Libérer Ahmet Altan et partager sa parole

Ahmet Altan, Silivri, 2018.

Ahmet Altan, Silivri, 2018.

Du fond de sa prison, condamné en février 2018 à la perpétuité aggravée par la justice turque – une justice morte aux ordres d’un tyran va-t-en-guerre – Ahmet Altan continue de s’adresser à nos consciences accaparées. Il y a bien eu une pétition en mars, quelques articles aussi pour s’indigner mais aujourd’hui, six semaines après sa condamnation, le romancier est retourné aux oubliettes de Silivri, la plus grande prison du continent européen où il est enfermé avec son frère et des centaines de journalistes, syndicalistes, écrivains et professeurs, les nouveaux bandits d’un pays qui dicte sa loi à l’Europe.

Député d’Ankara, Tekin Bingöl a pu rencontrer Ahmet Altan et son frère, Mehmet Altan, dans leur prison de la banlieue d’Istanbul. Tekin Bingöl est non seulement député de la 2ème circonscription de la ville d’Ankara, mais il est aussi vice-président en charge de l’organisation du CHP – le Parti Républicain du peuple – et des organisations du CHP à l’étranger. Ce 3 avril, il a pu rencontrer les deux frères et leurs co-accusés, tout en notant leurs paroles que Diken, un journal d’opposition a pris le risque de reproduire.

« L’AKP n a plus d’atouts en main, a dit Ahmet Altan au député. Il ne lui reste plus que le jeu du nationalisme. Dans ces conditions, l’AKP ne pourra plus diriger le pays très longtemps. En Turquie personne n’a plus la moindre garantie. À tout moment, chacun peut être accusé d’appartenir au mouvement FETÖ.» FETÖ, c’est l’appellation forgée par le gouvernement pour désigner la confrérie Fethullah Gülen, autrefois alliée de l’AKP, aujourd’hui accusée de conspiration et d’avoir organisé la tentative de coup d’Etat en juillet 2016.

Ahmet Altan n’a rien perdu de sa lucidité. Mais il ne sortira pas de prison tant que l’AK Parti d’Erdogan continuera de s’accaparer le pouvoir politique en Turquie pour faire la guerre aux Kurdes, et recruter impunément les djihadistes de Daesh pour massacrer les réfugiés au Rojava . C’est pourquoi nous devons combattre le parti du tyran. De toutes nos forces, de toute notre intelligence et continuer d’écouter ce que disent ses opposants, condamnés à mourir l’un après l’autre en prison.

Le même jour, Mehmet Altan confiait à Tekin Bingöl qu’en Turquie, «le ministre de la justice restait silencieux sur l’injustice». Lui aussi reste lucide. Nos avons besoin de leur regard et de leur liberté de parole. Il nous faut lire et relire les plaidoiries des deux frères, qui sont un réquisitoire contre l’État turc. Nous qui sommes libres, nous devons relayer leurs paroles, les afficher sur les murs et leur donner un écho équivalent a celui qui s’était inventé pour Asli Erdogan, aujourd’hui libre et exilée en Allemagne.

Ahmet Altan est l’une des plus grandes voix de la littérature turque, a déclaré Asli Erdogan. Alors je recopie encore une fois les mots d’Altan, rien qu’une phrase volée à l’un de ses romans, Comme une blessure de sabre : « La peur et l’oppression qui régnaient dans la ville couverte de sureaux et de cèdres, où la mer, les chèvrefeuilles, les roses, les figues, les citrons et les melons embaumaient obstinément pendant que résonnaient les appels à la prière et les cantiques, composaient le climat à la fois conservateur et excitant de ce pays où les âmes des habitants, enfouissant constamment dans les profondeurs de leur être des sentiments bridés par les interdits et le péché, se changeaient en nuits noires au milieu desquelles leurs sentiments explosaient soudain comme un feu d’artifice.»

Oui, nous habitons la nuit noire. C’est vrai, mais les mots sont vivants nous pouvons encore dénoncer, combattre et mettre à bas un gouvernement qui n’a jamais cessé d’enfermer les plus grandes voix de la littérature et du journalisme en Turquie. Sinon écrire ne sert à rien.
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• Ahmet Altan, Comme une blessure de sabre, traduit du turc par Alfred DEPEYRAT, Actes Sud, septembre 2000.

• En photo, Ahmet Altan le jour de sa condamnation à une seconde peine, aggravant encore la perpétuité, devant le 26e tribunal pénal d’Istanbul : 5 ans et 11 mois pour «outrages envers le chef de l’Etat» et «propagande d’une organisation terroriste». Ce jour-là, il avait simplement répondu à ses juges : «Je vais continuer à appeler un enfant, un enfant. Je vais toujours demander la démocratie et la paix. Et si le prix à payer est de faire de la prison, je ferai de la prison.»

Taha Muhammad Ali : des poèmes pour raconter Saffuriyya, avant le soir du 15 juillet 1948

Une rivière à Saffuriya - Photo Jonathan Cook

Une rivière à Saffuriya, le village de Taha Muhammad Ali – Photo Jonathan Cook

À Oussama Shikho

C’est en lisant une chronique d’Aslı Erdoğan que j’ai découvert le nom de Taha Muhammad Ali, un poète palestinien chassé de son village quand il était enfant, le soir du 15 juillet 1948. Aslı ne dit presque rien de son histoire, seulement qu’il est autodidacte et qu’elle a trouvé un de ses poèmes dans un livre d’Ilan Pappé, Le nettoyage ethnique de la Palestine. Puis elle recopie les cinq vers du poème, en expliquant seulement qu’il a été écrit dans un camp de réfugiés palestiniens.

Nous ne pouvons faire le deuil des adieux.
Le temps et les larmes manquent…
Le souvenir même nous fait défaut.
Puis nous éclatons en sanglots.
Ainsi faisons-nous nos adieux.

Taha Muhammad Ali lisant son poème «Abd el-Hadi combat une superpuissance» en 2008, devant la caméra de Pamela Robertson-Pearce

Taha Muhammad Ali lisant son poème «Abd el-Hadi combat une superpuissance» en 2008, devant la caméra de Pamela Robertson-Pearce

Le dernier vers est devenu le titre de sa chronique, Ainsi faisons-nous nos adieux. Une de ces chroniques qu’elle écrivait chaque semaine pour Özgür Gündem, un journal d’Istanbul qui sera interdit de parution, le 16 août 2016, accusé de relayer la propagande des terroristes kurdes du PKK, le Parti des Travailleurs du Kurdistan qui mène une guerilla contre l’État turc. C’est un poème très simple pour une très belle chronique, où Aslı Erdoğan établit une équivalence entre l’acte d’écrire et «une longue, très longue lettre d’adieux destinée à demeurer sans réponse.»

Je me suis demandé qui était ce poète palestinien, et si d’autres de ses poèmes avaient déjà été traduits en français.  J’ai d’abord trouvé un seul poème, sur un site dédié aux poètes palestiniens. J’ai pensé que j’avais de la chance.

Quarante ans après la destruction d’un village

Le passé sommeille à côté de moi
Comme le tintement
Près de sa grand-mère la cloche.
L’ amertume me poursuit
Comme les poussins poursuivent
Leur mère la poule.
Et l’horizon…
Cette paupière fermée
Sur le sable et le sang,
Que t’a-t-il laissé ?
Et quelle promesse t’a-t-il fait ?

 

Taha Muhammad Ali, Une Migration sans fin, éditions Galaade, 2012.

Taha Muhammad Ali, Une Migration sans fin, éditions Galaade, 2012.

Ce village, c’est Saffuriya, construit sur les ruines de Sepphoris, une ville antique de Galilée, au nord de Nazareth. En juillet 1948, les troupes israéliennes occupèrent le sud de la Galilée. Elles chassèrent les paysans arabes de Saffuriya et d’une vingtaine d’autres villages, au cours de l’Opération Dekel. Le début de l’exil pour la famille de Taha Muhammad Ali, et l’origine des poèmes pour Taha, qui racontera sa vie de rescapé avec des mots aussi simples que possible et notre chance, c’est que les éditions Galaade aient pu les rassembler à l’intérieur d’un recueil, Une Migration sans fin, traduits en français par Antoine Jockey. Le plus étonnant, c’est qu’Antoine Jockey soit venu à Sète en juillet 2012, pour rendre hommage à Taha Muhammad Ali au festival Voix Vives, dans cette petite ville où je suis en train d’écrire ces lignes et de lire ses poèmes. Le poète palestinien venait de mourir, huit mois plus tôt à Nazareth. Et je me dis qu’Une Migration sans fin, c’est précisément le destin que vit Aslı Erdoğan aujourd’hui, exilée en Allemagne depuis qu’elle a pu récupérer son passeport, d’abord confisqué par la police turque quand elle avait été arrêtée au mois d’août 2016.

Le poème le plus connu de Muhammad Ali a été publié en 1973. Aslı Erdoğan avait cinq ans et elle venait d’apprendre à lire; elle raconte aujourd’hui que cette année-là, elle écrivait elle aussi des poèmes, ceux d’une enfant d’Istanbul qui passera toute sa vie à écrire. Le poème de Muhammad Ali s’appelle Abd el-Hadi combat une superpuissance. Il s’inspire d’un reportage radiophonique sur des villageois égyptiens s’efforçant de vendre du Coca-Cola aux marines américains de l’USS Enterprise dans le canal de Suez. Ce personnage, Abd el-Hadi, est un simple fellah égyptien, emblématique des êtres simples et très réels que les poèmes de Taha Muhammad Ali s’attachent à raconter  :

Abd el-Hadi combat une superpuissance

De toute sa vie
Il n’a ni lu ni écrit.
De toute sa vie
Il n’a coupé un arbre
Ni égorgé une vache.
De toute sa vie, il n’a parlé sur le dos
Du New York Times,
Il n’a élevé la voix sur personne
Sauf pour dire :
“Entrez, s’il vous plaît,
Par Dieu vous ne pouvez refuser.”
Malgré cela,
Sa cause est perdue,
Sa situation
Est désespérée
Et son droit un grain de sel
Tombé dans l’océan.
Mesdames, Messieurs :
Sur son ennemi mon client ne sait rien.
Et je vous assure
Que s’il croisait les marins de l’Enterprise
Il leur servirait une omelette
Et du fromage blanc !

Adina Hoffman, My Happiness bears no relation to happiness. A poet's life in the palestinian century. Yale University Press, mars 2010.

Adina Hoffman, My Happiness bears no relation to happiness. A poet’s life in the palestinian century. Yale University Press, mars 2010.

Par chance, il existe une biographie qui raconte l’existence de Taha Muhammad Ali. Écrite par Adina Hoffman, elle a été publiée aux Etats-Unis en 2010 et n’a pas été traduite en français. On y apprend que le soir du 15 juillet 1948, deux mois après la création officielle de l’État d’Israël, Taha rompit le jeûne du ramadan par un repas traditionnel, puis sortit faire paître son nouveau troupeau de seize chevreaux dans les collines entourant le village. Il n’avait que dix-sept ans et il marchait depuis environ cinq minutes quand il «entendit un étrange vrombissement, un bruit sourd, quelque chose qui tournait dans l’air au-dessus de lui. Quand le son se fit sifflement puis grondement, il vit un éclair brillant, perçut un fracas et un tremblement, puis un autre – puis ce ne fut plus que verre brisé, fumée, cris au loin, gémissements proches, des gens qui couraient, des enfants qui pleuraient… et les seize chevreaux qui glapissaient de terreur en s’éparpillant ».

Taha retrouva sa famille qui avait fui elle aussi Saffuriyya, et ils se joignirent à ces milliers de paysans qui venaient d’initier le long exode palestinien vers la Syrie, la Jordanie et le Liban. Ce que les Palestiniens appellent nakba, la catastrophe. Après deux jours et deux nuits de marche, ils arrivèrent au Liban. Grâce à ses économies, Taha peut d’abord épargner à sa famille les conditions les plus dégradantes des camps de réfugiés surpeuplés. Mais la mort de sa dernière sœur et l’immense chagrin de sa mère finirent de rendre une situation précaire proprement insupportable. Un an plus tard, Taha rentrait clandestinement en Israël avec sa famille, à Nazareth, laissant derrière lui sa fiancée Amira. Il l’attendra près de dix ans avant d’apprendre qu’elle avait fini par en épouser un autre.

My Happiness Bears No Relation to Happiness – Mon bonheur n’a rien à voir avec le bonheur – reste la première biographie complète d’un poète palestinien qu’on puisse lire en anglais. La réussite de ce livre tient au fait qu’il ne retrace pas seulement la vie et l’œuvre de Taha Muhammad Ali, et raconte à l’intérieur du même récit le destin de toute une communauté d’exilés, les Arabes israéliens, Palestiniens possédant la citoyenneté israélienne et qui représentent presque un cinquième de la population de l’État hébreu.

Avertissement

Aux amateurs de chasse
Aux passionnés de tir
Ne pointez pas vos fusils
Sur mon bonheur,
Il ne vaut pas
Le prix de la cartouche
(Ce serait du gaspillage)
Car ce qui vous semble
Agile et élégant
Comme une gazelle,
Fuyant dans tous les sens
Comme une perdrix,
N’est pas le bonheur.
Croyez-moi :
Mon bonheur
N’a rien à voir avec le bonheur. 

Taha Muhammad Ali lisant son poème «Abd el-Hadi combat une superpuissance» en 2008, devant la caméra de Pamela Robertson-Pearce

Taha Muhammad Ali lisant son poème «Abd el-Hadi combat une superpuissance» en 2008, devant la caméra de Pamela Robertson-Pearce

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Quand Aslı Erdoğan dénonce le silence de l’Europe face au fascisme qui gouverne en Turquie

22853116_404362596648949_6808151755382735965_n« Qu’attend l’Europe pour dénoncer le fascisme en Turquie ? » C’est la question que pose Aslı Erdoğan dans les pages sombres d’un journal dévalué. C’est même le titre d’un court entretien que Le Point a publié ce samedi 18 novembre. L’article est réservé aux abonnés et bien sûr, hors de question de donner un seul centime à un journal qui s’est vendu à une holding – Artémis – pour collaborer avec les pires ordures – BHL, VGE -, payées très cher pour diffuser encore de cette soupe à mensonges qui ne sert plus qu’à perpétuer l’immense résignation des plus pauvres.
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Pourtant Aslı a raison, et si personne n’a répondu à sa question, c’est que l’Europe des peuples n’existe pas et que le fascisme de l’AKP, seul parti au pouvoir en Turquie, c’est des promesses de vente pour les holdings européennes qui construisent ces prisons hi-tech où Erdogan fait enfermer les écrivains, les journalistes et les universitaires qui contredisent encore sa propagande.
 .
La loi n’existe plus en Turquie, a expliqué Aslı dans un autre entretien – publié par L’Humanité et réservé lui aussi aux abonnés. La parole politique d’Aslı Erdoğan est souvent tronquée par la presse, rendue presque inaudible face à l’actualité de la guerre en Syrie, de la terreur militaire au Kurdistan turc, de chaque côté d’une même frontière au milieu du désert. Pour retrouver la parole d’Aslı Erdoğan, il faut prendre le temps de lire attentivement un troisième entretien, paru dans la presse grecque et traduit par Antigone Longelin Trogadis.
  .
Aslı y explique que la terreur règne en Turquie. Une terreur absolue qui laisse le fascisme s’insinuer jusqu’à l’intérieur de nos âmes. Se taire, c’est laisser le poison se répandre et maintenant qu’elle a pu fuir son pays de malheur, Aslı essaie de nous alerter sur les «les actes sauvages» que l’armée et la police turques ne cessent de pratiquer contre des minorités désarmées : civils kurdes, militants des droits humains, porte-paroles arméniens, activistes LGBT, journalistes irréductibles, profs d’université aux opinions divergentes, députés de l’opposition, fonctionnaires limogés, et il faudrait des pages et des pages pour recenser les persécutions d’un «Etat fasciste» contre sa population civile encore insoumise, forte d’un courage qui devrait nous tenir lieu d’enseignement.
  .
Que veut dire Aslı quand elle s’adresse à nous, utilisant encore une fois l’aubaine médiatique de ces micros que nos journaux lui tendent pour de longs entretiens ? Qu’en Turquie «le système judiciaire est détruit», que «ce pays ne cesse de commettre des crimes et de les cacher». En décembre 2016, dans une lettre qu’elle avait écrite du fond de sa prison, Asli nous mettait d’ores et déjà en garde contre ce fascisme turc qui avait le pouvoir de traverser les frontières de l’Europe. L’avons-nous entendue ? Ou bien sommes-nous définitivement amnésiques, nos cerveaux lessivés par la soupe que nous servent les radios et journaux des holdings ?
 .
Libérée de prison, loin des tribunaux turcs, Aslı peut maintenant préciser le sens de son appel :  «J’attends de l’Europe l’honnêteté : face à la loi d’un seul homme, doit-on encore faire des affaires avec la Turquie ? Ce régime est la banale caricature de ce que l’Allemagne a vécu dans les années 30, cela ne sera pas pareil en Turquie, qui reste dans la caricature, mais est-ce que l’Europe ne peut pas faire face en disant que ce régime n’a rien à voir avec la démocratie ? Décider que tant qu’il en sera ainsi, que l’état d’urgence ne sera pas levé, on ne négocie pas avec la Turquie. C’est très simple de dire : tant que le système judiciaire n’aura pas retrouvé son indépendance, on ne vendra plus d’armes à la Turquie. J’attends de l’Europe ce genre de choses, ce qui n’est pas si difficile…»
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Par où commencer ? Il existe, en Turquie, une armée résolument engagée à combattre l’Etat islamo-fasciste qui fait régner la terreur à l’intérieur de ses frontières. J’ai nommé le PKK, le Parti des Travailleurs du Kurdistan, dont les brigades armées résistent à l’armée turque dans les montagnes au sud-est du pays. Pour des raisons diplomatiques et commerciales, l’Europe continue de maintenir le PKK sur cette fameuse liste des «Organisations considérées comme terroristes par le Conseil de l’Union Européénne». Ce maintien indique très clairement que l’Europe a choisi son camp, en s’engageant aux côtés d’un Etat fasciste contre l’armée de libération de tout un peuple. Aslı Erdoğan peut continuer de crier dans le désert, aucun dirigeant européen n’aura le courage de lui répondre qu’ils ont choisi le camp de ceux qui tuent les journalistes et emprisonnent les députés.

Si nous voulons vivre hors la loi des meurtriers

— Est-ce que tu crois qu’en te laissant mourir de faim l’injustice va cesser ?

★ GULSUMAN ADA DONMEZ

★ GULSUMAN ADA DONMEZ

Non. Personne ne croit ça. L’injustice fait partie du système. Mais ce qui nous ramène maintenant en Turquie, c’est la très longue, très sombre mémoire des opposants morts en grève de la faim. La litanie des noms des morts qui n’ont jamais été gravés sur le moindre monument. Un mémorial pour apaiser la douleur de nos âmes.

Pourtant, durant les sept premières années du XXIe siècle, ils furent plus d’une centaine à mourir jeunes et affamés, agonisant au terme d’un jeûne qui dépassait souvent les cent vingt jours. Je pense à Gulsuman Ada Donmez qui avait 38 ans, morte au 147ème jour à l’hôpital. S’il vous plait, vous qui lisez son nom, regardez son visage. Elle était née en mai 1964, membre de l’Association pour l’entraide des parents de détenus. Elle jeûnait par solidarité envers son frère incarcéré, lui même «gréviste de la mort».

Et puis il y a Zehra et Djanan Kulaksiz qui étaient sœurs. Elles souriaient toutes les deux à l’approche de la mort, joyeuses et obstinées comme Nuriye peut l’être aujourd’hui. Djanan était la plus jeune, la première à mourir à l’âge de 19 ans, le 15 avril 2001, après 137 jours de jeûne. Zehra lui survivra un peu plus de deux mois et mourra à 22 ans, le 29 juin 2001, après 223 jours de grève de la faim. Je parle d’elles pour éviter que leurs noms ne s’effacent de nos pauvres mémoires. Pour empêcher que l’inoubliable sourire de Nuriye Gülmen ne vienne effacer les visages rayonnants des deux sœurs.

★ Nuriye Gülmen & Semih Özakça

★ Nuriye Gülmen & Semih Özakça

Affamées volontaires pour affronter un pouvoir impassible, Gusulman et Zehra, Djanan et Nuriye nous enseignent la force de vivre sans concessions. Elles nous apprennent à lutter contre une violence d’État qui semble aujourd’hui sans limites, et qu’il nous faut détruire si nous voulons vivre hors la loi des meurtriers.

Cette lutte a pourtant une longue histoire en Turquie, qu’on peut tenter de raconter en remontant le temps. En 1996, à la prison de Bayram Pacha, une grève de la faim avait déjà fait douze morts quand sont intervenus trois écrivains, Yachar Kemal, Orhan Pamuk et Zulfi Livaneli, dont le patient travail de médiation a permis d’interrompre l’hécatombe annoncé. C’est une victoire qu’il faudrait raconter plus en détail. Je sais seulement que les grévistes réclamaient la fermeture de la prison de haute sécurité d’Eskisehir, et qu’ils l’ont obtenue. Cinq ans plus tard, en 2001, le ministre turc de la justice demande aux trois écrivains d’aller voir à nouveau les prisonniers en grève de la faim, et de tenter de de trouver une issue au bras-de-fer, comme ils l’avaient fait avec succès en 1996. Bachar Kemal, Orhan Pamuk et Zulfi Livaneli sont donc allés discuter en prison avec les représentants des grévistes. Mais cette fois sans succès.
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★ Yachar Kemal

★ Yachar Kemal

Pour Yachar Kemal, cet échec est demeuré une blessure, née de l’indifférence de la population. «Je n’arrive pas à m’expliquer pourquoi cette fois-ci, la presse et l’opinion publique ne suivent pas autant l’affaire: en 1996 des dizaines de journalistes sont venus d’Europe pour m’interviewer; cette fois-ci même ceux que je connais personnellement ne m’ont pas appelé.»

Douze ans auparavant, une autre grève de la faim avait coûté la vie à Abdullah Meral, Haydar Başbağ, Fatih Öktülmüş et Hasan Telci, quatre militants du parti d’extrême-gauche Devrimci-Sol, la Gauche Révolutionnaire, qui était le principal groupe d’opposition à la junte militaire alors au pouvoir. En 1988, GrupYorum leur a consacré une chanson sur l’album “Berivan”. Ces grèves de la faim menées jusqu’à la mort s’inspiraient de celles des prisonniers politiques de l’IRA dans la prison de Long Kesh, en 1980.
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★ Nâzim Hikmet

★ Nâzim Hikmet

De grève en grève, on peut remonter encore plus loin dans l’histoire de la Turquie, au moins jusqu’à Nâzim Hikmet en 1950. Il était alors incarcéré depuis dix ans déjà à la prison de Brousse, où il avait écrit de nombreux poèmes et des pièces de théâtre, tout en traduisant Tolstoï en turc et en souffrant d’une santé de plus en plus fragile, quand il entama deux grèves de la faim successives. De leur côté, Louis Aragon et Tristan Tzara essayaient de mobiliser les écrivains du monde entier pour alerter sur l’emprisonnement d’un poète de plus en plus malade, et qui risquait de mourir en prison.

« Les plus belles années de sa vie, écrivait Tzara, Nâzim les a passées en prison, où il n’a cessé d’écrire des poèmes. Mais les murs de sa prison de Brousse, en dépit de leur solidité, n’ont pas pu empêcher la voix de la poésie de se faire entendre et de parvenir jusqu’à nous. C’est l’action des hommes épris de liberté et l’indignation suscitée dans le monde entier par la cruauté du gouvernement turc envers un grand poète qui ont arraché Nâzim à la mort lente qu’on lui réservait. Il est inutile de se demander d’où vient cet acharnement des réactionnaires à vouloir supprimer les poètes. N’est-il pas la meilleure preuve de l’efficacité de leurs écrits, lorsque, sous la pression des événements, la poésie devient une arme de libération.»

En 1950, les journaux turcs commencent à parler de cette mobilisation en faveur de la libération du poète. La même année, Yachar Kemal était lui aussi en prison, où il subissait des tortures. Dans une lettre du 5 avril, Nâzim Hikmet écrit à son ami Vâlâ : «Je n’arrive pas à prévoir quel sera le résultat de tout ça, de toutes ces démarches, mais tout comme toi, je n’ai pas perdu tout espoir, le bon sens, la conscience nationale finiront bien par faire triompher la justice. Je veux dire que je me mettrai, le 8 de ce mois, à la grève de la faim avec espoir, et pas du tout par désespoir. Et si même j’y laissais ma peau, c’est avec espoir que j’aurais vécu jusqu’à mon dernier souffle.»

Plus loin dans la même lettre, le poète donne je crois le sens de ces grèves qui peuvent aller jusqu’à la mort, et qu’il liait d’instinct à une joie obstinée, de la même façon que Nuriye Gülmen dans ses derniers messages de prison. « Et soyez vous-mêmes pleins d’espoir, écrit Hikmet, malgré tout, toi surtout Vâlâ, ne t’énerve pas, ne te fais pas trop de souci, dis-toi bien que moi, je suis plein d’espoir, que je nage dans la joie de réclamer ce qui n’est que justice, j’ai la chance de me dire que justice sera faite, de toute façon, même si je mourais, oui, j’ai la chance d’y croire, d’en être certain. Souviens-toi bien : je ne me suicide pas, je n’exerce pas un chantage quelconque, je ne m’entête pas, c’est tout simplement parce qu’il ne me reste aucune autre solution que de mettre ma vie en jeu, pour que les voies légales puissent enfin s’ouvrir, pour que cette erreur judiciaire qui traîne depuis treize ans soit enfin réparée.»

Par chance, suite à la victoire électorale du parti démocrate, une amnistie générale est votée. Nâzim Hikmet est libéré et cesse aussitôt sa grève de la faim. Comme a pu l’écrire Luis Suardiaz, dans un poème adressé à Nâzim Hikmet depuis La Havane :

Ton cœur
Était aussi une arme de combat

★ Nuriye Gülmen, traduction des lettres à Milena en turc

★ Nuriye Gülmen, traduction des lettres à Milena en turc

Dans la Turquie d’aujourd’hui, écrasée sous les diktats d’un tyran revanchard, le cœur de Nuriye Gülmen est devenu lui aussi une arme de combat.  Avant d’être limogée, elle était chercheuse et enseignante en littérature comparée et il y a quelques jours, j’ai découvert qu’elle avait traduit les lettres de Kafka à Milena. Lettres fascinantes et seules traces d’un amour tourmenté, puisque les lettres écrites par Milena Jesenska ont été égarées. Ce sont les seules lettres de Kafka que Nuriye Gülmen a traduites en langue turque. Je dois cette découverte à Bahar Kimyongur, un journaliste turc exilé en Belgique, qui a organisé, avec le Comité pour la levée de l’état d’urgence en Turquieune marche de Liège à Bruxelles en soutien à Nuriye Gülmen et Semih Özakça.

Ces lettres, qu’on peut lire aussi en français, sont un trésor absolu de la littérature du XXème siècle. Elles portent en elles la démesure d’un amour d’écrivain, mêlée à la peur et la culpabilité qui n’ont jamais cessé de torturer Kafka. Milena Jesenka était «vraiment fabuleusement belle», avait-il écrit dans l’une d’elle. La belle était alors mariée à Ernst Pollak, traducteur lui aussi, avec qui elle habitait à Vienne. En 1920, elle devint la traductrice en tchèque de Kafka qui écrivait en allemand. Dans son Journal, le 2 décembre 1921, il fait d’elle une créature céleste : «Elle est le ciel fourvoyé sur terre.» Il a raison, il suffit de consulter les photographies de son visage et de songer au rêve prémonitoire qu’elle a noté en 1919, décrivant les trains et les camps de la mort où elle mourra le 17 mai 1944, déportée à Ravensbrück.

★ Milena Jesenska

★ Milena Jesenska

J’aime l’idée qu’Aslı Erdoğan, si attachée aux textes et au monde de Kafka, ait pu lire ses lettres dans la traduction de Nuriye Gülmen, sous cette couverture jaune de chrome. Qu’en langue turque, les deux femmes aient partagé les fantômes dont Kafka parle sans cesse à Milena. «Mais écrire des lettres cela signifie se dénuder devant les fantômes, ce qu’ils attendent avidement.» On pense à toutes ces lettres qu’Aslı Erdoğan et Nuriye Gülmen ont pu écrire de leurs cellules. Lettres d’alerte dépouillées et analysées par les fantômes de la police du ministère de l’Intérieur. «Les baisers écrits ne parviennent pas à destination, mais les fantômes les boivent sur le chemin jusqu’à la dernière goutte.» Et plus loin encore ces mots, qui annonçaient le pire : «Les fantômes ne mourront pas de faim, mais nous serons anéantis».

T.
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Pour mémoire, Cengiz Soydas est mort le 21 mars 2001, à son 153ème jour de Grève de la faim, dans la prison de type F de Sinan, à Ankara.

Le 7 avril 2001, Adil Kaplan est mort au 170ème jour dans le prison de Type F à Edirne et Bulent Coban est mort au 160ème jour de Grève de la faim dans le prison de type F de Kandira.

Le 11 avril 2001, Nergiz Gülmez est mort à son 170ème jour de Grève de la faim dans le prison de type F à Kartal, à Istanbul. Le même jour, Fatma Ersoy mourait dans la prison de Çanakkale. Elle en était à son 173ème jour de grève de la faim.

★ Abdullah Bozdag

★ Abdullah Bozdag

Le lendemain, jeudi 12 avril 2001, ils étaient trois à mourir de faim. Tuncay Günel, emprisonné à Edirne pendant qu’Abdullah Bozdag et Celal Alpay décédaient à l’hôpital d’Izmir.

Le 14 avril 2001, c’était Erol Evcil qui mourait à son 179ème jour de grève de la faim dans la prison de Sincan, à Ankara. Le même jour et dans l’hôpital de la même ville, Murat Hoban mourait d’épuisement. Il en était à son 177ème jour de grève de la faim.

Le lendemain, dimanche 15 avril 2001, c’est Djanan Kulaksiz, la plus jeune des deux sœurs qui décédait chez elle, à son 137ème jour de grève de la faim pendant que Sedat Gürsel Akmaz mourait de faim lui aussi, à l`hôpital d’Izmir.

La liste est sans fin, mais je continue de recopier les noms que je découvre, pour empêcher l’oubli. Un an plus tard, les morts continuaient. Le 10 mars 2002, une infirmière gréviste de la faim décédait à 13h30, à l’hôpital de la Prison Bayrampasi d’Istanbul. Elle s’appelait Yeter Güzel et était membre du Syndicat des travailleurs de la Santé. Le lundi 1er avril 2002, Meryem Altun mourait à l’hôpital de Sagmancilar. Elle en était à son 231éme jour de jeûne.

Nos mémoires aussi seront sans fin, assoiffées de justice.

Le sourire de Nuriye et la mort du tyran

En hiver, pendant les jours de neige de 1984, un loup était entré dans Istanbul. Il venait seul et affamé, surgi d’une forêt primaire qui s’étendait jusqu’aux portes de la ville. La bête a fait la Une des journaux, cherchant sa nourriture dans les rues de Şişli avant d’être abattue au fusil-mitrailleur, dans ce quartier où l’État a fait construire trente ans plus tard un palais de justice pharaonique, tout près des Trump towers qui sont encore un autre symbole de morgue et d’arrogance. C’est dans ce palais de justice que seront jugés, le lundi 19 juin 2017, Ahmet et Mehmet Altan. Le procureur d’Istanbul a requis contre chacun des deux frères la perpétuité multipliée par trois. Jeudi 22 juin, ce sera au tour d’Aslı Erdoğan de comparaître devant ses juges, quatrième audience d’un procès qui s’avère déjà interminable.

Les dieux de la littérature sont en colère : Ahmet Altan et Aslı Erdoğan sont deux immenses écrivains de langue turque, accusés l’un et l’autre d’avoir écrit dans les journaux des articles sans concession, incroyablement courageux tous les deux, au point de prendre inlassablement la défense des peuples et des minorités massacrés par l’État-AKP. Mais Ahmet Altan et Aslı Erdoğan étaient et demeurent aussi deux journalistes insoumis, attachés aux droits de l’homme comme pouvaient l’être Vaclav Havel et Anna Politkovskaïa, d’une manière à la fois intransigeante et joyeuse. Et si je parle de joie, c’est parce qu’il faut aussi une joie démesurée pour affronter la mort quand elle devient un principe politique, une obsession gouvernementale capable de rendre malade tout l’appareil d’ État. Par chance, leurs romans à tous les deux sont traduits en français, qui racontent des mondes très éloignés l’un de l’autre, avec deux écritures aussi divergentes que possible, mais d’une intensité humaine et d’une puissance narrative qu’on ne croise pas souvent, même dans une vie de lecteur affamé comme ce loup dans la neige.

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Nuriye Gülmen

Pourtant, c’est un autre visage qui plane sur ces procès. Un visage irradié par une joie différente, plus difficile encore à comprendre. Une joie hors des limites humaines que nous connaissons tous. Et un visage devenu maintenant une icône en Turquie, celui d’une jeune chercheuse en littérature comparée qui s’est révoltée, elle aussi, contre le principe politique de la mort systématique, la mort infligée par l’appareil d’État turc à tous ceux qui continuent d’en contester l’iniquité et la violence. Ce visage et cette joie portent le nom de Nuriye Gülmen et j’ai tenté plusieurs fois de raconter son histoire, l’histoire démesurée d’une femme qui a acquis maintenant la stature d’un Gandhi ou d’un Mandela. Aujourd’hui, Nuriye en est à son 104 ème jour de grève de la faim, emprisonnée depuis mai comme son compagnon de lutte, Semih Özakça, un instituteur que son métier passionne au point de risquer sa vie lui aussi, pour continuer de l’exercer. Tous les deux, ils iront jusqu’au bout de leur combat pour la justice, préférant mourir plutôt que de renoncer à leurs droits. Leur courage est un enseignement d’une valeur irremplaçable, et chaque lettre que Nuriye a pu écrire depuis sa cellule est une leçon d’humanité simple et joyeuse.

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Lettre et dessin de Nuriye Gülmen

Mais Nuriye a eu un premier malaise cardiaque cette semaine. Elle n’arrive plus à marcher et son état de santé a déjà subi des séquelles irréversibles. Dans son palais, le bourreau qui se prend pour un président de la République de Turquie a d’ores et déjà pris l’apparence d’une ordure sanguinaire, qui laisse mourir deux jeunes passionnés par leur métier plutôt que d’en faire des héros nationaux et de revenir sur ces milliers de limogeages qui ont saigné le pays.

Mais ce que disent les rues d’Istanbul, c’est que le jour où Nuriye va mourir, la révolte prendra feu dans les villes de Turquie et qu’il y aura à nouveau d’autres morts, comme pendant l’occupation du parc Gezi en 2013. Peut-être que le tueur d’Ankara attend ce jour lui aussi. Depuis qu’il a réussi à perdre son référendum truqué en avril, il sait qu’il n’a pas d’autre avenir que sa destitution par un peuple en colère. Comme autrefois Ceaucescu ou Honeker. C’est vrai, il faudra au moins une guerre civile pour déchoir le nouveau sultan d’Ankara, mais nous serons des millions à danser sur sa tombe.

Retour en Turquie carcérale

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Sur la table, à l’heure du crépuscule, je déplie une carte à moitié déchirée d’Istanbul. Lors de précédents voyages, j’avais marqué d’un K rouge les cafés où j’avais passé des soirées avec Nilay, Asli ou Ayse. K comme kahve, café en turc. K comme kalp, le mot qui veut dire cœur dans la langue de Hikmet. Comme si les salles enfumées des vieux cafés d’Istanbul redessinaient le véritable système nerveux central de la ville, et qu’il fallait continuer d’en vénérer l’étrange litanie, celle des embarquements et des errances entre Europe et Asie, capitale des rencontres sous la pluie et des chiens endormis au milieu des ruelles inondées. C’est là que le peuple des serveurs, des buveurs de thé et des marchandes de fleurs se mêle aux réfugiés et aux voleurs des rues pour inventer une société de haute intensité, sorte de grand bazar des prophéties politiques et des poèmes humanitaires. C’est là aussi que j’aime cette ville, malgré l’extrême violence politique et l’assassinat, mardi dernier, d’İnanç Özkeskin, abattu lors d’un raid policier dans le quartier de Kadikoy, à l’intérieur de la maison familiale qu’il habitait avec sa mère et son grand-père.

inancİnanç Özkeskin était un homme engagé, actif dans le soutien aux prisonniers politiques et son frère, militant du Parti-Front révolutionnaire de libération du peuple (DHKP-C), était mort lors d’une grève de la faim en prison, en 1996. İnanç était un membre fondateur de l’association Solidarité avec les familles de prisonniers (TAYAD), au sein de laquelle il menait un travail considérable, étant donné la liste interminable de personnes emprisonnées sans jugement depuis dix mois.

En défonçant à minuit la porte de la maison familiale des Özkeskin, en tenant en joue un vieil homme de 90 ans, malade d’Alzheimer, avant de tuer son petit fils sous ses yeux, la police turque a de nouveau donné la preuve qu’après l’échec du référendum, le temps de la terreur politique était revenu en Turquie.

Dans les jours qui viennent, le procès des frères Altan et celui d’Aslı Erdoğan seront une nouvelle étape du processus de terreur générale. Si le 14 juin, la Cour européenne des droits de l’homme a déclaré qu’elle avait commencé à examiner les demandes des écrivains et journalistes Ahmet Altan et Mehmet Altan, les gouvernements et les journaux européens ne veulent pas voir la tragédie que vivent les opposants en Turquie. Ceux qui continuent de défendre les droits des minorités connaissent le risque qu’on défonce leur porte en pleine nuit, qu’on en finisse avec une vie de lutte par une balle dans la tête et une autopsie vite classée. Kalp, le mot qui veut dire cœur dans la langue de Nazim Hikmet, je me demande s’il a encore un sens dans la langue d’Antonin Artaud, dans celle de Paul Celan.

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Campus pénitentiaire de Maltepe

Istanbul est aussi un brasier, un brasier permanent dont les prisons redessinent, à l’envers, la véritable cartographie de la répression politique en Turquie. Les longs discours de Bekir Bozdag, le ministre de la Justice turc, ont tenté de changer l’image des prisons turques, en vantant ces nouvelles architectures carcérales où les détenus organisent des spectacles auxquels diplomates et haut-fonctionnaires sont régulièrement invités. Dans le quartier de Maltepe par exemple, sur la rive asiatique d’Istanbul et face aux îles des Princes, on parle d’un campus pénitentiaire où trois immenses prisons de type L enferment plus de trois mille détenus. La prison Ln°3 a la particularité de n’abriter que des étrangers, 1582 détenus en tout de 97 nationalités différentes. C’est dans cette prison qu’en 2015, des prisonniers transsexuels espagnols avaient mené une grève de la faim pour protester contre un changement de cellule. L’année d’avant, ce même ministre de la Justice avait envisagé de construire des prisons réservées aux homosexuels, une idée un peu inquiétante dans un pays où règne l’homophobie. Un peu plus loin, à l’intérieur de la même enceinte, une autre prison est dédiée à l’enfermement des mineurs. A l’intérieur, au moins 950 enfants et adolescents apprennent à vivre sous le regard et les ordres des gardiens.

Comment expliquer alors qu’un récent article du journal Hurriyet puisse rapporter l’histoire d’Onur, 15 ans, battu à mort dans une section pour adultes de la prison de Maltepe, à l’étage précisément réservé aux condamnés pour viols. Un autre article, publié par Cumhuriyet, accuse les gardiens de prison qui auraient refusé de secourir la victime. Les prisons de l’ère Erdogan ne sont peut-être pas aussi évoluées que voudraient le faire croire les beaux discours de Bekir Bozdag. Celles d’Istanbul, où dorment quantité de journalistes et d’écrivains, indiquent surtout que le travail d’investigation et l’indépendance de la pensée ne peuvent pas continuer. La liberté de parole est une chose morte en Turquie et les prisonniers politiques se comptent par dizaines de milliers, faisant des prisons les haut-lieux d’une pensée restée libre.

Je veux essayer de dessiner la carte des prisons d’Istanbul, une constellation où İnanç Özkeskin venait parler de droits humains. Il faut commencer par esquisser à grands traits les deux immenses prisons d’Istanbul-Metris, dans le quartier de Bakirköy. C’est là que le journaliste Ömer Çelik a été torturé à l’eau froide cet hiver. C’est là que le 12 mai de cette année, Oghuz Güven, l’éditeur du site de Cumhuriyet, a été enfermé pendant trente jours sans jugement, à cause d’un reportage sur la mort d’un procureur. C’est aussi dans les prisons de Metris, toujours au mois de mai, que la délégation du Comité européen pour la prévention de la torture et des peines ou traitements inhumains ou dégradants (CPT) du Conseil de l’Europe s’est rendue, dans le cadre d’une visite périodique. Malheureusement, aucun de ses rapports n’est accessible. Pourtant, c’est devant la prison de Metris que de nombreuses associations turques et internationales se sont retrouvées le 24 juin 2016, pour manifester leur soutien à Erol Önderoglu, représentant de RSF en Turquie, à Sebnem Korur Fincanci, présidente de la Fondation pour les Droits humains de Turquie, et à l’écrivain Ahmet Nesin. Tous les trois avaient été incarcérés à Metris. Parmi les associations solidaires, le syndicat de journalistes Türkiye Gazeteciler Sendikası, la plateforme turque pour le journalisme indépendant P24, Reporters sans frontières, la Fédération Internationale des Droits de l’Homme, Ethical Journalism Network, International Freedom of Expression Exchange, International Press Institute, European Judicial Network, Amnesty International et International and European Federations of Journalists. Beaucoup de monde au total, comme un réflexe de survie face à la criminalisation du journalisme en Turquie.

Unknown-5On compte pas moins de dix prisons dans le quartier de Silivri, à la périphérie d’Istanbul, dont une prison de haute-sécurité. Achevées en 2008, elles rassemblent 6000 détenus parmi lesquels l’auteur et journaliste Barış Pehlivan et les onze journalistes de Cumhuriyet. C’est aussi là que fut détenu Can Dündar, l’ancien rédacteur en chef du quotidien qui s’est exilé en Allemagne, et Erdem Gül, son chef de bureau à Ankara. Prisons ultra-modernes, on y expérimente la culture de champignons de couche par les prisonniers, ainsi qu’une boulangerie industrielle capable de cuire 17 000 pains par jour et des tonnes de gâteaux secs.

La plupart des journaux étant basés à Istanbul, on comprend que la construction de nouveaux campus pénitentiaires dans les parages soit une priorité du gouvernement Erdogan. Il va falloir enfermer les derniers journalistes dignes de ce nom en Turquie, organiser des convois spéciaux comme pour les onze employés de Cumhuriyet arrêtés le même jour.

Il existe beaucoup d’autres prisons disséminées à travers Istanbul. À Bakirköy se trouve la prison pour femmes d’Istanbul, capable d’accueillir un millier de détenues. C’est là que Necmiye Alpay et Aslı Erdoğan ont été enfermées pendant plus de quatre mois en 2016. Ebru Firat, une jeune étudiante franco-turque partie combattre au Rojava syrien, y est toujours détenue, ainsi que l’essayiste et journaliste Nazlı Ilıcak, détenue depuis juillet 2016. Certaines journalistes y sont enfermées pour des peines bien plus lourdes, comme Hatice Duman, directrice de la rédaction d’Atılım, condamnée à la perpétuité en 2003.

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Centre de rétention administrative de Kumpaki

Côté asiatique, il y a aussi les grandes prisons ultra-modernes d’Ümraniye, trois prisons de type T capables d’accueillir chacune mille détenus, et à Kartal une prison de type H, prévue pour 610 personnes. La logique d’extension carcérale est de toute façon sans limites en Turquie et l’inventaire ne serait pas complet si on ne racontait pas aussi les centres de rétention administrative pour étrangers en situation irrégulière. J’en connais au moins trois. Celui de l’aéroport d’Atatürk, situé à l’intérieur de la zone de transit. De nouveaux locaux viennent d’y être construits pour les demandeurs d’asile, de plus en plus nombreux à arriver d’Iran, d’Afghanistan ou d’Egypte par avion. Un autre centre de rétention existe dans le quartier de Binkılıç. Mais le plus célèbre reste celui de Kumkapi, où a séjourné Elisa Couvert, une étudiante de Paris 8 qui avait pris part aux manifestations du parc Gezi. Kumkapi est un quartier délabré d’Istanbul qui emploie des centaines de réfugiés dans un dédale d’ateliers clandestins. Dans les environs, le centre de rétention a été rebaptisé Misafirhane, ce qui se traduit littéralement par l’« auberge des invités ». Inauguré en 2009, le centre de rétention peut enfermer jusqu’à 560 personnes, selon les chiffres publiés par le Global Detention Project. Les deux premiers étages sont pour les hommes, le troisième pour les femmes et leurs enfants. Tous ou presque sont en attente d’expulsion vers leurs pays d’origine.

Au total, 15 910 personnes dorment dans les prisons d’Istanbul. Une majorité d’entre elles n’ont pas commis le moindre délit, étant seulement opposées à un gouvernement qui a rompu depuis longtemps avec la démocratie, empêchant la justice de fonctionner. Rappelons-nous : au mois d’août 2016, les prisonniers de droit commun ont été amnistiés et libérés pour laisser les prisons aux opposants. Ce qu’on appelle des prisonniers politiques, en somme, confrontés depuis dix mois à des accusations paranoïaques et sans fondement.

 

L’interminable liste des auteurs et écrivains emprisonnés en Turquie

IMG_6229Aujourd’hui, lundi 10 avril 2017, ils sont plus de 160 journalistes emprisonnés en Turquie. Nous n’acceptons pas. Au milieu de cette tragédie politique, des grèves de la faim et des tortures en prison, 28 auteurs et écrivains sont eux aussi emprisonnés ou menacés de l’être. Nous n’acceptons pas. Cette liste, inacceptable, interminable, est une réponse à l’appel qu’Aslı Erdoğan avait lancé depuis la prison des femmes d’Istanbul, en décembre 2016 : « De nombreux signes indiquent que les démocraties libérales européennes ne peuvent plus se sentir en sécurité alors que l’incendie se propage à proximité. La “crise démocratique” turque, qui a été pendant longtemps sous-estimée ou ignorée, pour des raisons pragmatiques, ce risque grandissant de dictature islamiste et militaire, aura de sérieuses conséquences. Personne ne peut se donner le luxe d’ignorer la situation, et surtout pas nous, journalistes, écrivains, universitaires, nous qui devons notre existence même à la liberté de pensée et d’expression. »

Non, nous n’ignorons pas. Et nous n’accepterons jamais qu’on emprisonne ceux qui écrivent.

Gérard Alle, écrivain – Joseph Andras, auteur – Pascal Arnaud, Quidam éditeur – Pierre Astier, agent littéraire – L’Autre Quotidien, Nuit&Jour – Adeline Baldacchino, écrivain – Ballast, revue – Zoé Balthus, écrivain et journaliste – Marie Bardet, journaliste, auteur – Arno Bertina, écrivain – Bilor  Bilor, passeuse de poèmes – Sandrine Bourguignon, auteur – Tieri Briet, écrivain – Geneviève Brisac, écrivain – Alexandre Brutelle, journaliste – Yves Charnet, écrivain – Emmanuelle Collas, éditrice aux éditions Galaade – Catherine Coquio, universitaire – Eve Couturier, réalisatrice radio et artiste sonore – Olivier Delorme, romancier et historien – Diacritik, web magazine – Sebastien Doubinsky, écrivain – Annie Drimaracci, auteure et peintre – Eugène Durif, auteur – Pierrette Epsztein, professeur de lettres et écrivain – Claude Favre, poète – Maria Ferragu, libraire – Festival de cinéma de Douarnenez – Chantal Flament, bibliothécaire – Patrice Franceschi, écrivain – Christian Garcin, écrivain – Nathalie Jehan, assistante maternelle, amoureuse de la liberté et de la poésie – Joël Jouanneau, auteur et metteur en scène – Clotilde Hesme, comédienne – Marie Huot, auteur de livres de poésie – Sabine Huynh, poète, écrivain, traductrice – Xavier Lainé, écrivain – Mona Latif-Ghattas, écrivain – Roxanne Lebrun, comédienne – Anne Lefèvre-Balleydier, journaliste free-lance – Alain Le Flohic, festival Noir sur la ville – Joelle Losfeld, éditrice – Virginie Lou-Nony, écrivaine – Valérie Manteau, éditrice et écrivaine – Christine Marcandier, journaliste et maître de conférences en littérature française – Laurent Margantin, auteur et traducteur – Jean-Michel Maulpoix, écrivain et professeur à la Sorbonne nouvelle – Danielle Maurel, journaliste littéraire – Simone Molina, poète et psychanalyste – Ricardo Montserrat, écrivain et dramaturge – Jean-Jacques M’µ, éditeur ABC’éditions Ah Bienvenus Clandestins ! – Valia Nicoltzeff, éditions aux Pieds nus en mouvement – Edith Noublanche, traductrice et correctrice – Dominique Ottavi, poète – Sara Oudin, traductrice et poète – Yann Patin de Saulcourt, blogueur et militant pour la paix – Christian Perrot, journaliste – Eric Pessan, écrivain – Hélène Peytavi, peintre – Serge Quadruppani, écrivain – Valérie Rouzeau, poète et traductrice – Jacques Serena, auteur – Jean-Pierre Siméon, poète et dramaturge – Marie-Anne Thil, journaliste à France-Arménie – Caroline Troin, association Rhizomes – Antigone Trogadis, écrivain – Thomas Vinau, écrivain – Sarah Voisin, marionnettiste et ateliers d’écriture –

L’interminable liste

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Ahmet Abakay

Ahmet Abakay, né en 1950, journaliste et écrivain. Son dernier livre, Les derniers mots de Hoşana, paru en 2013, est un portrait de sa mère qui lui a révélé, quelques jours avant sa mort, ses origines arméniennes, restées secrètes durant 82 années.  Turque alévie mais une Arménienne. Non, elle n’était pas cette Turque alevie pour laquelle tout le monde la prenait. En osant rendre publique l’histoire de sa famille, certains de ses proches l’ont répudié et menacé l’écrivain de représailles. Ahmet Abakay est aussi président de l’Association des Journalistes Progressistes. A ce titre, il a déclaré : «Ceux qui ne sont pas proches du gouvernement ne peuvent pas survivre dans les médias. Les professionnels des médias vivent maintenant dans la terreur». Il a été condamné à une peine de prison avec sursis pour avoir participé à la campagne de solidarité du journal Özgür Gündem.
Ahmet Abakay, Les derniers mots d’Hoşana

Necmiye Alpay

Necmiye Alpay à Istanbul, deux jours après sa libération de prison, le 31 décembre 2016

Necmiye Alpay est née en 1946. Elle est linguiste, écrivaine et traductrice du français vers le turc. Elle a étudié les sciences politiques à Ankara et obtenu un doctorat en économie à l’université de Paris-Ouest-Nanterre-La Défense, en 1978. Elle a publié plusieurs ouvrages sur la langue turque, consacrant beaucoup d’énergie à améliorer la qualité du turc écrit. Elle a aussi traduit des livres d’Edward Saïd, Lénine, Paul Ricœur et René Girard.
Necmiye Alpay s’est beaucoup engagée pour défendre  la liberté d’expression en Turquie, tout en militant pour la paix entre la Turquie et le PKK, le Parti des travailleurs kurdes, considéré comme une organisation terroriste par le pouvoir. Elle a été emprisonnée 136 jours à partir du mois d’août 2016 et libérée après l’audience du 29 décembre 2016. Elle demeure menacée de prison pour sa collaboration avec le journal Ozgür Gündem, aujourd’hui interdit. Lors de l’audience du 14 février 2017, les procureurs ont demandé la peine maximale de huit ans pour “propagande d’une organisation terroriste” et “divulgation de communiqués de presse de l’organisation”, en se référant au PKK. Son procès n’est pas terminé et une quatrième audience est prévue pour le 22 juin 2017.
Necmiye Alpay injustement emprisonnée sans procès, sur le site du CEATL

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Ahmet Altan par Marc Melki, « Turquie une démocratie en danger ? »

Ahmet Altan est né en 1950, très connu en Turquie comme romancier et comme journaliste, rédacteur en chef pendant plusieurs années pour le journal Taraf, mais aussi chroniqueur pour Hürriyet et Milliyet. Il n’en est pas à sa première inculpation et s’il est aujourd’hui derrière les barreaux, c’est après avoir été mis en garde à vue, relâché puis arrêté une seconde fois le 22 septembre 2016, avec de lourdes charges : lui et son frère Mehmet sont accusés d’avoir contribué à la tentative de coup d’État de juillet 2016, et d’être membres d’une organisation terroriste – comprenez FETÖ et la confrérie Gülen.
Il faut dire que depuis des années, le pouvoir turc tente en vain de faire taire Ahmet Altan : une vingtaine d’actions en justice lui ont été intentées pour ses écrits, dont sept l’opposant à l’actuel président Recep Tayyip Erdoğan. Alors l’occasion était trop belle. Même si le prétexte à l’arrestation des deux frères ne tient franchement pas la route : ils sont accusés d’avoir délivré des « messages subliminaux annonçant la tentative de coup d’État », au cours d’une émission télévisée qui avait eu lieu la veille, soit le 14 juillet, et où ils étaient les invités de la journaliste Nazlı Ilıcak, arrêtée elle dès le 29 juillet.
Deux de ses romans, devenus best sellers en Turquie, ont été traduits et publiés aux éditions Actes SudComme une blessure de sabre, en 2000, et L’Amour au temps des révoltes, en 2008.
Ahmet Altan : une voix qui dérange, accuse et ne se taira pas, par Anne Rochelle et Tieri Briet, Kedistan

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Mehmet Altan

Mehmet Altan est né en 1953 à Ankara. Journaliste, écrivain et universitaire, emprisonné lui aussi depuis septembre 2016. Sept mois et pas de date annoncée pour son procès, alors qu’il est accusé d’avoir contribué à la tentative de coup d’État de juillet 2016, et d’appartenir à la confrérie Gülen. Auparavant, il a obtenu un doctorat en relations internationales à la Sorbonne et publié, à partir des années 80 une vingtaine d’ouvrages. L’un d’eux porte sur l’assassinat du journaliste Hrant Dink, un autre sur les liens qui unissent le nationalisme et le banditisme. Autant de sujets dangereux à aborder en Turquie.
Turkish Intellectuals who have recognized the armenian genocide, Massis Post, 2014
Le site de Mehmet Altan (en turc)

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Sara Aktas

Sara Aktaş est une jeune poète kurde, auteur de deux recueils et membre du Congrès des Femmes Libres. Elle a publié deux recueils de poésie. Elle a été emprisonnée le 14 décembre 2016 et mise en liberté conditionnelle le 21 mars 2017, privée de son passeport et condamnée à neuf ans de prison. Elle est accusée d’être une figure de proue du KCK (Union des Communautés du Kurdistan), branche urbaine du PKK et a été arrêtée à l’aéroport Atatürk d’Istanbul, alors qu’elle se rendait en Allemagne avec un faux passeport.

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Ilham Bakir

Ilham Bakir est né à Bitlis en 1968. Il est auteur de théâtre, journaliste et scénariste, enseignant à l’école d’art de Diyarbakir. Il a réalisé plusieurs documentaires et court-métrages, et écrit plusieurs pièces de théâtre. Il a été condamné à une peine à une peine de prison avec sursis pour avoir participé à la campagne de solidarité du journal Özgür Gündem.
Ilham Bakar,  courte biographie (en turc)

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Nurcan Baysal

Nurcan Baysal, journaliste, blogueuse, auteure engagée pour la paix et le respect des droits humains. Elle est fondatrice de l’Institut des sciences politiques et sociales à Diyarbakır, sa ville natale, où elle essaie de lutter contre l’exclusion par la pauvreté. Sur son blog, elle a raconté avec beaucoup de réalisme les massacres commis par les Forces Spéciales de la police turque à Cizre, dans le sud-est de la Turquie. Des récits qui ont été également publiés sur le site de Kedistan. Nurcan Baysal a notamment publié un livre d’entretiens sur les populations yézidis en Turquie.
Nurcan Baysal sur le site du Women’s World Summit Foundation
Le site de Nurcan Baysal (en turc et en français)

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Cengiz Baysoy

Cengiz Baysoy est écrivain et journaliste, notamment pour le journal Demokratik Modernite. C’est aussi un communiste engagé, spécialiste de Marx et passionné de philosophie. Il a publié un livre sur Marx et l’autonomie communaliste, et participé à un ouvrage collectif sur la dialectique des classes sociales. Il a été condamné le 14 février 2017 à quinze mois de prison avec sursis et à 6000 lires turques d’amende, pour avoir été lui aussi «rédacteur en chef de garde» pour le journal Özgür Gündem.

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Hasan Cemal

Hasan Cemal est loin d’être un inconnu en Turquie. Né en 1944, il a été rédacteur en chef de Cumhuriyet, l’un des principaux quotidiens turcs, et de Sabah avant d’écrire pour Milliyet. En 2013, il démissionne du journal Milliyet qui a refusé de publier sa chronique  suite à l’intervention de Recep Tayyip Erdogan, alors Premier ministre. Hasan Cemal fait partie de ces rares intellectuels qui, au début des années 2000, ont tenté de faire reconnaître le génocide arménien. C’est que son grand-père lui-même, Cemal Pasha, a participé à ce génocide. Il a organisé et supervisé la déportation et l’extermination de centaines de milliers d’Arméniens et de Syriaques. Alors pour se débarrasser de ce pesant héritage, Hasan Cemal s’est rendu à plusieurs reprises en Arménie, notamment au mémorial du génocide d’Erevan, la capitale du pays. Et en 2012, en réponse à l’assassinat du journaliste turc et arménien Hrant Dink, il a publié un ouvrage sur son parcours, 1915: le Génocide arménien. Hasan Cemal doit faire face à plusieurs procès, dont un pour avoir été rédacteur en chef d’un jour d’Özgür Gündem, dans le cadre d’une campagne de solidarité pour ce quotidien qui a été interdit le 16 août 2016, au prétexte de faire la propagande et d’être l’organe de presse du PKK. Dans cette procédure, il a été condamné à 6000 lires turques d’amende (environ 1500 €). En octobre 2016, Hasan Cemal s’est vu retirer sa carte de presse par la Direction chargée des médias (BYEGM), dépendant des services du Premier ministre. Ce 14 février, les procureurs ont réclamé contre lui une peine allant jusqu’à huit ans de prison. Hasan Cemal, le condamnant d’ores et déjà à 15 mois de prison avec sursis, pour “propagande d’une organisation terroriste” avec son article intitulé “Fehman Hüseyin”, tout en étant acquitté pour l’autre chef d’accusation (“apologie du crime et des criminels”). Pour mémoire, Fehman Hüseyin est l’un des principaux acteurs du Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK). Et Cemal a beaucoup travaillé sur la longue histoire de la question Kurde.

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Ilhan Sami Çomak

İlhan Sami Çomak est né en 1973. Il était encore étudiant en géographie à Istanbul lorsqu’il a été arrêté, en 1994, à l’âge de 22 ans. Kurde, accusé d’avoir volontairement incendié une forêt, pour couvrir la fuite de combattants du PKK, il est emprisonné depuis 23 ans et a passé toutes ces années à écrire. Sept livres de poèmes ont ainsi vu le jour, publiés à compte d’auteur. L’un de ces recueils s’appelle Cantique écrit par les chats, un autre Bonjour la terre. İlhan Çomak écrit également des lettres ouvertes, souvent diffusées sur les réseaux sociaux, pour expliquer les mauvais traitements qu’il endure en prison : «Je n’ai rien fait pour mériter une peine si lourde. Tout au long de ma garde-à-vue, j’ai été tenu empêché de dormir et torturé. Les policiers m’ont dit qu’ils allaient tuer mon frère, violer ma soeur. Je porte encore aujourd’hui les séquelles et les cicatrices des tortures. Un jour, ils nous ont emmenés quelque part et nous ont mis des bidons dans les mains. Ils avaient convoqué la presse. Ils ont annoncé que j’avais incendié des forêts. Ils ont prétendu que j’avais provoqué la plupart des incendies d’İstanbul. C’était impossible  même pour un dragon. J’ai contesté, mais ils m’ont que le juge allait rectifier.»

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Arzu Demir

Arzu Demir, est journaliste pour les agences ETHA et ANF. Elle a été condamnée à six ans de prison pour avoir écrit deux livres d’entretiens et de reportages sur des citoyens kurdes. Après une audience, qui s’est déroulée au Tribunal Pénal n°13 d’Istanbul, Arzu Demir, accusée de «propagande pour organisation terroriste», «éloge de crime et de criminels» et «incitation au crime», a écopé de 3 ans de prison, pour chacun de ses deux livres : Devrimin Rojava Hali, sur le processus révolutionnaire au Rojava et Dağın Kadın Hali, sur la place des femmes parmi les combattants. Paru en 2014, ce dernier ouvrage contient des entretiens avec onze militantes du PKK. C’est seulement après sa 7ème réédition que le Tribunal d’Istanbul a décidé de l’interdire et qu’il soit retiré des rayons des libraires. «Dans mon livre, écrit-elle, j’ai parlé de la tristesse que les femmes ressentent en laissant une vie derrière elles, en “montant à la montagne”, de la colère qu’elles ressentent envers la violence qu’elles ont vécue depuis leur enfance, la force que la montagne leur a apporté, la solidarité qu’elles ont construite face à la domination masculine, le sentiment de ne pas appartenir aux villes… Tout cela est la réalité. En résumé, pour ce livre, j’ai fait du journalisme. Je suis allée, j’ai vu, j’ai parlé, et j’ai écrit. J’ai écrit la réalité.»
Arzu Demir, six ans de prison pour deux livres, Kedistan, 27 janvier 2017

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Nail Demir

Nail Demir, poète kurde emprisonné depuis 1993. Gravement malade suite à des tortures, souffrant des yeux et sans accès aux soins médicaux, il a entamé une grève de la faim en mars, soutenu par sa femme et sa famille. Nous avons très peu d’informations sur lui, et seulement deux photographies dont une ancienne et l’autre, plus récente, avec sa femme.
Dihaber, article du 16 mars 2017 (en turc)

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Ragip Duran

Ragıp Duran, né en 1954, journaliste et auteur. Il a étudié le droit en France, avant de travailler comme journaliste dans différents pays, à Londres, Amsterdam ou Boston. Il a été correspondant pour l’AFP en Turquie, puis pour Libération, sous le pseudo de Musa Akdemir. Il a déjà été emprisonné pendant sept mois et demi en 1998, pour avoir publié en 1994 un article dans Özgür Gündem (qui, déjà fermé à l’époque par décret, avait pris le nom d’Ozgür Ulke). Professeur d’éthique journalistique à l’université de Galatasaray à Istanbul, il fut désigné, en 1991, «journaliste de l’année» par l’Association des droits de l’homme de Turquie et reçut, en 1997, le prix de la liberté d’expression de l’organisation Human Rights Watch. Il est l’auteur de quatre livres (un sur la guérilla en Afghanistan, en 1980, un autre sur les «médiamorphoses», en 2000).
Articles de Ragip Duran publiés dans Libération

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Ayse Düzkan

Ayşe Düzkan est née en 1959 et vit à Istanbul. Elle est écrivaine, journaliste et une figure de proue du féminisme en Turquie. Grande lectrice d’Anaïs Nin et Henry Miller, Elle a écrit quatre livres. Aucun d’eux n’a été traduit en français. Elle a écrit dans les journaux Radikal et Milliyet et tient des chroniques littéraires dans plusieurs suppléments hebdomadaires. Comme beaucoup d’eautres, elle est accusée d’avoir soutenu le journal Özgür Gündem en devenant l’une des rédacteurs en chef de garde pour une semaine.

Asli janvier 2017

Asli Erdogan

Aslı Erdoğan est née en 1967. Ecrivaine avant tout, romancière et poète, elle vit et travaille à Istanbul après avoir séjourné à Cracovie ou St-Nazaire, grâce à des bourses d’écriture. Emprisonnée en août 2016 pour ses chroniques et son soutien au journal Özgür Gündem, elle est aussi connue en Turquie pour ses combats en faveur de la paix, des réfugiés et des minorités persécutées par l’État turc. Libérée sous contrôle judiciaire le 29 décembre 2016, elle ne peut quitter la Turquie et attend la quatrième audience de son procès, prévue le 22 juin, encourant la prison à vie. Ses lettres de prison ont permis d’alerter, en Europe et au Canada, sur la situation des journalistes et écrivains en Turquie. Cinq de ses livres ont été traduits aux éditions Actes Sud.
Dossier Aslı Erdoğan sur Kedistan

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Turhan Günay

Turhan Günay est l’un des critiques littéraires les plus respectés en Turquie. Né en Emprisonné depuis le 31 octobre 2016, avec d’autres journalistes de Cumhuriyet, l’un des principaux quotidiens indépendants en Turquie. Dans une lettre ouverte publiée par Libération en janvierYigit Bener posait la question : « Qui aurait cru que Turhan Günay, rédacteur en chef depuis plus d’un quart de siècle du supplément livres de Cumhuriyet, le plus vieux quotidien laïque du pays, serait en fait un dangereux «terroriste», à la fois «putschiste islamiste» et «séparatiste kurde» ?» Une forte mobilisation des écrivains et éditeurs turcs a eu lieu en sa faveur, lors de la foire du livre d’Istanbul, en novembre 2016. A cette occasion, prenant la parole au nom du PEN Club de Turquie, Haydar Ergülen a demandé la libération immédiate de Turban Gunay et de tous les auteurs emprisonnés.
Yigit Bener, Mon cher Turhan, que d’inepties meurtrières, Libération, 1er janvier 2017

Kadri GürselKadri Gürsel est né en 1961, à Istanbul. Auteur et éditorialiste renommé de politique internationale, président de l’International Press Institute basé à Vienne, il est une figure de proue d’un journalisme aussi exigeant qu’indépendant, auteur d’un ouvrage en 1996, Ceux de la montagne. Plus récemment, il a écrit «Turquie, année zéro», paru aux éditions du Cerf en février 2016. Kadri Gürsel est devenu une des cibles récurrentes  du pouvoir : il a été licencié par le quotidien Milliyet en juillet 2015 pour un tweet contre le président Erdogan, et travaille depuis mai 2016 pour Cumhuriyet. C’est à ce titre qu’il a été arrêté le 31 octobre 2016, avec une dizaine d’autres journalistes du même titre.
Turquie année zéro, aux éditions du Cerf

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Nazli Ilicak

Nazlı Ilıcak est née en 1944 à Ankara. Auteur d’une dizaine d’essais, journaliste et femme politique, elle a fait ses études dans un lycée francophone puis à l’Ecole des Sciences Politiques et Sociale, à Lausanne. Elle a été élue députée en 1999, avant d’être interdite de politique pendant cinq ans en 2001. Accusée d’appartenir au mouvement güleniste, elle est détenue depuis fin juillet 2016 à la prison pour femmes de Bakırköy.

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Nadire Mater 

Nadire Mater est journaliste à Bianet, essayiste et féministe. Elle a publié, en 2009, La Rue est belle : que s’est-il passé en 68 ? Lors d’un entretien avec le magazine Express, Nadire Mater expliquait : « La rue est un lieu de liberté, un lieu où l’on recherche la liberté. En tant que femme, je comprenais mieux que la rue signifiait la liberté et je le ressentais davantage. Ce n’est pas pour rien que les femmes investissent la rue. La rue est aussi un lieu de tristesse. Nous étions aussi dans la rue pour dire adieu à nos camarades qui furent assassinés à partir de 1968, et nous y sommes toujours.» Elle a comparu le 27 juin 2016 pour avoir été, comme tant d’autres, «rédacteur en chef de garde» d’Özgür Gündem, et vient d’être condamnée à quinze mois de prison avec sursis et à une amende de 6000 lires turques (1500 euros) pour sa participation, en vertu de l’article 7/2 de la loi antiterroriste sur la «propagande pour une organisation terroriste».
La Rue est belle : que s’est-il passé en 68 ?, par Emine Özcan pour bianet.org
Mehmedin Kitabı, de Nadire Mater, Istanbul, 2003, éditions Metis Yayinlari

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Ahmet Nesin

Ahmet Nesin, journaliste, écrivain et défenseur des droits humains, fils de l’écrivain Aziz Nesin. Essayiste avant tout, il a publié plus d’une douzaine d’ouvrages. Le 7 juin 2016, il est «rédacteur en chef de garde» d’Özgür Gündem et le 20 juin 2016, il est placé en détention sur décision de la première cour de paix du district d’Istanbul, le temps de l’enquête sur son implication présumée dans une affaire de propagande terroriste, accusé d’avoir pris part à une campagne de solidarité envers le journal Özgür Gündem : au nom du pluralisme, 56 personnalités se relaieront, entre mai et août 2016, pour prendre symboliquement la direction de ce journal persécuté par la justice. Détenu dans la prison Metris. Le 1er juillet 2016, la 14e cour pour les lourdes peines a ordonné sa libération provisoire. Il a quitté la Turquie pour se réfugier en France, où il avait déjà trouvé refuge entre 2003 et 2009. Il ne s’est donc pas rendu aux audiences du 8 novembre 2016 et du 21 mars 2017, au palais de justice d’Istanbul, encourant une peine de prison de 14 ans et demi.

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Sevan Nisanyan

Sevan Nişanyan est né en 1956 à Istanbul. Il a étudié la philosophie et les sciences politiques aux Etats-Unis avant de devenir enseignant, auteur, journaliste et linguiste, emprisonné depuis trois ans pour son livre « La fausse République ». Plusieurs peines de prison prennent le prétexte d’irrégularités sur le plan immobilier, Sevan Nişanyan ayant ouvert, en 1995, plusieurs maisons d’hôtes dans le village de Şirince, à proximité du site d’Ephèse, où il restaure d’anciennes maisons à l’abandon en respectant l’architecture traditionnelle. Il est aussi l’auteur d’un livre important sur les toponymes en Turquie, paru en 2010. En détention, il a rédigé le premier dictionnaire étymologique de la langue turque et des guides de voyage. Il a aussi écrit dans la presse (pour Taraf et Agos, le journal fondé par Hrant Dink). Actuellement incarcéré à la prison de Torbali, près d’Izmir.
Sevan Nisanyan en prison, Au fil du Bosphore, janvier 2014

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Yimaz Odabasi

Yılmaz Odabaşı, est né en 1962. Kurde, il est journaliste et poète avant tout, écrivant dans les deux langues, kurde et turc. En 1984, son premier recueil de poèmes est saisi. Parallèlement à son activité de poète, il poursuit une carrière de journaliste à Diyarbakir, écrivant aussi des chroniques pour Cumhuriyet et Radikal.  En 2000, son recueil de poèmes Rêve et vie lui vaut d’être emprisonné pour 18 mois, au cours desquels il est fait membre d’honneur du Pen Club suédois. L’écrivain a été également inculpé pour avoir «insulté» le tribunal lors de la prononciation du verdict. Ses poèmes ont été traduits en allemand et en persan, et un premier roman est édité en 2004. et s’est exilé en France pour échapper aux condamnations et protester contre un régime islamo-conservateur.
Un poète kurde quitte un pays amoureux de son bourreau

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Pinar Selek

Pınar Selek est née en 1971 à Istanbul. Elle est sociologue, écrivaine et féministe. Pour échapper au harcèlement judiciaire qui dure depuis juillet 1998, presque vingt ans, elle a trouvé refuge en Allemagne puis en France. Elle a été torturée avant de se résoudre à l’exil. Quatre fois condamnée à la prison à vie, quatre fois acquittée, elle est dans l’attente d’une cinquième condamnation. Le 25 janvier 2017, après une attente qui a duré 19 années, le procureur de la Cour de Cassation a donné son avis : il demande une condamnation à perpétuité.
Le site de soutien à Pinar Selek, en français

Ahmet Sik

Ahmet Sik

Ahmet Şık, journaliste et auteur de plusieurs livres. En 2011, c’est  un livre décrivant les liens entre le mouvement Gülen et l’Etat, L’armée de l’Imam, qui lui avait valu d’être arrêté par la police. Le 29 décembre 2016, il est à nouveau arrêté pour “propagande terroriste” et “humiliation en public, de la République de la Turquie, ses organes judiciaires, ses militaires et son organisation policière”. Le Procureur apporte comme “preuves” les tweets d’Ahmet Şık, ainsi que certains de ses articles dont un reportage avec Cemil Bayık, le responsable du PKK, publié le 14 mars 2015, trois articles concernant les services secrets turcs et leur rôle dans le massacre de Roboski, et les camions chargés d’arsenal militaire turc destinés à Daesh.
«Le gouvernement a adopté le programme d’une dictature.» C’est en substance ce qu’a affirmé Ahmet Şık, journaliste au quotidien Cumhuriyet, lors de son audience au tribunal d’Istanbul, ce mercredi 15 février. Il avait été arrêté le 29 décembre dernier.  Une nouvelle audience est prévue pour le 12 avril 2017.
Nouvelle prise d’otage, Ahmet Şık, journaliste, Kedistan, 31 décembre 2016

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Yildirim Türker

Yıldırım Türker est né en 1957 à Ankara, poète et écrivain, journaliste et scénariste. Il a traduit Jean Genet, Harold Pinter et Sam Shepard en turc. Il comparaît le 26 juin 2016 pour avoir été, une semaine, «rédacteur en chef de garde» du journal Özgür Gündem, c’est-à-dire, dans la bouche du procureur, pour « propagande pour une organisation terroriste ». Le 7 mars 2017, il est condamné à une peine de prison avec sursis d’un an, dix mois et quinze jours.
Yildirim Türker sur Wikipédia

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Murat Uyurkulak

Murat Uyurkulak est né en 1972 à Aydin, en Turquie. Exclu de l’université, il exerce divers métiers de serveur, technicien, traducteur, journaliste et éditeur. Son premier roman, Tol, publié en 2002 en Turquie, a très vite été acclamé par la critique, qui a vu en lui une nouvelle voix de la littérature turque contemporaine. Adapté au théâtre, Tol a connu un second succès et a été traduit en français, pour être  publié aux éditions Galaade. Menacé de prison pour son soutien au journal Özgür Gündem, il a été condamné le 7 mars 2017 à une peine de quinze mois avec sursis pour propagande terroriste.
Murat Uyurkulak sur le site de Galaade éditions

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Esber Yagmurdereli

Eşber Yağmurdereli est écrivain et aveugle, dramaturge et militant des droits de l’homme. Arrêté pour la première fois en 1978, il a été condamné à mort, une peine commuée en prison à vie. Libéré à titre temporaire, pour raisons de santé, de novembre 1997 à juin 1998,  il est retourné en prison. Il a déjà purgé  quatorze ans d’emprisonnement quand il est à nouveau incarcéré en octobre 2004, pour une nouvelle peine de vingt-trois ans. Son crime ? Avoir réuni un million de signatures pour la paix au Kurdistan.
Eşber Yağmurdereli, écrivain, aveugle et prisonnier, Courrier International, 31 mars 2005

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Deniz Yücel

Deniz Yücel est né en 1973 en Allemagne de parents turcs, ce qui lui vaut la double-nationalité. Journalise pour Die Welt, il a publié deux livres en Allemagne et a été arrêté lors d’un reportage en Turquie. Après treize jours de garde à vue, la justice turque a ordonné le 27 février 2017 qu’il soit placé en détention en l’attente de son procès. Il encourt jusqu’à cinq ans de prison. En signe de soutien, Die Welt a publié un éditorial intitulé : “Nous sommes Deniz” et 160 députés du Bundestag ont signé une lettre ouverte de protestation. Une pétition en sa faveur circule sous le hashtag #FreeDeniz. Un rassemblement solidaire a eu lieu dès  le 28 février 2017 devant l’ambassade de Turquie à Berlin, à l’appel de la Fédération des journalistes et des Verts.
Solidarité avec le journaliste Deniz Yücel, incarcéré en Turquie, Courrier International / Die Welt, 28 février 2017

En conclusion
« Il y a 70 ans, c’étaient les poètes que l’on mettait en prison en Turquie. Il y a 30 ou 40 ans, c’étaient les romanciers. Maintenant, ce sont les journalistes. Un tweet fait plus de bruit qu’un roman, qu’un film ou qu’une oeuvre d’art. Ce qui est difficile aujourd’hui c’est d’être un journaliste en Turquie » Voilà ce que déclarait il y a peu le romancier Hakan Günday à Stéphanie Fontenoy, lors d’un entretien pour la presse belge. Et ses propos résument bien la situation. Car s’il y a dans notre liste des écrivains emprisonnés ou menacés de l’être, c’est plus souvent en raison de leurs écrits dans la presse, de leurs déclarations sur des plateaux télé ou sur les réseaux sociaux que pour leurs livres. Et excepté quelques poètes, arrêtés eux pour leur positionnement politique ou le fait qu’ils soient kurdes, les autres sont avant tout journalistes, et comme tout journaliste qui se respecte, ils n’écrivent pas que dans la presse, mais publient aussi des livres. Ce qui est menacé, somme toute, c’est la liberté d’expression sous toutes ses formes…