en raison de leurs écrits dans la presse, de leurs déclarations sur des plateaux télé ou sur les réseaux sociaux que pour leurs livres. Et excepté quelques poètes, arrêtés eux pour leur positionnement politique ou le fait qu’ils soient kurdes, les autres sont avant tout journalistes, et comme tout journaliste qui se respecte, ils n’écrivent pas que dans la presse, mais publient aussi des livres. Ce qui est menacé, somme toute, c’est la liberté d’expression sous toutes ses formes…

22 prisonnières politiques en Turquie : La révolution est la femelle du volcan

« La vie ressemble à une blessure
dont on ressent la douleur quand elle refroidit… »
Qui ne peut voir que cette phrase
que le procureur a extraite de mon Journal du Fascisme
n’est que littérature,
n’est que monologue intérieur ?

Plaidoirie d’Asli Erdoğan, le 29 décembre 2016,
dans le palais de justice d’Istanbul.
Traduit du turc par Naz Oke,
adaptation de Ricardo Montserrat.

C’était un texte de treize pages manuscrites qu’Asli Erdoğan a lu le matin du 29 décembre 2016, debout face à ses juges. Elle avait eu du mal à l’écrire, le seul texte qu’elle soit parvenue à achever en 136 jours de prison.

Au tribunal, elle a lu ces treize pages d’une voix calme, une voix assez grave, sa voix de fumeuse. Son avocat n’a pas pris la parole. Lui aussi écoutait ce que la romancière voulait dire à ses juges, et par-delà ses juges, au gouvernement d’Ankara. Je ne sais pas ce qu’il pensait, je me souviens seulement qu’il souriait.

Le temps de lire ces treize pages, Asli a été interrompue à trois reprises par le juge et par des protestations dans la salle trop petite. Plusieurs fois, le juge a menacé de faire évacuer la salle, et ça s’est apaisé. Asli a pu continuer de dire au juge et au procureur ce qu’elle avait eu tant de mal à écrire.

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Valérie Manteau et Laurence Loutre Barbier au palais de justice d’Istanbul, le 29 décembre 2016

Nous étions quatre écrivains et un journaliste français à avoir fait le voyage pour ce procès. Un peu partout, en Europe et au Canada, il y avait eu des lectures des textes d’Asli Erdoğan. Dans les théâtres et les librairies, dans les cafés et certaines médiathèques, des comédiennes et des lecteurs avaient lu à voix haute ses chroniques et des extraits de ses livres. Le 12 décembre, après avoir rencontré la maman d’Asli à la Maison de la Poésie, nous avions pensé qu’il était important d’être présents au tribunal d’Istanbul. Important qu’Asli et Necmiye, sa co-détenue âgée de 70 ans, sachent que nous étions venus pour les soutenir, pour apporter les messages et les poèmes qu’une soixantaine d’écrivains nous avaient envoyés depuis trois continents.

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Asli Erdogan à la barre, le 29 décembre 2016

L’audience a duré toute la journée. Vers 16 heures, le procureur a pris la parole et demandé la liberté conditionnelle pour les cinq inculpés du journal Ozgür Gündem. Nous avons dû sortir de la salle, étonnés de la demande du procureur. Vingt minutes plus tard, un député est allé voir le juge dans la salle. J’ai oublié son nom, le parti auquel il appartenait mais c’est lui qui nous a annoncé que la liberté conditionnelle avait été prononcée pour les cinq inculpés. Il y a eu un cri de joie. Deux cent personnes qui crient de joie dans le couloir d’un tribunal, c’est impossible à oublier. Et puis des embrassades. On a serré la maman d’Asli dans nos bras, et son sourire aussi on ne peut pas l’oublier. Puis la police nous a poussés vers la sortie.

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Laurence Loutre-Barbier et Yigit Bener avec Mine Aydoslu, la maman d’Asli Erdogan

Mais ce que je veux raconter avant tout, c’est ce qu’Asli m’a raconté, elle, de sa libération. C’était le premier soir où nous avons parlé, en anglais, dans un salon de thé de la rive asiatique d’Istanbul. Le soir du nouvel an, le 31 décembre, un jour de neige. Au téléphone elle m’avait dit « We have to talk ! ».  Il faut qu’on parle !  Alors, avec Ricardo Montserrat et Ahmet Ergül, l’ami d’Asli qui est devenu son attaché de presse depuis son arrestation, nous avons pris le premier taxi qui acceptait de traverser le Bosphore malgré la neige.

Et puis on a parlé. Pendant des heures malgré le froid, sur la terrasse du salon de thé, pour pouvoir fumer en même temps. Et quand la nuit est tombée, on a failli mourir de froid. Ricardo avait de la fièvre, alors on est rentré au chaud. A l’intérieur, Asli est devenue plus nerveuse. Elle était sur ses gardes et soupçonnait les deux jeunes couples des tables voisines d’appartenir au MIT, les services secrets turcs. Et elle ne se trompait pas, on l’a compris plus tard, quand ils nous ont suivi jusqu’au taxi du retour.

Asli était nerveuse, elle buvait des litres de thé et elle avait besoin de raconter ses histoires de prison. J’ai découvert qu’Asli parlait vraiment comme une conteuse. Elle sait qu’elle fascine ceux qui l’écoutent. À cause de sa voix, de ses mains, de sa beauté et des histoires qu’elle a déjà construites, en pensée, à la manière d’un conte. Ça a duré des heures et en l’écoutant on voyait les images. Des images venues d’un film russe ou géorgien. Un film de Paradjanov. Je veux dire que ce qu’Asli racontait, c’était chargé d’une poésie secrète arrachée au monde de la prison des femmes, et qu’elle était déjà en train de métamorphoser cette poésie en récit, comme Jean Genet l’avait fait dans Un Chant d’amour.

Alors je vous raconte son histoire. C’est le soir de sa libération, juste après le tribunal, un soir de déluge. Le fourgon cellulaire ramène Asli et Necmiye à la prison des femmes de Bakirköy. Elles sont trempées toutes les deux, elles ont dix minutes pour rassembler leurs affaires et les milliers de lettres qu’elles ont reçues. Devant la prison, deux cent personnes les attendent dans une tempête qui tord les parapluies, au milieu d’une armada de caméras et de micros.

À l’intérieur, à l’étage des prisonnières politiques, elles sont 22. Il y a Necmiye, 70 ans, Asli, 49 ans, deux Turques blanches, comme on dit là-bas. Toutes les autres détenues sont kurdes et ont plutôt entre seize et trente ans. Toutes, ce sont des femmes qui ont pris les armes et rallié les forces clandestines du PKK, le Parti des Travailleurs du Kurdistan, ou l’armée du YPG, les Unités de Protection du Peuple qui combattent Daesh dans le Rojava, en Syrie. Vingt jeunes femmes et toutes des résistantes, des combattantes, des prisonnières de guerre.

Au moment des adieux, les vingt jeunes femmes forment deux rangs de chaque côté du couloir. Asli et Necmiye les serrent une par une dans leurs bras. Elles sont en larmes. Elles savent ce qui va arriver. Et les vingt détenues entonnent le cri de guerre des femmes kurdes. Trois mots qu’elles répètent : FEMMES – VIE – LIBERTÉ ! En Kurde, ça fait JINAN – JÎYAN – AZADΠ! Et les voix des vingt femmes montent en intensité. Maintenant, elles sont plusieurs à frapper du poing sur les grilles en métal du couloir. Elles savent ce qu’elles veulent. Elles attendent qu’Asli danse.

Asli le sait. Elle pose ses sacs et commence à danser au milieu des jeunes kurdes. JINAN – JÎYAN – AZADΠ! Et peut-être que vous ne le savez pas, mais Asli est une vraie danseuse. Le corps un peu cabossé, mais des années de danse classique pendant l’enfance, l’adolescence. Alors elle danse dans la prison, elle danse en pleurant, seule au milieu des combattantes emprisonnées qui répètent les trois mots en criant : FEMMES – VIE – LIBERTÉ !

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29 décembre 2016, sortie de prison pour Asli Erdogan

C’est un rituel de femmes en lutte et c’est un conte pour nous qui luttons aujourd’hui. En Turquie, un décret-loi de septembre 2016 a interdit la musique et les chants dans l’enceinte des prisons. Les détenus de droit commun ont été relâchés, remplacés par des opposants à qui on interdit même de chanter. Si bien que danser et marteler un rythme à coups de poing devient une résistance et une insoumission.

Pendant les 136 jours de détention d’Asli et Necmiye, les prisonnières politiques kurdes de la prison des femmes ont souvent entonné leur chant de vie pour qu’Asli monte sur la table et danse au milieu d’elles. Asli donneuse de joie, comme une image d’incantation à l’intérieur d’un film du vieux Paradjanov. Joie pure et collective qu’aucun cachot n’enfermera. Défiance de femmes debout malgré la dictature. La révolution est la femelle du volcan.

C’est cette histoire d’Asli que je voulais vous raconter. Un conte incarné par une femme qui écrit pour un monde détraqué. « Détraqué », c’est un mot qui appartient à Franz Kafka. Et Asli aime les nouvelles de Kafka. Je sais qu’elle connaît par cœur des phrases de lui. Et peut-être aussi celle-là, écrite quelques années après la première guerre mondiale : « Nous ne vivons plus dans un monde détruit, nous vivons dans un monde détraqué. »

Et puis je voulais vous faire passer un message d’Asli. Un message important pour elle. Une fois libérée, quand elle a pu mesurer l’ampleur de la mobilisation qui s’était faite autour de son nom, elle nous a demandé d’élargir ce mouvement aux autres écrivains et journalistes emprisonnés. Aujourd’hui, ils sont 141 journalistes derrière les barreaux. Il y a aussi dix-sept écrivains, dont nous avons essayé de rassembler les noms depuis deux mois.

Alors je recopie leurs noms, si difficiles à prononcer et à garder en mémoire. Des prénoms et des noms de famille turcs, parfois kurdes et arméniens. Nous sommes trois à essayer de traduire leurs textes, leurs poèmes et leurs articles. C’est un travail lent et difficile mais bientôt, nous pourrons les lire eux aussi à voix haute, comme nous l’avons fait pour Asli en novembre 2016.

Ils s’appellent Arzu Demir, Ayşe Nazlı Ilıcak, Pınar Selek, Necmiye Alpay, Sevan Nişanyan, Aslı Erdoğan, Turhan Günay, Ahmet Altan, Mehmet Altan, Sara Aktaş, İlhan Sami Çomak, Murat Uyurkulak, Yıldırım Türker, Nadire Mater, Ömer Ağın, İmam Canpolat et İlham Bakır.

Dix-sept écrivains. Tous emprisonnés ou menacés de prison pour des années.

17016929_296394467445763_6278907651944465154_oArzu Demir a été condamnée à six ans de prison pour avoir écrit deux livres d’entretiens et de reportages sur des citoyens kurdes.

Ayşe Nazlı Ilıcak est écrivaine et journaliste, musulmane et femme politique. Elle est détenue depuis juillet 2016 à la prison pour femmes de Bakırköy.

Pınar Selek est sociologue, écrivaine et féministe. Pour échapper au harcèlement judiciaire qui dure depuis juillet 1998, presque vingt ans, elle a trouvé refuge en Allemagne puis en France. Elle a été torturée avant de se résoudre à l’exil. Quatre fois condamnée à la prison à vie, quatre fois acquittée, elle est dans l’attente d’une cinquième condamnation.

Necmiye Alpay est linguiste et traductrice. Âgée de 70 ans, elle a été emprisonnée 136 jours en 2016 et demeure menacée de prison à vie pour sa collaboration avec le journal Ozgür Gündem, aujourd’hui interdit.

Sevan Nişanyan est en prison depuis trois ans pour son livre « La fausse République ». Plusieurs peines de prison prennent le prétexte d’irrégularités sur le plan immobilier.

Asli Erdoğan est poète et romancière en liberté conditionnelle, menacée de prison à vie pour ses chroniques dans un journal aujourd’hui interdit.

Turhan Günay est critique littéraire et directeur éditorial du supplément littéraire de Cumhuriyet depuis février 1990. Âgé de 70 ans lui aussi.

Ahmet Altan est romancier et journaliste, arrêté en septembre 2016. En prison depuis, il a subi auparavant plus d’une vingtaine de procédures judiciaires en trente ans, et a porté l’une d’elle devant la Cour Européenne des Droits de l’Homme, qui lui a donné raison contre l’État turc. Deux de ses romans ont été publiés aux éditions Actes Sud.

Son frère, Mehmet Altan, est journaliste et universitaire, emprisonné lui aussi depuis septembre 2016.

Sara Aktaş est une jeune poète, membre du Congrès des Femmes Libres et arrêtée en novembre 2016.

İlhan Sami Çomak était encore étudiant lorsqu’il a été arrêté, à l’âge de 22 ans. Kurde, accusé d’incendie volontaire, il est emprisonné depuis 23 ans et a publié sept recueils de poèmes.

Murat Uyurkulak est l’auteur d’un roman important, Tol, qui a été traduit en français et publié aux éditions Galaade. Menacé de prison pour son soutien au journal Ozgür Gündem,, il a été condamné le 7 mars à une peine de quinze mois avec sursis pour propagande terroriste.

Scénariste, réalisateur et écrivain, Yıldırım Türker a été condamné le 7 mars à une peine de prison avec sursis d’un an, dix mois et quinze jours.

Nadire Mater est journaliste et auteur. Elle vient d’être condamnée à quinze mois de prison avec sursis et à une amende de 6000 lires turques (1500 euros) pour sa participation à la campagne de solidarité avec le journal Özgür Gündem. En vertu de l’article 7/2 de la loi antiterroriste sur la «propagande pour une organisation terroriste».

Ömer Ağın est l’auteur d’un livre sur les relations entre Kurdes, Kémalistes et partisans de l’AKP . Il est aussi journaliste à Demokrasi, où il dénonce régulièrement le génocide kurde. La sentence a été repoussée au 4 juillet 2017 a été condamné lui aussi au cours du procès Özgür Gündem à une peine de quinze mois avec sursis.

İmam Canpolat est auteur et journaliste lui aussi. Il a été condamné dans le cadre de l’affaire Ozgür Gündem.

İlham Bakır est auteur de théâtre, scénariste et documentariste. Sa condamnation sera prononcée le 28 mars 2017, repoussée grâce à son avocat qui a réussi à faire valoir que l’acte d’accusation était anticonstitutionnel.

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Ce texte a été lu lors d’une soirée de solidarité avec Asli Erdoğan, le vendredi 24 mars 2017, à Accueil, dans les locaux d’Anis Gras. Choix de textes et mise en scène de Barbara Bouley et de la Compagnie Un Excursus. Les textes et poèmes d’Andrée Chedid, Nazim Kikmet, Marina Tsvetaïeva, ont été lus par Anne Alvaro, Arlette Bonnard, Barbara Bouley, Rebecca Deriems, Marie Desgranges, Catherine Fourty, Nathan Gabily, Raffaella Gardon, Claudie Guillot, Dominique Journet, Eric Louis, Ana Karina Lombardi, Ege Olgaç, Mirabelle Rousseau, dans une scénographie d’Eric Fassa.

Une soirée au coin du feu…
Celui sacré de la parole et de la poésie.
Celui qui brûle dans le courage de cette femme qui écrit, sans relâche, prisonnière d’un pays en flamme: La Turquie d’aujourd’hui. C’est un moment à partager, en assemblée chaleureuse, que nous vous proposons ce soir. A travers les textes choisis (par et pour elle) et les témoignages, nous avons eu le désir de rappeler qu’Asli Erdogan doit demeurer forte de nos actions poétiques afin de continuer à faire face à un procès à l’issue incertaine.
Forte de nos voix conjuguées pour continuer à se redresser avec la vitalité flamboyante de son verbe, au milieu d’un univers d’estropiés, d’humiliés et de morts…
Au milieu d’étouffantes fumées.

Barbara Bouley