Je suis tsigane

Je suis tsigane, Rajko Djuric

Je suis tsigane, Rajko Djuric

Rajko Đurić est un écrivain tsigane de Serbie. À Sarajevo, en fouillant dans l’ancienne bibliothèque du Centre André Malraux, je suis tombé sur un de ses textes, paru dans le numéro 1 des Carnets de Sarajevo, en 2001. Ces Carnets ont une histoire, liés aux  premières Rencontres européennes du livre de Sarajevo, qui eurent lieu en septembre 2000 et 2001, à l’initiative du Centre André Malraux de Sarajevo, du festival Étonnants Voyageurs de Saint-Malo et du Collège international des traducteurs d’Arles.
Le lien entre ces trois villes n’est pas sans importance. Et les Carnets sont passionnants à lire. Mais à ma connaissance, il n’y eut jamais de numéro 2.

Sans autorisation, je recopie ce texte de Rajko Đurić qui vaut la peine d’être diffusé et mémorisé. Que ses éditeurs me pardonnent, mais je sais que Rajko Đurić ne m’en voudra pas.

Je suis tsigane

Ceija Stojka, peinture, 2011

Ceija Stojka, peinture, 2011

Je suis tsigane. Mon peuple et moi partageons la destinée d’Ulysse, qu’Homère a décrite il y a bien longtemps. Nous vivons dans le neuvième cercle de l’enfer, dont Dante Alighieri a donné une description pittoresque. Nous pendons encore sur la croix, à l’instar de Jésus autrefois, comme l’a exprimé le poète espagnol Antonio Machado, lui même rom.

Je suis tsigane. Mon peuple et moi pouvons comprendre ce que disent les cloches de vos églises, ainsi que l’a écrit dans un de ses poèmes Guillaume Apollinaire. Je sais rester fidèle à l’amitié même lorsque le cœur de mon peuple saigne comme l’a noté, dans Notre-Dame de Paris, Victor Hugo à propos d’Esmaralda. Je m’efforce de demeurer humain en dépit du fait que l’inhumanité a un bel avenir devant elle, selon votre poète Paul Valéry qui s’est, en l’occurence, avéré prophète.

Je suis tsigane. Mon peuple et moi comprenons très bien le sens du mot «prophétique» dont Baudelaire a qualifié ma tribu. Vos ancêtres, vos rois, vos États ont déterminé le destin de mon peuple, l’obligeant à vivre sur vos décharges, à respirer l’air de vos geôles, à tester la solidité de vos potences et l’efficacité de vos guillotines.

Je suis tsigane. Votre peintre Delacroix a incarné mon peuple sur un de ses tableaux. Et en tant que Tsigane, j’entends fort bien le message de Jean-Paul Sartre, quand il dit que la vérité est toujours du côté des plus défavorisés et que les racistes et les antisémites sont des tueurs dans l’âme.

Je suis tsigane. Avec mon peuple et les Juifs, nos frères par l’histoire et la destinée, je n’oublierai jamais le poème de Paul Celan, Fugue de mort, et ses vers qui évoquent le «lait noir» qu’à Auschwitz on buvait le matin, à midi et la nuit.

 Ceija Stojka, Ohne Titel, 42 x 29.5 cm

Ceija Stojka, Ohne Titel, 42 x 29.5 cm

Je suis tsigane. Moi et mon peuple savons très bien ce que signifient la haine raciale, les persécutions et le génocide. Depuis l’arrivée de Hitler au pouvoir, nous avons connu trois holocaustes. Le premier, à l’époque du nazisme, le deuxième sous la dictature communiste — surtout en Russie sous Staline, en Roumanie sous Ceaucescu, et en Tchécoslovaquie avant Václav Havel —, et le troisième — je veux croire avec vous que ce sera le dernier — en ex-Yougoslavie, pendant les guerres de Bosnie et du Kosovo. Des 300 000 Roms qui vivaient en Bosnie, il n’en reste que 15 000 et leur nombre est au Kosovo passé de 264 000 à 8 600 !

Je suis tsigane. Depuis le XIIIe siècle, mon peuple a démontré ce que pourrait être une Europe sans frontières. Il le paie encore aujourd’hui, jour et nuit, de sa souffrance, de son sang et parfois de sa vie. L’Europe sans frontières que l’on veut instituer ne saurait être uniquement celle des plus puissants, à savoir des Allemands et des Français, elle ne doit pas se transformer en un nouvel État. Cette Europe sans frontières ne peut avoir de sens que si elle devient une vaste communauté de peuples et de citoyens libres et égaux.

Ceija Stojka Die Peitsche knallt von Frau Pinz 34.5 x 42 cm

Ceija Stojka, Die Peitsche knallt von Frau Pinz, 34.5 x 42 cm

Je sais que pour le moment il ne me sert à rien d’en être conscient. Car depuis des siècles en Europe, les grandes vérités ont été énoncées dans les geôles ou sur le bûcher. Certes, Hitler est mort. Mais son ombre, tel le spectre du Hamlet de Shakespeare, hante toujours certains pays européens. Elle s’est incarnée en quelques-uns de leurs dirigeants — Slobodan Milošević en Serbie, Franjo Tudjman en Croatie, Heider en Autriche — et même en quelques hommes politiques allemands (d’aucuns ont brigué la Chancellerie)/ Elle va et vient de la Russie au sud de la France, en passant par les pays baltes et l’Italie.

Les hommes d’aujourd’hui, perdus dans la masse, sont «anesthésiés». À la différence des contemporains d’Auschwitz qui, comme l’a montré le film Shoah, prétendaient ne pas savoir ce qui se passait derrière les barbelés, ce qu’on brûlait dans les chambres à gaz, ils essaient de se dédouaner par la sacro-sainte formule : «Je ne comprends pas.»

Je suis tsigane. C’est pourquoi je me permets d’évoquer devant vous l’expérience de mon peuple. Pensez et agissez de façon à ce que l’inhumanité ait le moins d’avenir possible en Europe. (Le prix Nobel Günter Grass et l’écrivain italien Antonio Tabucchi sont aujourd’hui les premiers à élever la voix contre l’injustice que subissent les Roms en Europe. Leurs paroles sont un baume sur les plaies de mon peuple.)

En tant que Tsigane, je vous le dis : vous aurez beau être un grand écrivain, un brillant journaliste ou un bon politicien, si vous faites taire votre conscience, si vous ne dites pas non à l’injustice et au mal qui pèsent plus particulièrement sur ce peuple de douze millions d’habitants, vous n’aurez pas contribué suffisamment à rendre l’Europe et le monde plus humains.

Traduit du serbo-croate par Mireille Robin.

Les peintures qui illustrent le texte de Rajko Đurić sont de Ceija Stojka, peintre tsigane d’Autriche qui a connu les camps nazis dans son enfance, où elle a perdu une grande partie de sa famille.

Ceija Stojka ne repose toujours pas en paix

Peinture de Ceija stojka

Peinture de Ceija stojka, 2011

Neuf mois déjà que Ceija Stojka nous a quittés. N’oublions pas, c’était fin janvier 2013 qu’elle a cessé de peindre, d’écrire et de prendre soin des siens, tous les enfants du peuple tsigane en Autriche et au-delà des frontières. Ceija Stojka était l’une des consciences de la nation Rom, peuple sans terre et sans refuge en Europe, persécuté par les nazis du IIIe Reich et persécuté, aujourd’hui encore, par nombre d’États membres de l’Union Européenne, à commencer par la France et l’Italie mais aussi, la liste est de plus en plus longue, l’Albanie et la Serbie, la Slovaquie, la Hongrie et depuis peu, le Royaume Uni… 

En effet, la liste est bien trop longue de ces pays qui pratiquent une discrimination illégale envers le peuple rom. Cette politique anti-rom désigne l’une des faillites de cette Europe qui cherche à se construire sans veiller aux Droits de l’homme. Une Europe inhumaine, menaçante puisqu’elle consent à humilier et à entraver l’une des cultures les plus vivantes, les plus profondes d’un continent qui défait de plus en plus les cultures populaires au profit d’une culture marchande et uniforme. Face à cette menace, la parole de Ceija Stojka est d’autant plus nécessaire. Nous reprenons ici l’une de ses paroles qu’il serait dangereux d’oublier. Une seule phrase, mais on peut la répéter chaque jour jusqu’à l’apprendre par cœur. Ne serait-ce que pour la dire à nos enfants : « Si le monde ne change pas maintenant, si le monde n’ouvre pas ses portes et fenêtres, s’il ne construit pas la paix – une paix véritable – de sorte que mes arrière-petits-enfants aient une chance de vivre dans ce monde, alors je suis incapable d’expliquer pourquoi j’ai survécu à Auschwitz, Bergen-Belsen, et Ravensbrück.»

Ceija Stojka, photo de Robert Newald

Ceija Stojka, photo de Robert Newald

Ceija Stojka était un être à part. Sa pensée était aussi féconde que ses peintures pouvaient sembler douloureuses. Sa mort nous empêchera désormais d’écouter son histoire, mais pas de regarder encore une fois ses dessins remplis de barbelés à l’encre noire, de roulottes saccagées et de matricules tatoués à même la peau des déportés. Nous savons qu’aujourd’hui, Claudette Krink a entrepris de traduire son livre de Mémoires en français. Ceija Stojka était Rom et elle a survécu à l’Holocauste. Mais son expérience de la déportation, impossible à oublier, est devenue le thème central de son œuvre peinte, ainsi que des deux livres qu’elle a fait paraître à Vienne, dans l’Autriche d’Elfriede Jelinek et de Thomas Bernhard. Le fait même qu’elle écrivait en allemand, dans le pays qui a donné naissance à Jörg Haider et à Adolf Hitler, est en soi une victoire symbolique sur le nazisme. Une victoire de la vitalité tsigane face à la mort industrialisée. Et cette victoire, l’écriture de Ceija Stojka parvient à en faire un enseignement, une leçon d’humanité joyeuse et d’autant plus nécessaire que l’histoire est à nouveau niée, escamotée en France par des hommes politiques qui font de cette négation un argument électoral. L’enseignement de Ceija Stojka est incontournable si nous voulons que l’Europe à venir puisse demeurer humaine.

Ceija Stojka, sans titre, 2009

Ceija Stojka, sans titre, 2009

« Hélas, c’est ainsi écrit-elle, la plupart des nôtres sont aujourd’hui de vieilles gens, séniles. La peur d’autrefois, ils ne l’ont jamais oubliée, même s’ils n’en parlent pas. Il y en a encore beaucoup qui ne peuvent pas en parler. Comment le feraient-ils ? Pour moi, c’est comme si c’était toujours derrière moi. Je me retourne, et de nouveau je suis là-bas. En réalité, rien n’a changé. Ce que je peux dire, je suis libre et je peux maintenant fleurir mon balcon, ça, c’est beau, c’est bien, mais pourquoi m’ont-ils fait ça ? Pourquoi m’ont-ils volé mon enfance ? Pourquoi ont-ils exterminé mon père et mon frère ? Pourquoi m’ont-ils traitée de « porc asocial » ? »

Comment répondre à ses questions, quand nos préfets et nos ministres de l’Intérieur se vantent des milliers d’abris de fortune qu’ils détruisent après avoir jeté à la rue leurs habitants, les plus déshérités que l’Europe ait connus depuis la capitulation du IIIe Reich ? Quand en Hongrie et en République Tchèque, des milices nazies défilent en direction des quartiers roms, dans l’intention de terroriser leurs résidents déjà frappés par le chômage et la ségrégation. Ceija Stojka est née en 1933, cinquième d’une fratrie de six enfants dans une famille Lovari, une ethnie Rom d’Europe centrale. Deux de ses frères, Karl et Mongo Stojka, sont devenus eux aussi écrivains et musiciens. Et si leur père a été déporté dès 1941 à Dachau, où il trouva la mort, le reste de la famille Stojka ne fut déporté qu’en 1943, à destination d’Auschwitz II (Birkenau), ce camp d’abord destiné aux prisonniers de guerre soviétiques où périrent plus d’un million de victimes, pour la plupart juives et tsiganes. Parmi ces morts, le plus jeune frère de Ceija, mort du typhus. Mais le miracle est que Ceija soit revenue d’Auschwitz, comme sa mère et deux de ses frères. Une famille de survivants au Samudaripen, l’Holocauste tsigane. Une survivante revenue construire sa vie dans une Autriche qui n’avait pourtant pas renoncé, malgré la défaite et les procès, à traiter les Roms comme des citoyens de seconde zone.

Ceija Stojka, Maman à Auschwitz

Ceija Stojka, Maman à Auschwitz

Jusqu’au jour de sa mort, à 79 ans, À mesure qu’elle approchait de la mort, Ceija Stojka a eu peur, de plus en plus peur que l’Europe puisse oublier son passé et qu’un jour prochain, les fours crématoires d’Auschwitz puissent y reprendre leur activité dans une indifférence à peu près générale. Ce n’était pas une peur irrationnelle, ni un cauchemar post-traumatique. C’était la peur d’une citoyenne informée, qui suivait attentivement l’évolution des lois et des discours anti-tsiganes à travers les assemblées et les cabinets ministériels du vieux continent. Elle savait parfaitement qu’en République Tchèque, en Hongrie, en Roumanie, des manifestations étaient régulièrement organisées pour appeler à «l’élimination du problème tsigane».

Ceija Stojka savait aussi qu’en France, des députés et des maires de plus en plus nombreux, soutenus par quelques ministres et deux présidents de la République, pouvaient envoyer leurs forces de police fracasser les portes des baraquements, ces abris de fortune où des Roms exilés venaient de trouver un refuge pour échapper au froid et à la rue. C’est pour cela qu’elle continuait à peindre, à l’encre noire, des femmes hurlant tandis que des hommes en armes les tiraient par les cheveux, pendant qu’une foule haineuse mettait le feu à leurs maisons de planches et de cartons.

Dans la culture Tsigane, une place importante est faite aux femmes qui ont ce don de raconter de quoi demain sera fait. Ces « Purya rasai » sont particulièrement écoutées, et l’avenir leur donne souvent raison. Ce que peignait Ceija Stojka continue d’avoir lieu sous l’œil des journalistes venus filmer, photographier, interviewer sans qu’aucune de ces images, de ces paroles ne réveille les consciences de citoyens qui semblent anesthésiés. Est-ce bien l’avenir du peuple Rom en Europe qui nous est annoncé dans ses toiles ?

Très tôt le matin, dans les bidonvilles des capitales européennes, des policiers hurlent des ordres à des familles apeurées, réduites à rassembler quelques objets pour parvenir à nourrir leurs enfants, à pouvoir les laver, les habiller demain pour aller à l’école. Les photos de ces expulsions opérées sous escorte policière sont publiées dans nos journaux, à la place des peintures douloureuses de Ceija Stojka. On ne peut pas l’oublier. Et même si ces photographies nous ont paru odieuses ou douloureuses, nous avons laissé faire. C’est pourquoi, tant que ses arrière-petits-enfants n’auront pas la chance de vivre dans une Europe où ils n’auraient plus peur, Ceija Stojka ne pourra pas reposer pas en paix

Tieri Briet, 9 septembre 2013

Le livre de Mémoires de Ceija Stojka, Je suis vivante, est-ce un rêve? Libérée de Bergen-Belsen (Traüme ich, dass ich lebe ? Befreit aus Bergen-Belsen), traduit par Claudette Krink, paraîtra en 2014.