Fanon, Amrouche et Feraoun les yeux fermés

À Zahia loin d’ici

Kateb Yacine

Kateb Yacine

« C’est vivre » est un poème de Kateb Yacine. Il commence par rassembler trois noms d’écrivains. Fanon, Amrouche et Feraoun. Trois voix venues de l’Algérie en lutte, si puissantes toutes les trois qu’elles sont parvenues à contrer les propagandes que diffusaient partout la presse en temps de guerre, au début des années soixante. Et le poème de Kateb Yacine rend compte de cette puissance visionnaire que porte parfois l’écriture d’un seul homme.

Mouloud Feraoun

Mouloud Feraoun

Quand le texte paraît, en novembre 1962, l’Algérie est devenue indépendante depuis le mois de juillet mais Frantz Fanon est mort sept mois plus tôt, d’une leucémie à 36 ans. Mouloud Feraoun, lui, a été assassiné par l’OAS au mois de mars, et Jean Amrouche est mort d’un cancer à Paris, au mois d’avril. En cinq mois, trois voix d’écrivains en lutte se sont brisées, loin de leur Algérie enfin libérée. Et le poème de Kateb Yacine est le premier à tenter de rassembler ces trois voix, d’en faire une constellation bienveillante :  «Lente ou violente chacun sa mort», est-il écrit à la fin du poème, juste avant l’idée que mourir en écrivant «le murmure angoissé des luttes souterraines», c’est vivre encore dans la conscience des Algériens.

Frantz Fanon

Frantz Fanon

Alors restons vivants. Écrivons nous aussi le murmure des luttes souterraines, toutes celles qu’il nous faudra mener si nous voulons empêcher les nouveaux gouverneurs du désastre de régner en maîtres sur une planète peuplée d’obèses ou d’affamés, d’animaux voués à la mort industrielle et d’enfants sans enfance. Apprenons à lire dans les ténèbres, et sans jamais cesser d’écrire pour empêcher le pire qui se dessine désormais sous nos yeux. Kateb Yacine a éclairé un chemin devant nous, par où Fanon, Amrouche et Feraoun n’ont pas cessé d’œuvrer en solitaires.

C’est vivre

Fanon, Amrouche et Feraoun
Trois voix brisées qui nous surprennent
Plus proches que jamais
Fanon, Amrouche, Feraoun
Trois sources vives qui n’ont pas vu
La lumière du jour
Et qui faisaient entendre
Le murmure angoissé
Des luttes souterraines
Fanon, Amrouche, Feraoun
Eux qui avaient appris
A lire dans les ténèbres
Et qui les yeux fermés
N’ont pas cessé d’écrire
Portant à bout de bras
Leurs œuvres et leurs racines

Mourir ainsi c’est vivre
Guerre et cancer du sang
Lente ou violente chacun sa mort
Et c’est toujours la même
Pour ceux qui ont appris
A lire dans les ténèbres,
Et qui les yeux fermés
N’ont pas cessé d’écrire
Mourir ainsi c’est vivre

Poème issu de L’Œuvre en fragments, inédits littéraires et textes retrouvés rassemblés par Jacqueline Arnaud. Sindbad, Actes sud, Arles, 1986.

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Jean Amrouche

Jean Amrouche

C’est vivre a d’abord paru dans Jeune Afrique, Paris, n° 107 , 5-11 novembre 1962. Le poème a été repris dans Etudes méditerranéennes n°11, en juin-juillet 1963, avec de légères variantes.

Tahar Djaout, à propos de Jean Amrouche :

« L’œuvre poétique de Jean Amrouche ne vaut pas par son abondance : elle s’arrête pratiquement en 1937, alors que le poète vivra jusqu’en 1962. La majeure partie de sa vie est consacrée au déchiffrement du monde et à la recherche du territoire natal (Chants berbères de Kabylie, 1939), au questionnement du travail intellectuel (ses entretiens avec J. Giono, F. Mauriac, P. Claudel, A. Gide, G. Ungaretti) et au combat politique (ses interventions dans la presse écrite et à la radio). (…) La figure de l’Absent, au départ imprécise et mystérieuse, s’impose peu à peu et resplendit dans sa pureté et sa grandeur. Elle devient présence obsessionnelle. Mais elle n’est pas l’unique. (…) Présence douloureuse de l’enfance et de l’espace natal doublement perdu (par la distance et par la foi) – qu’on se rappelle dans Cendres ce poème sur la mort dédié aux tombes ancestrales qui ne m’abriteront pas, présence du corps jubilant et des fruits terrestres apaisants. (…) L’inspiration de Jean Amrouche est avant tout mystique, d’un mysticisme qui transcende la religion pour créer ses religions propres : celle de l’amour éperdu, celle de la contemplation cosmique, celle de l’harmonie des éléments. S’éloignant de l’ascétisme religieux, le verbe de Jean Amrouche éclate en des poèmes opulents, gorgés de ciels, de sèves, d’orages, de fruits et de femmes. »

Tahar Djaout, Amrouche, Étoile secrète, L’enfance de l’homme et du monde, dans Algérie-Actualité no 921, Alger, 9-15 juin 1983, p. 21

Dans le journal de Maspero à Sarajevo, l’Europe a tort

François Maspero

François Maspero

Le mardi 7 mars 1995, François Maspero est à Sarajevo sous les tirs de mortier. Dans son journal, il raconte que ce jour-là, au volant d’un véhicule blindé de la FORPRONU, un militaire français avait percuté par accident deux miliciens bosniaques qui étaient morts de leurs blessures. Le soldat avait pris la fuite et ses compagnons du 11e régiment d’artillerie de marine avaient gardé le silence pour couvrir le chauffard. «Toute la ville parle des deux miliciens bosniaques qui ont été tués», écrit Maspero, en colère lui aussi contre la hiérarchie militaire qui refusait de donner la moindre information au sujet du fuyard. «Le chauffard assassin est et restera inconnu.» Pas trace non plus de cette histoire dans les journaux français.

Une semaine plus tard, neuf soldats français d’un autre régiment trouvaient la mort dans un autre accident. Cette fois, Le Monde rapporte l’information : «Huit «casques bleus » français ont été tués, mardi 14 mars, dans un accident de la route sur les hauteurs du mont Igman, près de Sarajevo. On compte trois blessés, dont l’un dans un état grave. Tous ces soldats appartenaient à un bataillon de chasseurs alpins de la 27 division d’infanterie de montagne, stationnée à Grenoble. Ils se trouvaient à bord d’une chenillette achetée aux Suédois pour dégager les itinéraires enneigés. Le véhicule a glissé sur une plaque de verglas et est tombé dans un précipice de 50 mètres. Les armées françaises n’ont pas publié l’identité des victimes, les familles n’ayant pas encore été prévenues.»

On peut lire le journal que Maspero a tenu à Sarajevo dans le quatrième chapitre de Balkans Transit. Toujours à la date du 7 mars, il y écrit qu’il s’obstine à sortir chaque jour dans les rues, malgré la menace des snipers et des bombardements serbes. Il travaille alors à la traduction du premier roman d’Augusto Roa Bastos, Fils d’homme, qui raconte d’autres violences, au sud d’un autre continent : la guerre du Chacos entre la Bolivie et le Paraguay. Roa Bastos y a pris part quand il avait à peine 15 ans, en 1932. Une expérience de la guerre à la fin de l’enfance qu’il partage avec Maspero, qui n’avait que huit ans quand Philippe Pétain a décidé de signer l’armistice avec le IIIe Reich, et douze ans quand son grand frère a été tué au combat et que ses parents, résistants tous les deux, furent déportés à Buchenwald et Ravensbrück. Dans Sarajevo assiégée, Maspero traduit donc les mots que Roa Bastos avait fait écrire au lieutenant Vera Miguel dans son journal de temps de guerre : « Il doit bien y avoir une issue à ce monstrueux contre-sens de l’homme crucifié par l’homme, conclut le maire, parce que sinon il faudrait penser que la race humaine est maudite à jamais, que ceci c’est l’enfer et que nous ne pouvons pas espérer le salut.»

Le lendemain, Maspero écrit dans son propre journal, le cahier de Sarajevo : « L’emploi du mot «tchetnik» ; volonté de ne pas employer le nom d’un peuple qui fut concitoyen pendant au moins cinquante ans. Dire «les tchetniks» évite de dire «les Serbes». À l’origine, le mouvement tchetnik, c’était la résistance royaliste, nationaliste, anticommuniste. Ensuite, une partie s’est ralliée aux occupants allemands. Dans la phraséologie officielle de la Yougoslavie titiste, le mot était synonyme de bandits, souvenir de la guerre civile qui a suivi la libération. Il l’est toujours dans celle du gouvernement bosniaque. Beaucoup d’étrangers, qui reprennent ce mot à leur compte ne savent pas qu’ils perpétuent le vocabulaire de ce qu’ils dénomment par ailleurs le totalitarisme.»

François Maspero, Les abeilles & la guêpe

François Maspero, Les abeilles & la guêpe

Au milieu d’un autre livre, Les abeilles & la guêpe, écrit cinq ans après Balkans Transit, Maspero s’interroge sur le sens de ce qui a eu lieu à Sarajevo. Ce questionnement reste d’une actualité brutale, quinze ans après la parution du livre : «Depuis ma naissance, l’histoire du monde n’a été qu’une longue suite de purifications ethniques. Si j’avais à définir le XXe siècle, je le définirais ainsi. Ethnique : autre adjectif pour identitaire. Je ne sais pas pourquoi, en France, tant de gens me disent, ou écrivent : «C’est trop compliqué les Balkans.» Ça doit les rassurer, de penser qu’il y a une malédiction balkanique. De se masquer ainsi que la purification identitaire rôde dans le monde entier, dans l’Europe entière.»

Deux pages plus loin, la pensée de Maspero se fait plus désespérée encore. Lucide et sombre, prenant la forme d’une condamnation de l’Europe telle qu’elle continue de fonctionner aujourd’hui. Ce sont des pages essentielles, qui peuvent nous servir à comprendre ce qui continue de surgir aujourd’hui. «Après 1945, j’ai vu l’Europe en ruine. C’était la dernière guerre, au sens de la der des der. L’Europe serait civilisée ou ne serait pas. Et l’Union européenne, aujourd’hui, s’adresse à elle-même des félicitations pour avoir tenu cette promesse. Elle a tort. Si, comme le veulent la géographie, la politique, la culture et le simple bon sens, la Bosnie, la Croatie, la Serbie, le Kosovo sont bien en Europe, territoires habités par des gens tels que vous et moi, juste avec les différences habituelles au sein du genre humain, alors cette guerre n’a été la dernière guerre qu’au sens où elle précédait la suivante, comme on dit :«l’année dernière».

Ce que j’ai traversé il y a cinquante ans, c’étaient des paysages après la bataille. Tandis que les paysages dévastés que je traversais désormais étaient des paysages après purification ethnique. Sans bataille. Ces villages ont été rasés maison par maison pour que les habitants n’y reviennent jamais. Méticuleusement vidés de leurs occupants, pillés, dynamités, brûlés. Comme l’était un village kabyle par l’armée française, il y a quarante ans, au cours des grandes opérations pour créer les «zones interdites».

Ici, la dévastation, comme les souffrances de la population civile n’ont pas été une conséquence de la guerre, mais son but même. Avec ses armes spécifiques, contre ceux qui échappaient au massacre : le camp de concentration, la torture généralisée, le viol systématique. Nettoyage, purification, élimination des poux, langage connu.

L’intervention de l’Europe et de la «communauté internationale» a consisté à mettre en place une forme de cordon sanitaire, de mur de la honte. Telle a été la mission majeure des forces expéditionnaires étrangères. Les héros européens de Bosnie ne furent pas les militaires surarmés qui ont occupé et sillonné la Bosnie, mais les jeunes civils désarmés venus apporter leur solidarité. Prenant tous les risques au volant de leurs camions. Que pouvaient-ils, eux, faire de plus ? Je les ai vus et je les ai aimés. J’ai vu aussi l’agréable mess des officiers français de Sarajevo, baptisé «La Médina» et décoré d’une grande fresque nostalgique du port d’Alger au temps où l’Algérie était française et le musulman un fellagha à abattre.

Depuis il y a eu le Kosovo, une intervention qui, après dix ans de vains cris d’alarme, d’invocations à la raison et d’appels au secours d’un côté, et d’incompréhension, de surdité obstinée de l’autre, a lancé sur les routes de l’exode, par la stupidité de la stratégie choisie, un million d’habitants terrorisés par la peur des bombardements de l’OTAN autant que par celle des représailles serbes. Et ensuite ? Le champ reste vaste pour le gâchis.»

« Ce qui flotte sur un désert comme celui-là, c’est la poussière de milliers de rêves de bonheur anéantis. Des générations ont vécu ici. La vie apportait chaque jour son lot de joies et de peines, chacun pouvait rêver – ou se plaindre – à sa manière, sur cette terre qu’il croyait sienne, où il avait construit sa maison (ou allait un jour la construire) pour la léguer à ses enfants, qui connaîtraient, pensait-il, une vie meilleure : ils étudieraient, la médecine, l’architecture, ils seraient ou ils étaient déjà ingénieurs, fonctionnaires, professeurs.

Quand je dis que des générations heureuses ont vécu ici, je parle des dernières. Celles des habitants qui ont survécu à la Deuxième Guerre mondiale ou qui se sont installés à la fin de celle-ci. Auparavant, quatre ans de guerre avaient transformé la Bosnie-Herzégovine et la Croatie en un véritable abattoir humain : les oustachis croates catholiques massacrant les Serbes orthodoxes, les tchetniks serbes massacrant des populations croates catholiques et bosniaques musulmanes, les nazis exterminant les Juifs et les Tziganes, tout en multipliant les atrocités contre la population des villages, sans faire de distinctions, qu’ils considéraient comme suspects.

Mais enfin, depuis quarante-cinq ans, cela semblait relever d’un passé révolu. Un passé dont les leçons avaient bien été retenues et qui ne pouvait revenir. Question désespérée cent fois entendue : «Mes voisins étaient croates (ou serbes, ou musulmans), et nous nous entendions. Que nous est-il arrivé ?»

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François Maspero, Klavdij Sluban, Balkans-Transit, Points Poche

François Maspero, Klavdij Sluban, Balkans-Transit, Points Poche

★ François Maspero, Balkans-Transit, Photographies de Klavdij Sluban, janvier 1997, Seuil, Paris. Réédition en Points Seuil.
Ce récit de cinq voyages accomplis dans les Balkans avec son complice, le photographe Klavdij Sluban, s’ouvre sur un « portrait de l’auteur » : « Conjonction de la grande et de la petite histoire ». Mêlant scènes du quotidien et pages d’histoire, Maspero fait de ce livre une « chronique sensible » du « cœur de l’Europe » « qui a toujours eu tendance à s’amputer elle-même de ce qui la gêne ». Il s’enfonce dans un fouillis de frontières et de peuples à la mémoire déchirée et oublieux de ce qui les unit. « Dans la solitude du touriste de fond », il s’interroge sur la nécessité du voyage, traverse le chaos architectural des villes et la littérature de ces pays, trouve, parfois, en l’autre sa famille. C’est dans ce livre, au début du quatrième chapitre, consacré à la Macédoine, que Maspero a intercalé le cahier de Sarajevo.

François Maspero, Les abeilles & la guêpe, Seuil, Fiction & Cie, 2002

★ Une exposition sur François Maspero, «légère et peu coûteuse», peut circuler en Bretagne, réalisée par l’asso Rhizomes. Contacter Caroline Troin au 06 66 22 38 96.
Mail : rhizomes.dz@gmail.com

★ Un très bon dossier Maspero est consultable sur le site de La Femelle du Requin

★ En remerciant Vasvija BAŠIĆ, de l’Institut culturel français à Sarajevo, d’avoir bien voulu me prêter le livre de Maspero, Balkans-Transit, ainsi que les poèmes d’Izet Sarajlic, Nés en vingt-trois, morts en quarante-deux, traduits du bosniaque par Mireille Robin, pendant mon séjour à Sarajevo.

La mère de celui qui écrit

Brahim Metiba Ma mère et moi Editions du Mauconduit, mars 2015

Brahim Metiba
Ma mère et moi
Editions du Mauconduit, mars 2015

L’homme qui écrit raconte les journées de sa mère. Il n’invente pas, il veut dire l’essentiel. En peu de mots, en peu de jours, il veut raconter combien il a changé depuis l’Algérie de son enfance. Assez pour que sa mère ne parvienne plus à le comprendre : il faut trouver les mots maintenant, au présent, les seuls capables de décrire l’éloignement du fils. En démontrant que la distance demeure irrémédiable.

A l’intérieur du livre, il y a vingt trois journées qui forment vingt trois chapitres. Des chapitres de peu de mots détenant beaucoup d’émotion, et l’émotion donne sa puissance au récit : « J’essaie de secouer ma mère dans ses certitudes. Pour qu’elle accepte que je puisse ne pas désirer les femmes et que ça ne changera pas, que j’aime les hommes et que ça ne changera pas. Mais ce n’est pas possible. Ma mère le sait. »

Il se trouve que j’ai lu ce livre à voix haute. Ce n’est pas mon habitude. J’ai d’abord préparé le café, servi la femme que j’aime et lu les premières pages en silence, près de la femme qui buvait le premier café du matin. Il se trouve que sa famille est venue d’Algérie elle aussi. Que sa mère ressemble à celle du livre, qu’elle l’appelle sa yema : le mot mère en arabe, un des premiers qu’elle m’ait appris. La maman de celle que j’aime s’adresse en arabe à ses enfants, à ses petits enfants qui ne peuvent la comprendre. C’est la raison pour laquelle j’ai voulu lire les premières pages de Ma mère et moi à voix haute, Le premier jour, pour qu’en buvant son café Lalia entende l’écriture de Brahim Metiba.

A la fin du premier chapitre, ni elle ni moi n’avons imaginé interrompre la lecture pour la reprendre plus tard. Par chance, c’était un dimanche et nous avions la matinée devant nous. Nous avons bu tout le café, mangé le pain et les croissants en refaisant du café, en continuant jusqu’aux dernières pages la lecture à voix haute. Ecoutez : « Ce sont les dernières pages du Livre de ma mère. Ma mère est contente d’entendre Albert Cohen rendre hommage à toutes les mères, et demander aux fils de prendre soin de leurs mères. Je dis à ma mère que je veux écrire un livre aussi émouvant, aussi juste que celui d’Albert Cohen. »

Brahim Metiba a accompli le vœu du fils au vingt-troisième jour. Il a écrit ce livre inespéré, aussi émouvant, aussi juste que celui d’Albert Cohen. Un livre que je relirai à voix haute pour celle que j’aime, attentive et émue en buvant son café du matin.

Brahim Metiba, Ma mère et moi
Editions du Mauconduit, Paris, mars 2015, 57 pages, 7,50 €

Kateb Yacine, écrire comme une poule qui va pondre

10377364_800883059933266_1672156912411924455_nDans un entretien paru en 1986 à Alger, Kateb Yacine comparait l’écrivain à une poule. C’est un rapprochement qui peut paraître étrange, et qui m’avait frappé parce que j’ai toujours eu de l’amitié pour les poules.  Il m’est arrivé souvent d’aller écrire au milieu d’elles, du temps où j’avais un poulailler sous les grands chênes de mon jardin. C’était mon refuge quand la maison devenait trop bruyante au retour de l’école. Les enfants venaient m’y rejoindre, si bien que l’enclos des poules devenait un lieu de retrouvailles où il n’était plus question d’écrire, mais d’hypnotiser Quiquine, la poule rousse qui me suivait partout à la manière d’un chien fidèle, et qui le soir venait se percher sur l’appui de fenêtre de la chambre des enfants, comme un chien de garde venu veiller sur leur sommeil.

C’était l’époque où l’hypnose m’intriguait. Je lisais les livres de Léon Chertok, des biographies de Charcot et de Messmer, ces charlatans magnifiques que Freud lui aussi vénérait.  Je m’exerçais aux mystères de l’hypnose sur mes amis les plus confiants et un beau jour, c’est vrai, j’ai essayé sur Quiquine. Je l’ai posée sur la table face à moi, j’ai commencé à lui parler à voix basse en fixant ses yeux de poule aussi profondément que possible, et Quiquine s’est endormie. Elle était aussi raide qu’une poule morte, ses yeux ne remuaient plus, signe d’un sommeil artificiel. Mes enfants adoraient ce spectacle, et j’adorais devenir un mage à leurs yeux. D’un seul coup, j’étais ce père capable d’hypnotiser les poules, capable aussi de faire tomber du ciel tous les oiseaux du monde, l’inventeur des oiseaux-météores et quand les enfants me retrouvaient au fond du poulailler, couvert de poussière en train d’écrire dans un cahier sur mes genoux, ils s’imaginaient qu’à nouveau je peaufinais de vieilles formules de sorcellerie.

« L’écrivain est un peu comme une poule, disait Yacine. Il a besoin d’un poulailler pour pondre. C’est-à-dire qu’il a besoin de calme, de silence, de paix. Il a besoin de la paix de l’esprit, c’est-à-dire pas d’ennui, ni d’ordre familial, ni financier, ni matériel, ni rien. Alors, à ce moment-là, il s’enferme. Il s’enferme mais il pond. Et il ne faut pas qu’il soit dérangé dans sa ponte. »

Je suis comme Yacine. Je rêve souvent d’une vie à l’abri loin des tourmentes, sans inquiétudes liées à l’argent ou aux reproches d’une femme devenue triste. En vérité je rêve d’écrire comme une poule, et je repense à l’existence de mon amie Quiquine dans ce jardin en lisière de forêt. Quiquine avait un regard préhistorique mais elle n’écrivait pas. Pas le moindre poème de toute son existence. Par contre, elle ressentait la présence des renards et des genettes de l’autre côté du grillage, quand les lumières de la maison s’étaient éteintes et que la nuit se faisait menaçante. Elle me faisait confiance, elle s’endormait souvent sur mes genoux, la tête enfouie à l’intérieur de ma paume pendant que je parlais aux enfants. Quiquine incarnait une forme de tendresse animale dont j’ignorais l’existence, mais que je n’oublie pas et sur laquelle je veux apprendre à écrire.

T.

Le dernier poème de Bernard Mazo

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« Donner un sens plus pur aux mots de la tribu.»

Pour Mallarmé, c’était le premier travail du poète. Celui auquel excellait Edgar Poe, dont Mallarmé avait écrit le tombeau en reconnaissant qu’il avait accompli ce travail impossible, une besogne exigeant la vigueur d’un titan comme Hugo : à l’intérieur d’un siècle épouvanté, prendre les mots de la rue, ceux des journaux et des bonimenteurs qu’il faut ensuite patiemment décaper. Sinon, la bave et la crasse à force les défigurent ou les délayent.

Bernard Mazo faisait le boulot du poète. L’air de rien, sans jamais hausser la voix, il donnait un sens plus pur aux mots de la tribu. Il connaissait « ce vide douloureux entre les choses et ce qui les nomme », alors il y allait avec les mains, il écrivait les poèmes de La Cendre des jours. Son dernier recueil avant sa disparition. Après La Vie foudroyée ou La Chaleur durable. Des recueils où les mots avaient pu retrouver une figure aussi simple que possible, une portée claire et sans interférences. Un modeste miracle. Dans ses poèmes, les mots devenaient denses à nouveau. Très simplement ils sonnaient juste, et le miracle se perpétuait de page en page.

Mazo-absenceEt puis, juste avant de mourir, Bernard Mazo a écrit la vie de Jean Sénac, poète à part et martyr malgré lui de l’Algérie post-coloniale. J’avoue, je ne savais rien de la passion qu’avait Mazo pour le poète assassiné. Maintenant je rêve de lire ce livre, les 500 pages où passent les hautes figures de Kateb Yacine, d’Emmanuel Roblès et de Mohammed Dib, de René Char ou d’Evgueni Evtouchenko. La confrérie des poètes intempestifs. Combien d’années de recherches a-t-il fallu à Bernard Mazo pour raconter toute l’épopée de Jean Sénac, avant et après sa mort, puisque les services secrets algériens ont harcelé jusqu’aux gardiens de la mémoire de Sénac ?

Le dernier poème du dernier recueil de Bernard Mazo est un poème d’émerveillement amoureux. C’est lui que j’ai volé pour celle que j’aime : Lalia, une femme qui parle d’amour en arabe autant qu’en français, dont les parents sont venus d’Algérie jusqu’en Arles. Famille exilée du pays qui abreuvait les poèmes de Sénac, où Bernard Mazo avait été envoyé comme soldat à vingt ans. L’Algérie se perpétue dans les poèmes de Mazo, sa lumière, sa violence, et c’est encore un élément du miracle dont je parle. La langue et la poésie algériennes ont continué à irriguer l’intensification des mots que Mazo, l’air de rien, rassemblait pour construire le poème.

Mon bel oiseau meurtri
Tu es enfin venue
À ma rencontre
À travers le rideau déchiré des années

Ma beauté pensive
Je t’ai reconnue entre toutes
Dans l’incandescence de l’été
Où tu m’irrigues sans fin

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