Affronter l’inhumain aujourd’hui

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Tieri Briet, Lettre à Alexandre Soljenitsyne, Salins-de-Giraud, 2010.

Maintenant j’imagine un travail. Un long labeur et plutôt difficile à vrai dire – un travail pour des années d’une solitude volontaire, où il s’agirait d’arriver au moins à ça : faire de l’addition des destins et des écrits d’Arenas, Soljenitsyne, Lezama Lima, Chalamov, Liscano et Akhmatova des outils pour affronter l’inhumain aujourd’hui.

Leurs livres circulent encore, leur passage dans l’histoire du XXème siècle ne s’est pas complètement effacée mais leurs trajectoires sont devenues moins lisibles, ensablées au fond d’une histoire générale envahie par trop d’ordures. Dans la nuée des vases, les couleurs du plastique finissent par devenir grises elles aussi, et il faudrait être archiviste fou pour continuer d’y pêcher les détails qui nous manquent. Le XXème siècle est une immense décharge à ciel ouvert : A part les charognards et les bulldozers, personne n’a le courage d’y faire encore le tri.

En réfléchissant à l’oubli dans lequel semblent sombrer tant d’existences – Tchoukovskaïa, Amalrik, Cornea, Kovalev, Farah – en lisant les livres et les poèmes que leurs luttes ont pu faire naître, je me demande si ce n’est pas le XXème siècle des opposants aux dictatures qu’on tente de faire passer à la trappe. Pour oublier lentement la litanie des persécutions, ce qui est moins dément quand même que de les nier d’un coup. Oublier l’air de rien, oublier la tragédie noire des polices politiques dans leur ampleur organisée, leur minutie technique, leurs justifications théoriques et judiciaires, c’est-à-dire leur délire dans toute sa démesure.

Machines de mort = Antilittérature

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Tieri Briet, Lettre à Alexandre Soljenitsyne, Salins-de-Giraud, 2010.

Oublier qu’un délire a bien eu lieu dans lequel nous avons joué notre rôle, duquel nous sommes nés. Et dans le même mouvement, reléguer les œuvres du même siècle parce qu’elles auront, dans leur utopie forcenée, ont été au moins aussi radicales, peut-être aussi délirantes. Rejeter les suprématistes, rejeter Beuys et Kounellis, évacuer Artaud et Ghérasim Luca. Liquider Brodsky en même temps qu’on normalise Staline et Brejnev. Tant qu’on y est, effacer Le Requiem des mémoires dans le même temps qu’on réédite Mein Kampf. Le problème, c’est que sans L’Archipel du Goulag ou les Récits de la Kolyma, je ne crois pas que nous puissions affronter les nouvelles surveillances policières qu’amplifie l’appareillage technologique contemporain. Ces œuvres portent en elles une connaissance de l’humain poussé à ses limites, un inventaire des forces de résistance qui constituent un héritage sans lequel nous serions à nouveau désarmés face aux flicages qui s’organisent dans les néo-démocraties.

En évacuant les livres et les biographies des dissidents avec l’eau des charniers qu’ils tentaient de combattre et de raconter, nous renonçons aussi à une lucidité primordiale, impossible à remplacer face aux violences d’Etat de plus en plus acceptées par des populations qui n’auront plus jamais accès à ces textes.

Dans la résurgence des visages dissidents, par l’affichage en pleine rue des écrits qu’ils ont payé d’une existence persécutée, je crois qu’il y aurait dans nos consciences un premier signe, un message au moins pour dire que nous refusons d’oublier l’écriture comme une lutte solitaire face à l’outrance démesurée du pouvoir politique dans nos vies.

Politique de l’autodafé en Azerbaïdjan

Autodafé des livres d'Akram Aylisli à Gandja, en Azerbaïdjan

Autodafé des livres d’Akram Aylisli à Gandja, en Azerbaïdjan

Akram Aylisli est un romancier azéri dont les livres sont régulièrement brûlés par une foule en colère, à Gandja et dans d’autres villes d’Azerbaïdjan. Que lui reproche-t-on exactement ? D’avoir publié Rêves de pierres, un roman où les arméniens ne sont pas montrés du doigt comme des ennemis à maudire, mais racontés comme des personnages parmi d’autres, aussi complexes et humains qu’un personnage azéri ou russe.

Les livres d’Aylisli ont été traduits dans plus d’une dizaine de langues, mais ne le sont pas encore en français, malgré l’importance de ses publications et l’originalité de certains textes. Jusqu’en 2013, date de parution de Rêves de pierres, Akram Aylisli était un écrivain honoré, qui bénéficiait du titre d’écrivain du peuple, ce qui ne l’a pas empêché d’exposer sa vision des pogroms dont les Arméniens furent victimes à Soumgaït et Bakou. Le roman incriminé a d’abord paru sous forme de feuilleton dans un journal de langue russe, Druzhba Narodov, dans lequel un comédien azéri prend la défense de victimes arméniennes d’un pogrom,  au risque de se faire lui-même lyncher.

Akram Aylisli

Akram Aylisli

A partir du 7 Février 2013, date du décret présidentiel qui dépouille Akram Aylisli du titre d’écrivain du peuple tout en annulant sa rétribution, les ennuis n’ont pas cessé. Le fils et la femme de l’écrivain ont perdu leurs emplois, ses livres ont été brûlés par des intellectuels affiliés au pouvoir, fidèles au président Ilham Aliyev et à sa vision autoritaire de la littérature. Une prime de 13 000 $ a été offerte à celui qui tranchera l’oreille de l’écrivain répudié.

La seule bonne nouvelle est venue d’Arménie où le poète Levon Ananyan, qui est aussi journaliste, éditeur et président de l’Union des écrivains d’Arménie, qui a apporté tout son soutien à son collègue azéri : « Akram Aylisli est ce brave homme qui ouvre la voie, montrant le chemin qui mène à la repentance par la vérité. » Malheureusement, Levon Ananyan est décédé en septembre 2013, et les écrivains arméniens ou azéris prêts à soutenir Aylisli se comptent sur les doigts d’une seule main. Citons Chingiz Guseynov, un romancier de 85 ans qui a pris publiquement la défense du roman et de son auteur – qui fut l’un de ses étudiants au temps de l’URSS – estimant que Rêves de pierre « prouve au monde entier que nous ne sommes pas des sauvages ».

Hugh Williamson, directeur d’Human Rights Watch pour l’Europe, a exprimé son inquiétude pour la sécurité physique du romancier,  en appelant le gouvernement d’Azerbaïdjan à mettre fin à sa campagne d’intimidation. Face aux menaces, Aylisli refuse de se taire et affirme que « les Arméniens ne sont pas nos ennemis… Comment pourraient-ils l’être? Je suis un écrivain vivant du 21e siècle et je veux contribuer à une solution pacifique entre les deux nations. » 

En Azerbaïdjan, il est de plus en plus fréquent que des journalistes, des militants ou des artistes soient persécutés en tant qu’« espions arméniens » ou « ennemis de la nation », pour la seule et unique raison qu’ils appellent à la paix et à la réconciliation. La haine des Arméniens est devenue une constante du discours politique officiel.