Des centaines de milliers d’histoires toutes différentes

Se-questo-è-un-uomo-Primo-Levi-recensione-flaneri.com_-395x600Je savais qu’en commençant à lire Si c’est un homme, j’allais être ébranlé par ce récit que Primo Levi avait ramené de l’enfer. Et j’avais sûrement raison d’avoir un peu peur. Et peur depuis longtemps. Le regard de Levi sur l’expérience du Lager commence par un poème qui est avant tout une mise en garde. Gravez ces mots dans votre cœur. Si c’est un homme qui meurt pour un oui pour un non. N’oubliez pas que cela fut. Si c’est une femme, les yeux vides et le sein froid. Pensez-y chez vous, dans la rue. Sinon votre maison s’écroulera. Sinon la maladie vous prendra. Et les mots qu’il faut graver dans sa mémoire sont sans appel. En 1944, les maîtres d’Auschwitz étaient nazis et SS, aux ordres du IIIe Reich. Mais en lisant Si c’est un homme on pense aussi aux nouveaux maîtres du désastre, celui que racontent les journaux d’aujourd’hui.  On pense aux prisons de Damas ou de Guantanamo, aux camps de travail de Mordovie, au sud-est de Moscou. On pense aussi aux prisons de Turquie surpeuplées d’opposants, aux Centres de Rétention Administrative en France et aux Antilles, où l’on enferme des étrangers et des enfants sans aucune décision judiciaire. Ces nouveaux Lager s’intègrent à un monde ultraviolent, façonné à leur mesure par de nouveaux maîtres du désastre qui n’ont plus besoin d’être SS pour banaliser la démolition d’un homme emprisonné. Il faudra d’immenses écrivains pour trouver le courage de raconter la terreur maintenant décuplée, vécue jour après jour par les détenus de plus en plus nombreux du nouvel ordre ultra-capitaliste.

« Alors, pour la première fois, nous nous apercevons que notre langue manque de mots pour exprimer cette insulte : la démolition d’un homme. En un instant, dans une intuition quasi prophétique, la réalité nous apparaît: nous avons touché le fond. Il est impossible d’aller plus bas : il n’existe pas, il n’est pas possible de concevoir condition humaine plus misérable que la nôtre. Plus rien ne nous appartient : ils nous ont pris nos vêtements, nos chaussures et même nos cheveux ; si nous parlons, ils ne nous écouteront pas, et même s’ils nous écoutaient, ils ne nous comprendraient pas. Ils nous enlèvent jusqu’à notre nom : et si nous voulons le conserver, nous devons trouver en nous la force nécessaire pour que nous derrière ce nom, quelque chose de nous, de ce que nous étions, subsiste. » (Si c’est un homme)

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Tombe d’un migrant noyé en mer, au cimetière de Catane.

Et je pense à ces tombes, simples et pourtant imposantes, des tombes liées au silence que le maire de Catane a fait tailler pour les migrants noyés en mer, quand personne ne connaissait leur âge ou seulement leur prénom. Ces migrants sont morts dans le plus grand anonymat, écrit Maryline Baumard, dans un article du Monde en 2016. «Ils ont vécu leurs derniers instants dans un canot à côté de gens qu’ils n’ont parfois connu que le temps de l’attente sur une plage libyenne ou égyptienne, ou ont péri, glacés et seuls au milieu des eaux salées.»

Au cimetière de Catane, sur la pierre des dix-huit tombes, un vers d’un poème de Wole Soyinka – Migrant – dont j’ai cherché une traduction en français, sans parvenir à la trouver. « C’est un poème court, explique Enzo Bianco, le maire de Catane. Aussi chaque tombe a son vers, précise-t-il. C’est une bien petite chose, sans doute, que j’ai faite là, mais j’en suis fier. » Ces tombes sont l’absolu contraire des fosses communes d’Auschwitz.

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© Maryline Baumard

Je suis sûr qu’Enzo Bianco a lu Si c’est un homme, lui aussi, quand il se bat pour que l’Europe adopte une politique un peu humaine en faveur des migrants. Ils sont nombreux, sûrement, les Italiens nés dans les années 50 à avoir reçu le récit de Primo Levi, paru deux ans après la fin de la guerre, comme un enseignement. Mais lui n’a pas oublié la mise en garde à la fin du poème : Que votre maison s’écroule si vous ne gravez pas ces mots dans votre cœur.

Les histoires des noyés du cimetière de Catane ont été égarées, impossibles à reconstituer. Leurs corps reposent à l’abri d’une sépulture où le poème de Soyinka remplace les noms et prénoms, les dates de naissance et de mort, mais leurs histoires manquent à nos mémoires déjà saturées de tous ces noms que l’actualité nous impose : 41m5cUqmHXL._SX331_BO1,204,203,200_les noms des dirigeants et des maîtres du désastre sont partout, ceux des noyés se sont perdus dans les profondeurs d’une mer endeuillée. Dans Si c’est un homme, Primo Levi tente le geste inverse et ramène à nos mémoires le nom de Resnyk, un prisonnier polonais de trente ans dont il partage le lit, à l’intérieur du Block 45 : « Il m’a raconté son histoire, et aujourd’hui je l’ai oubliée, mais c’était à coup sûr une histoire douloureuse, cruelle et touchante, comme le sont toutes nos histoires, des centaines de milliers d’histoires toutes différentes et toutes pleines d’une étonnante et tragique nécessité. Le soir, nous nous les racontons entre nous : elles se sont déroulées en Norvège, en Italie, en Algérie, en Ukraine, et elles sont simples et incompréhensibles comme les histoires de la Bible. Mais ne sont-elles pas à leur tour les histoires d’une nouvelle Bible ?»

C’est le travail de patience des romanciers, aujourd’hui, que de recoudre ces histoires simples et incompréhensibles qui se sont perdues dans les eaux de la Méditerranée. Wole Soyinka, Marie Rajablat, Erri de Luca et d’autres ont commencé ce long travail d’écriture dont nous avons besoin pour sortir de la nuit de l’Europe.

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SI C’EST UN HOMME

Vous qui vivez en toute quiétude
Bien au chaud dans vos maisons,
Vous qui trouvez le soir en rentrant
La table mise et des visages amis,
Considérez si c’est un homme
Que celui qui peine dans la boue,
Qui ne connaît pas de repos,
Qui se bat pour un quignon de pain,
Qui meurt pour un oui pour un non,
Considérez si c’est une femme
Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux
Et jusqu’à la force de se souvenir,
Les yeux vides et le sein froid
Comme une grenouille en hiver,
N’oubliez pas que cela fut,
Non, ne l’oubliez pas :
Gravez ces mots dans votre cœur.
Pensez-y chez vous, dans la rue,
En vous couchant, en vous levant ;
Répétez-les à vos enfants.
Ou que votre maison s’écroule,
Que la maladie vous accable,
Que vos enfants se détournent de vous.

Primo Levi, Si c’est un homme, 1947

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Anders Ericke, ce monde n’est pas le mien. Tombeau d’un apprenti poète qui venait de mourir en prison

22540140_1624703414217889_7927688198545058863_nFace aux chevaux et aussi loin des barbelés, impossible de ne pas penser à la Maison Centrale d’Arles, au bout de la rue Copernic. À cent mètres de la zone portuaire où on revendait la ferraille. Quatre miradors, avec au nord l’unité pour malades difficiles où trois gardiens avaient conduit Anders, entravé par une ceinture en cuir à bracelets redoublés de métal. Anders «parlait aux murs», m’a expliqué le médecin, oubliant que son patient venait de passer quatre ans à l’isolement, interdit de visites.

Merde à la fin, Anders ne demandait qu’une seule chose, rien que poser encore une fois la main sur un être vivant. Et la possibilité d’une caresse en passant. Ce que l’administration pénitentiaire appelle une «médiation animale». A la prison d’Arles, ce sont des chevaux qu’on utilise pour ces rencontres avec des animaux qui apaisent et responsabilisent les détenus isolés, ceux que leur famille a fini par oublier. Des chevaux de Camargue, de préférence, parce qu’ils sont incroyablement calmes et confiants. Leur seule présence à quelques mètres vous réconcilie avec le monde des créatures en vie de l’autre côté des grilles de sécurité.

Et quand je roule à travers la Camargue, au milieu des grands marais où les chevaux tournent en rond entre aigrettes et hérons, il m’arrive de garer le camion en bordure d’un chemin pour aller me frotter à leurs crinières qui sentent la vase et la sueur du soleil.

Avant-hier, je leur ai annoncé la mort d’Anders, et que j’avais récupéré ses poèmes écrits en allemand au cours des quatre années d’isolement. L’enterrement doit avoir lieu après-demain matin, vendredi. Au cimetière des neuf collines où j’essaierai de lire son poème-testament aux oiseaux. Les chevaux savent qu’Anders attendait d’enfouir son visage de vieux taulard dans leurs crinières que personne ne peignait. Sauvagerie, pure sauvagerie d’une dernière rêverie avant la mort en prison. Et parce qu’elles portent aussi l’odeur des poussières dans le vent du vieux monde, là où les doigts du prisonnier viennent s’emmêler pour caresser l’animal.

IMG_9752Quatre jours plus tard, sur la route du cimetière, un cirque est venu garer ses camions dans la poussière, avant les neuf collines et la cérémonie pour dire au revoir à Anders. Personne ici n’a assez d’imagination pour échapper à la tristesse générale, la perspective d’un enterrement quand la moitié des femmes qu’on a aimées raconte dans les détails de quelle manière un type les a violées en toute impunité, ou bien comment une bande d’excités a pu les terroriser dans un wagon où se rejouait une scène d’Orange mécanique, mauvais remake qui continue quinze ans après de hanter leurs cauchemars.

Par chance, exilée dans une banlieue de Berlin, Marielle a bien voulu me traduire deux des poèmes qu’Anders avait écrits dans sa langue, celle d’Arno Schmidt que personne ne parlait au service des malades difficiles de la Maison d’Arrêt. Le dernier poème porte un titre que la plupart d’entre nous pourraient reprendre à leur compte, «Ce monde n’est pas le mien». En découvrant la traduction ce matin, au milieu des jeunes chats qui règnent de plus en plus en maîtres sur le campement, j’ai pensé que je n’étais pas du tout sûr d’arriver à le lire tout à l’heure, debout face au grand trou où on allait déposer son cercueil en silence. J’ai refait du café, joué un peu avec les chats sur le qui-vive et regardé le ciel qui se dessinait peu à peu de l’autre côté des lignes haute tension. Je crois que j’avais peur et maintenant que l’heure de l’enterrement approchait, je ne voulais pas que ma voix tremble en lisant chacun des mots d’un apprenti poète qui venait de mourir en prison.
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Ce monde n’est pas le mien

Pourquoi ajouter un poème
aux millions de poèmes
déjà écrits depuis des siècles ?
Pour expliquer
encore une fois
que le monde sous nos yeux
appartient à l’esprit des prisons
des parcs animaliers
et des grands camps de réfugiés
que j’ai pu voir à la télé.
Ce monde n’est pas le mien
je l’ai dit cent fois
mais tu n’avais pas envie
d’écouter mes histoires.
C’est le monde des contrôleurs
et des gardiens qui attendent.
Un monde de flics alcoolisés
et de verrous électroniques
où on oublie le corps des femmes
à peau douce en allant
vider ses poches avant la fouille
au cas où
j’aurais pu cacher mon poème
tout chiffonné
dans la tiédeur de mon anus.

Anders Ericke,
Arles, septembre 2017
Traduction de l’allemand par Marielle Leroy et Tieri Briet.

VIVRE EST UNE ŒUVRE COLLECTIVE

Valentine Goby, Kinderzimmer

Valentine Goby, Kinderzimmer

C’est un livre que Jane m’a prêté. Elle me le tend en me disant Lis-le, tu verras. C’est un roman de Valentine Goby, Kinderzimmer. Depuis août, il est posé sur ma table. J’attends septembre, à cause du titre en allemand, de l’image sur la couverture qui annonce un monde sombre où je n’ai pas envie d’aller. Pas avant d’avoir rassemblé mes forces. Et puis un soir je commence, je lis la première phrase et puis les autres. Toute une soirée et la moitié d’une nuit, je continue d’avancer dans l’histoire de Mina, jeune résistante déportée à Ravensbrück. C’est parce qu’elle attend un enfant,  je veux savoir si l’enfant survivra. Je lis 218 pages pour savoir si l’enfant va traverser l’enfer des camps nazis, c’est une question que je me pose, assez tenace pour aller tout au bout d’une histoire, cœur battant. Avant la fin ‘écris à Jane un SMS, je veux la remercier : Kinderzimmer m’a emporté dans son récit, je veux que Jane le sache. Le livre donne assez de force pour affronter la mort nazie déployée à travers les chapitres, racontée avec des mots qui ne cachent rien de toute la machinerie vouée à la destruction des prisonnières, je veux l’écrire à Jane et puis ici, à l’intérieur d’Un cahier rouge. Parce qu’en lisant, à partir de la page 20 ou 25 je le devine que ça va être un livre important dans ma vision du malheur, en lisant je comprends. Comme pour Être sans destin, c’est un livre qu’on n’oublie pas. Un roman qui m’ébranle dans ce que j’ai appris des vivants et des morts. Je le sais au bout de quinze ou vingt pages et quand j’abandonne le livre, le temps de préparer un repas, de le partager avec femme et enfants je ne pense qu’au moment de reprendre le livre, quand ils seront couchés.

Avant Kinderzimmer je n’ai pas lu les romans de Valentine Goby. Son nom ne me dit rien mais j’ai du mal avec les noms. Je ne mémorise pas. C’est chez Gallimard puis en folio, les titres m’attirent mais je n’ai pas lu Petit éloge des grandes villes. Pas lu Qui touche à mon corps je le tue. Je les lirai maintenant j’en suis sûr. Peut-être que je lirai chacun des livres de Valentine Goby. Comme pour Savitzkaya. Comme pour Morgiève. Comme pour Rouzeau et Kertész, une fidélité volontaire à travers les années. Et dans Kinderzimmer, sur la page des œuvres parues, je découvre que Valentine Goby a écrit pour les enfants ce livre acheté pour Lyuba, quelques semaines avant sa naissance, Lyuba ou la tête dans les étoiles, les Roms de la Roumanie à l’Île de France.

Ce livre a été important. Parce qu’en Arles mon meilleur ami est rom, venu de Roumanie lui aussi. Parce qu’il a sept enfants et que j’en ai six. Parce que ma Lyuba est née 15 jours après son Gabriel, au mois de mai, qu’il deviendra le parrain de Lyuba et que je serai bientôt le parrain de Gabriel.

Bénédicte est libraire. Elle aussi a lu Kinderzimmer. Quand on en parle elle me passe ce journal, Lire, le numéro de septembre où Baptiste Liger a écrit une petite saloperie pour avoir l’air intelligent. Bénédicte est en colère, je lis les phrases de Liger dans Lire et je comprends. Il y a trop d’excellentes revues littéraires en France pour perdre son temps avec Lire. Mais les arguments de Liger sont quand même ceux d’une langue de pute et ça m’énerve. Je cherche un peu sur le net. La langue de pute préfère Yann Moix du Figaro Magazine, ou bien faire de la pub à Richard Millet ou à Alain Delon, à n’importe quelle ordure pourvu qu’elle ait juste un peu d’audimat. Logique, on commence à comprendre l’enjeu des saloperies qu’il peut écrire un peu partout. Liger préfère commenter la liste du Goncourt que s’emmerder à lire un vrai livre. Chacun son rayon. À propos de Kinderzimmer il écrit par exemple : « Mêlez en effet une période tragique de l’Histoire (la Seconde Guerre mondiale) qui cartonne en librairies, une thématique (la question féminine et, plus particulièrement, la maternité) qui cible facilement le lectorat dominant des dames et une narration lacrymale célébrant une solidarité entre quelques victimes et vous obtiendrez un pur produit calibré pour la rentrée, inattaquable sur le fond, susceptible de recevoir un vaste succès public et, allez savoir, des lauriers automnaux. » Décidément, Baptiste Liger semble obsédé par les prix littéraires, préférant se pavaner à la remise du prix Rive gauche que de lire un roman pour de bon. Prêt à assassiner un grand livre pourvu qu’on le paye. Prêt à raconter qu’un écrivain fabrique un produit calibré, un « blockbuster hollywoodien » quand l’émotion, la pudeur et la gorge nouée semblent avoir dépouillé chaque phrase de Valentine Goby. Pour lancer sa petite saloperie, le pauvre Liger va entasser virgules et parenthèses pour insulter bien comme il faut, prenant ça pour du style ou pour du journalisme, fier de son coup. De quoi parle Liger finalement ? Pas d’écriture, pas de narration. Il nous parle d’industrie culturelle, de stratégie commerciale, de foire aux livres et de coups médiatiques. Chacun son monde, c’est sa vision de la littérature, prêt à écrire pour Figaro Madame oupour Valeurs Actuelles pendant que Valentine Goby raconte l’histoire du ventre des femmes dans la guerre. Chacun son envergure, et tant pis si l’étriqué doit mordre pour exister un peu.

Kinderzimmer, détail

Kinderzimmer, détail

Mais revenons à la littérature, c’est-à-dire à l’écriture d’un texte par un écrivain qui s’obstine, avec les mots de plusieurs langues – ici le français s’est chargé de mots allemands, polonais, espagnols qui appartiennent aux déportées et aux SS de Ravenbrück – à approcher ce qu’on renonce d’habitude à énoncer à partir du langage. « Georgette sait révéler l’invisible », est-il écrit page 94 du Kinderzimmer. Et Valentine Goby sait comment faire elle aussi. L’invisible est partout dans ce livre, très fine électricité liant les corps morts ou mourants à ceux des obstinées qui veulent survivre à la déportation. Le texte est dense, chargé du poids des femmes tuées, mortes de froid ou du typhus, chargé de l’implacable logique nazie et des terreurs à l’intérieur des ventres. Il y a très peu d’images, c’est vrai. Les barbelés cernent les corps, la faim empêche d’imaginer. Mais chaque image est précise et s’imprime en profondeur dans la rétine du lecteur. Ça peut faire mal un peu, à la manière d’un soleil au zénith qu’on a fixé trop longtemps. Citons-en au moins une : « Dans le mur il y a une fissure ramifiée sur le haut en fines veinules tremblées. On dirait un delta. Le delta du Rhône, pense Mila, son corps tressaille et son manuel de géographie s’ouvre mentalement sur la Camargue, une leçon deux trois ans en arrière, elle voit les ailes d’oiseaux déployées sur la page, le sable, le sel, les chevaux. Schnell ! Lisette prend la main de Lisa et se place dans la file. » C’est sûr, ça sent le blockbuster à plein nez, a décrété Liger. D’ailleurs ici, au sud d’Arles on vit dans un décor de blockbuster, c’est bien connu. Dans le grand style de Liger, il y a les mots américains qu’il prend à TF1 et Europe 1. C’est bien plus classe dans ses papiers. Pour multiplier les petites saloperies, Liger se veut number one. Et les virgules sont comme ces clous qu’un terroriste rajoute à sa bombe pour faire plus de blessures autour de l’explosion. Logique d’ordure jouissant de la terreur, peut-être est-ce l’empathie pour les nazis qui l’empêche de saisir la plongée du livre, son avancée risquée jusqu’à l’extrême nudité des victimes ?

Dans Kinderzimmer, c’est vrai, le texte peut devenir brutal. « Hormis la merde, l’urine, le pus, le corps s’économise : il stocke le sang. Lisette n’a pas ses règles, Georgette n’a pas ses règles, ni aucune des Françaises du Block. Ni les Polonaises, ni les Tchèques, les anciennes le disent, au bout d’un moment personne n’a plus ses règles au camp : la muqueuse est sèche. Tout le sang va aux fonctions vitales, artères, veinules, veines irriguant le coeur, chaque goutte utile. » L’écriture a plus à voir avec la langue de Guyotat dans Tombeau pour 500 000 soldats qu’avec « un pur produit calibré pour la rentrée », pour reprendre les mots HEC du pauvre Liger, vite à court d’arguments. Mais Liger ne sait décidément pas lire.

Kinderzimmer, citation

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La construction du récit est néanmoins assez savante, fragile, difficile à édifier tant l’après-guerre semble hermétique à l’inhumanité des camps de déportées. Il faut donc raconter, face aux classes de lycée incrédules, trouver les mots qui transmettront l’horreur vécue jusqu’à la moelle où venait naître le sang qu’il a fallu pour survivre. L’un des tours de force du roman, c’est ce retour à la réalité contemporaine. Le travail de mémoire à partir de quelques dates notées sur plusieurs feuilles de papier gris.

Au cœur du récit, il y a l’enfant dans le ventre de Mila. Le mystère du petit corps qu’on porte niché dans l’utérus. Profond, invisible à cause de la maigreur des mères squelettiques. Mila ne sait rien des mots qui expliquent ce mystère d’une grossesse. Elle les apprendra de Georgette « qui a cinq enfants, des cheveux blancs, des petits-enfants sûrement ». (…) « Elle parle d’utérus, de cocon creusé par l’enfant parmi les viscères dans un abri rouge et concave, du renflement de cette poche provisoire, c’est ce qu’elle a connu, elle dit, cinq fois ». Cet apprentissage est fondamental. Il va insuffler l’envie de vivre, la force de résister. « Alors il faut l’attendre dans ta tête cet enfant, dit Georgette; l’attendre quelque part, il a besoin d’être attendu. » La force et la beauté commencent avec ces mots d’une femme cinq fois mère. Elles peuvent ébranler quand on lit phrase après phrase, c’est violent et c’est beau comme un fleuve après l’orage. « D’une pointe de bâton, Georgette dessine dans la poussière le tube du vagin, les ovaires, la courbe de l’utérus. Une langue nouvelle encore. » La maternité est aussi un langage, et je sais que je n’oublierai pas l’étrange langue maternelle qu’a façonnée Valentine Goby pour raconter le combat de Mila, un combat pour la survie d’un enfant dans un haut-lieu de mort industrielle.

Et puis remercier Jane à nouveau. Prendre le temps de lire le récit et les huit romans que Valentine Goby a publiés chez Gallimard ou d’autres. Partir en quête des neuf albums de la collection « Français d’ailleurs » qu’elle a écrits pour Autrement jeunesse. Et rajouter ici un autre extrait, au sujet des bébés nés dans le camp de Ravensbrück :
« — Où est-ce qu’ils vont après trois mois ?
— Ils meurent. »

T.

  • Valentine Goby, Kinderzimmer, Actes Sud, août 2013
  • Valentine Goby, Lyuba ou la tête dans les étoiles, les Roms de la Roumanie à l’Île de France, Autrement Jeunesse, 2012

D’autres liens :