Je suis tsigane

Je suis tsigane, Rajko Djuric

Je suis tsigane, Rajko Djuric

Rajko Đurić est un écrivain tsigane de Serbie. À Sarajevo, en fouillant dans l’ancienne bibliothèque du Centre André Malraux, je suis tombé sur un de ses textes, paru dans le numéro 1 des Carnets de Sarajevo, en 2001. Ces Carnets ont une histoire, liés aux  premières Rencontres européennes du livre de Sarajevo, qui eurent lieu en septembre 2000 et 2001, à l’initiative du Centre André Malraux de Sarajevo, du festival Étonnants Voyageurs de Saint-Malo et du Collège international des traducteurs d’Arles.
Le lien entre ces trois villes n’est pas sans importance. Et les Carnets sont passionnants à lire. Mais à ma connaissance, il n’y eut jamais de numéro 2.

Sans autorisation, je recopie ce texte de Rajko Đurić qui vaut la peine d’être diffusé et mémorisé. Que ses éditeurs me pardonnent, mais je sais que Rajko Đurić ne m’en voudra pas.

Je suis tsigane

Ceija Stojka, peinture, 2011

Ceija Stojka, peinture, 2011

Je suis tsigane. Mon peuple et moi partageons la destinée d’Ulysse, qu’Homère a décrite il y a bien longtemps. Nous vivons dans le neuvième cercle de l’enfer, dont Dante Alighieri a donné une description pittoresque. Nous pendons encore sur la croix, à l’instar de Jésus autrefois, comme l’a exprimé le poète espagnol Antonio Machado, lui même rom.

Je suis tsigane. Mon peuple et moi pouvons comprendre ce que disent les cloches de vos églises, ainsi que l’a écrit dans un de ses poèmes Guillaume Apollinaire. Je sais rester fidèle à l’amitié même lorsque le cœur de mon peuple saigne comme l’a noté, dans Notre-Dame de Paris, Victor Hugo à propos d’Esmaralda. Je m’efforce de demeurer humain en dépit du fait que l’inhumanité a un bel avenir devant elle, selon votre poète Paul Valéry qui s’est, en l’occurence, avéré prophète.

Je suis tsigane. Mon peuple et moi comprenons très bien le sens du mot «prophétique» dont Baudelaire a qualifié ma tribu. Vos ancêtres, vos rois, vos États ont déterminé le destin de mon peuple, l’obligeant à vivre sur vos décharges, à respirer l’air de vos geôles, à tester la solidité de vos potences et l’efficacité de vos guillotines.

Je suis tsigane. Votre peintre Delacroix a incarné mon peuple sur un de ses tableaux. Et en tant que Tsigane, j’entends fort bien le message de Jean-Paul Sartre, quand il dit que la vérité est toujours du côté des plus défavorisés et que les racistes et les antisémites sont des tueurs dans l’âme.

Je suis tsigane. Avec mon peuple et les Juifs, nos frères par l’histoire et la destinée, je n’oublierai jamais le poème de Paul Celan, Fugue de mort, et ses vers qui évoquent le «lait noir» qu’à Auschwitz on buvait le matin, à midi et la nuit.

 Ceija Stojka, Ohne Titel, 42 x 29.5 cm

Ceija Stojka, Ohne Titel, 42 x 29.5 cm

Je suis tsigane. Moi et mon peuple savons très bien ce que signifient la haine raciale, les persécutions et le génocide. Depuis l’arrivée de Hitler au pouvoir, nous avons connu trois holocaustes. Le premier, à l’époque du nazisme, le deuxième sous la dictature communiste — surtout en Russie sous Staline, en Roumanie sous Ceaucescu, et en Tchécoslovaquie avant Václav Havel —, et le troisième — je veux croire avec vous que ce sera le dernier — en ex-Yougoslavie, pendant les guerres de Bosnie et du Kosovo. Des 300 000 Roms qui vivaient en Bosnie, il n’en reste que 15 000 et leur nombre est au Kosovo passé de 264 000 à 8 600 !

Je suis tsigane. Depuis le XIIIe siècle, mon peuple a démontré ce que pourrait être une Europe sans frontières. Il le paie encore aujourd’hui, jour et nuit, de sa souffrance, de son sang et parfois de sa vie. L’Europe sans frontières que l’on veut instituer ne saurait être uniquement celle des plus puissants, à savoir des Allemands et des Français, elle ne doit pas se transformer en un nouvel État. Cette Europe sans frontières ne peut avoir de sens que si elle devient une vaste communauté de peuples et de citoyens libres et égaux.

Ceija Stojka Die Peitsche knallt von Frau Pinz 34.5 x 42 cm

Ceija Stojka, Die Peitsche knallt von Frau Pinz, 34.5 x 42 cm

Je sais que pour le moment il ne me sert à rien d’en être conscient. Car depuis des siècles en Europe, les grandes vérités ont été énoncées dans les geôles ou sur le bûcher. Certes, Hitler est mort. Mais son ombre, tel le spectre du Hamlet de Shakespeare, hante toujours certains pays européens. Elle s’est incarnée en quelques-uns de leurs dirigeants — Slobodan Milošević en Serbie, Franjo Tudjman en Croatie, Heider en Autriche — et même en quelques hommes politiques allemands (d’aucuns ont brigué la Chancellerie)/ Elle va et vient de la Russie au sud de la France, en passant par les pays baltes et l’Italie.

Les hommes d’aujourd’hui, perdus dans la masse, sont «anesthésiés». À la différence des contemporains d’Auschwitz qui, comme l’a montré le film Shoah, prétendaient ne pas savoir ce qui se passait derrière les barbelés, ce qu’on brûlait dans les chambres à gaz, ils essaient de se dédouaner par la sacro-sainte formule : «Je ne comprends pas.»

Je suis tsigane. C’est pourquoi je me permets d’évoquer devant vous l’expérience de mon peuple. Pensez et agissez de façon à ce que l’inhumanité ait le moins d’avenir possible en Europe. (Le prix Nobel Günter Grass et l’écrivain italien Antonio Tabucchi sont aujourd’hui les premiers à élever la voix contre l’injustice que subissent les Roms en Europe. Leurs paroles sont un baume sur les plaies de mon peuple.)

En tant que Tsigane, je vous le dis : vous aurez beau être un grand écrivain, un brillant journaliste ou un bon politicien, si vous faites taire votre conscience, si vous ne dites pas non à l’injustice et au mal qui pèsent plus particulièrement sur ce peuple de douze millions d’habitants, vous n’aurez pas contribué suffisamment à rendre l’Europe et le monde plus humains.

Traduit du serbo-croate par Mireille Robin.

Les peintures qui illustrent le texte de Rajko Đurić sont de Ceija Stojka, peintre tsigane d’Autriche qui a connu les camps nazis dans son enfance, où elle a perdu une grande partie de sa famille.

Strada Zambila, apprendre à voir les fleurs tsiganes de Bucarest

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La couverture du livre vue par Maria, une enfant rom de 4 ans

C’est la couverture qu’on aperçoit en premier. Le dessin d’une enfant habillée en Tsigane, une grande fleur rouge dans ses cheveux défaits, et l’envie de connaître son histoire. Il s’agit d’Ilinca, la grande sœur de Zoé et la narratrice du premier roman de Fanny Chartres, qui écrit en français et vit en Roumanie, à Bucarest. J’ai aimé ce livre, que j’ai lu et relu sur les routes de Bretagne, très loin de Bucarest où avaient lieu d’iportantes manifestations.

À l’autre bout de l’Europe, les Roumains ont la vie dure, les salaires restent bas et la img_5205corruption est devenue une plaie impossible à soigner. Le jour où des ministres ont voulu faire passer une loi pour amnistier les élus corrompus, les familles roumaines sont descendues par centaines de millers dans les rues pour demander leur démission. Le roman de Fanny Chartres parle précisément de cette maladie sociale, et des ravages qu’elle ne cesse pas de provoquer à l’intérieur des hôpitaux et administrations.

Le récit commence par le portrait de deux sœurs. C’est la plus grande qui raconte la plus jeune : « Zoé est comme ça : en joie perpétuelle. Elle voit en chaque matin une promesse de bonheur ; dans chaque crépuscule, un rêve nouveau à découvrir ; dans chaque attente une surprise en perspective. » La romancière de Bucarest a elle aussi une sœur, une sœur qui écrit des romans. Quand on le sait, quand on les lit l’une et l’autre, on ne peut pas s’empêcher d’y penser en découvrant la tendresse d’Ilinca pour Zoé. « Pour Marie, ma sœur, mon éternelle lueur » est-il écrit en première page du roman. Nous sommes dans une sororité douce, une double sororité où le jeu des miroirs rendent le récit deux fois plus tendre, dès le premier chapitre où l’on comprend que l’une est sage et l’autre espiègle.

« Je suis là sans être là, dit Ilinca d’elle-même dans le second chapitre. Rêveuse, disent mes professeurs. Prétentieuse, disent certains de mes camarades. » Les parents des deux sœurs sont partis pour la France, et pour longtemps. On les prend pour des « cueilleurs de fraises », c’est le mensonge qui a servi à justifier leur départ pour Yvetot, en Normandie. «Contrairement à ma petite sœur, je sais depuis longtemps que les Roumains partis à l’étranger sont désignés ainsi. Qu’ils ramassent des tomates en France, soignent des malades en Allemagne ou s’occupent de personnes âgées en Italie, ils sont tous des cueilleurs de fraises. Et nous, les enfants restés dans le pays où ils ne peuvent plus rien cueillir, nous sommes des petits de cueilleurs de fraises. »

img_5203En réalité, les fraises sont une chimère : le père des deux jeunes sœurs est un médecin tout juste diplômé qui s’est résolu à s’exiler en France pour y être opéré d’un cancer. En Roumanie, la corruption a fait des hôpitaux des lieux dangereux, où faute d’argent au noir pour se payer l’attention des infirmières et des médecins, on peut vous laisser mourir sans rien tenter. La moindre opération chirurgicale peut vous coûter toutes vos économies en dessous de table, si vous avez la chance d’en avoir suffisamment, et nombre de familles y ont laissé des fortunes pour essayer de sauver un parent.

Ilinca a du mal à accepter une vie si loin de ses parents. « Tu penses vraiment qu’on a de la chance d’être abandonnées par nos parents ? (…) de grandir avec une grand-mère sourde, un grand-père qui radote et huit chats de gouttière? » Ce sera l’occasion d’approcher une autre famille, celle de Florin qui est dans la classe d’Ilinca, une famille rom vivant dans la rue Zambila. L’occasion de découvrir le racisme ordinaire que vivent les Roms de Roumanie : « Ce qui me dérange, explique Florin, ce sont les regards, les gens qui changent de place quand je monte dans le bus, les employeurs qui ne veulent pas de Roms, ceux qui proposent à ma sœur après dix années de doit une place de femme de ménage dans le cabinet d’avocats où elle avait postulé après son stage de fin d’études, les gens qui taguent « Sale Tzigane » sur le kiosque à fleurs de ma mère, le président roumain utilisant les mêmes termes pour s’adresser à une journaliste de télévision et accusant quatre ans plus tard les Roms de voler… »

Alors qu’Ilinca apprend à connaître la vie de Florin et des siens, l’intolérance maladive des Roumains envers le peuple rom montre toute sa violence. « Dans l’esprit de beaucoup de Roumains, les Roms sont les premiers responsables des actes les plus vils. Et leur image n’est pas près de s’améliorer : même le dictionnaire de langue roumaine définit le terme « tzigane » comme un « épithète-adjectif donné à une personne ayant de mauvaises habitudes… »

C’est la beauté de ce roman, que de tracer le portrait d’une famille de Tsiganes à travers le regard d’une très jeune adolescente, amenée à renoncer aux préjugés enracinés dans sa propre famille. Et de révéler la part d’ombre d’une société roumaine pourtant préoccupée de justice sociale : en Roumanie, les premières victimes de la corruption à l’hôpital sont les Roms, qui n’ont d’accès aux soins qu’après avoir subi un racket ancré dans les pratiques médicales et chirurgicales : « Mon père… explique Florin à Ilinca. Il est mort dans un hôpital de Bucarest, maman dit qu’il serait encore avec nous s’il avait été hospitalisé dans un autre pays. Je me rappelle de nos visites dans sa chambre qu’il devait partager avec sept autres patients au cours d’un été caniculaire. Les infirmières n’avaient même pas de médicaments ou de pansements pour soigner les malades, les familles devaient aller les acheter elles-mêmes. Et puis, combien d’enveloppes maman a dû glisser dans les poches des infirmières et des médecins pour être sûre que papa reçoive les soins nécessaires ? Mais sans doute qu’elle n’a pas mis assez de sous dedans puisqu’il est mort… Il avait trente-cinq ans. »

Strada Zambila, marchande de fleurs à Bucarest

Strada Zambila, marchande de fleurs à Bucarest

Ainsi dépeinte, la Roumanie peut sembler sombre mais le roman de Fanny Chartres est lumineux. La joie de Zoé, la petite sœur, y est pour beaucoup. Et puis la maman de Florin vend des fleurs dans un des parcs de Bucarest : ce sont ses bouquets qui vont ornementer l’amour naissant entre Ilinca et le jeune Rom qu’elle a appris à comprendre. Ensemble, pour un concours scolaire, ils créent un blog où les photos d’« Ily » illustrent les poèmes de Florin. Un premier amour se dessine à l’intérieur d’un premier roman, à travers ses écrits à lui et ses images à elle, photographies de Bucarest. Une capitale où cet hiver, des centaines de milliers de parents, accompagnés de leurs enfants, sont venus se dresser contre la corruption que leurs ministres voulaient légaliser.

Fanny Chartres, Strada Zambila, collection Neuf de l’école des loisirs, 214 pages, janvier 2017.

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Ceija Stojka ne repose toujours pas en paix

Peinture de Ceija stojka

Peinture de Ceija stojka, 2011

Neuf mois déjà que Ceija Stojka nous a quittés. N’oublions pas, c’était fin janvier 2013 qu’elle a cessé de peindre, d’écrire et de prendre soin des siens, tous les enfants du peuple tsigane en Autriche et au-delà des frontières. Ceija Stojka était l’une des consciences de la nation Rom, peuple sans terre et sans refuge en Europe, persécuté par les nazis du IIIe Reich et persécuté, aujourd’hui encore, par nombre d’États membres de l’Union Européenne, à commencer par la France et l’Italie mais aussi, la liste est de plus en plus longue, l’Albanie et la Serbie, la Slovaquie, la Hongrie et depuis peu, le Royaume Uni… 

En effet, la liste est bien trop longue de ces pays qui pratiquent une discrimination illégale envers le peuple rom. Cette politique anti-rom désigne l’une des faillites de cette Europe qui cherche à se construire sans veiller aux Droits de l’homme. Une Europe inhumaine, menaçante puisqu’elle consent à humilier et à entraver l’une des cultures les plus vivantes, les plus profondes d’un continent qui défait de plus en plus les cultures populaires au profit d’une culture marchande et uniforme. Face à cette menace, la parole de Ceija Stojka est d’autant plus nécessaire. Nous reprenons ici l’une de ses paroles qu’il serait dangereux d’oublier. Une seule phrase, mais on peut la répéter chaque jour jusqu’à l’apprendre par cœur. Ne serait-ce que pour la dire à nos enfants : « Si le monde ne change pas maintenant, si le monde n’ouvre pas ses portes et fenêtres, s’il ne construit pas la paix – une paix véritable – de sorte que mes arrière-petits-enfants aient une chance de vivre dans ce monde, alors je suis incapable d’expliquer pourquoi j’ai survécu à Auschwitz, Bergen-Belsen, et Ravensbrück.»

Ceija Stojka, photo de Robert Newald

Ceija Stojka, photo de Robert Newald

Ceija Stojka était un être à part. Sa pensée était aussi féconde que ses peintures pouvaient sembler douloureuses. Sa mort nous empêchera désormais d’écouter son histoire, mais pas de regarder encore une fois ses dessins remplis de barbelés à l’encre noire, de roulottes saccagées et de matricules tatoués à même la peau des déportés. Nous savons qu’aujourd’hui, Claudette Krink a entrepris de traduire son livre de Mémoires en français. Ceija Stojka était Rom et elle a survécu à l’Holocauste. Mais son expérience de la déportation, impossible à oublier, est devenue le thème central de son œuvre peinte, ainsi que des deux livres qu’elle a fait paraître à Vienne, dans l’Autriche d’Elfriede Jelinek et de Thomas Bernhard. Le fait même qu’elle écrivait en allemand, dans le pays qui a donné naissance à Jörg Haider et à Adolf Hitler, est en soi une victoire symbolique sur le nazisme. Une victoire de la vitalité tsigane face à la mort industrialisée. Et cette victoire, l’écriture de Ceija Stojka parvient à en faire un enseignement, une leçon d’humanité joyeuse et d’autant plus nécessaire que l’histoire est à nouveau niée, escamotée en France par des hommes politiques qui font de cette négation un argument électoral. L’enseignement de Ceija Stojka est incontournable si nous voulons que l’Europe à venir puisse demeurer humaine.

Ceija Stojka, sans titre, 2009

Ceija Stojka, sans titre, 2009

« Hélas, c’est ainsi écrit-elle, la plupart des nôtres sont aujourd’hui de vieilles gens, séniles. La peur d’autrefois, ils ne l’ont jamais oubliée, même s’ils n’en parlent pas. Il y en a encore beaucoup qui ne peuvent pas en parler. Comment le feraient-ils ? Pour moi, c’est comme si c’était toujours derrière moi. Je me retourne, et de nouveau je suis là-bas. En réalité, rien n’a changé. Ce que je peux dire, je suis libre et je peux maintenant fleurir mon balcon, ça, c’est beau, c’est bien, mais pourquoi m’ont-ils fait ça ? Pourquoi m’ont-ils volé mon enfance ? Pourquoi ont-ils exterminé mon père et mon frère ? Pourquoi m’ont-ils traitée de « porc asocial » ? »

Comment répondre à ses questions, quand nos préfets et nos ministres de l’Intérieur se vantent des milliers d’abris de fortune qu’ils détruisent après avoir jeté à la rue leurs habitants, les plus déshérités que l’Europe ait connus depuis la capitulation du IIIe Reich ? Quand en Hongrie et en République Tchèque, des milices nazies défilent en direction des quartiers roms, dans l’intention de terroriser leurs résidents déjà frappés par le chômage et la ségrégation. Ceija Stojka est née en 1933, cinquième d’une fratrie de six enfants dans une famille Lovari, une ethnie Rom d’Europe centrale. Deux de ses frères, Karl et Mongo Stojka, sont devenus eux aussi écrivains et musiciens. Et si leur père a été déporté dès 1941 à Dachau, où il trouva la mort, le reste de la famille Stojka ne fut déporté qu’en 1943, à destination d’Auschwitz II (Birkenau), ce camp d’abord destiné aux prisonniers de guerre soviétiques où périrent plus d’un million de victimes, pour la plupart juives et tsiganes. Parmi ces morts, le plus jeune frère de Ceija, mort du typhus. Mais le miracle est que Ceija soit revenue d’Auschwitz, comme sa mère et deux de ses frères. Une famille de survivants au Samudaripen, l’Holocauste tsigane. Une survivante revenue construire sa vie dans une Autriche qui n’avait pourtant pas renoncé, malgré la défaite et les procès, à traiter les Roms comme des citoyens de seconde zone.

Ceija Stojka, Maman à Auschwitz

Ceija Stojka, Maman à Auschwitz

Jusqu’au jour de sa mort, à 79 ans, À mesure qu’elle approchait de la mort, Ceija Stojka a eu peur, de plus en plus peur que l’Europe puisse oublier son passé et qu’un jour prochain, les fours crématoires d’Auschwitz puissent y reprendre leur activité dans une indifférence à peu près générale. Ce n’était pas une peur irrationnelle, ni un cauchemar post-traumatique. C’était la peur d’une citoyenne informée, qui suivait attentivement l’évolution des lois et des discours anti-tsiganes à travers les assemblées et les cabinets ministériels du vieux continent. Elle savait parfaitement qu’en République Tchèque, en Hongrie, en Roumanie, des manifestations étaient régulièrement organisées pour appeler à «l’élimination du problème tsigane».

Ceija Stojka savait aussi qu’en France, des députés et des maires de plus en plus nombreux, soutenus par quelques ministres et deux présidents de la République, pouvaient envoyer leurs forces de police fracasser les portes des baraquements, ces abris de fortune où des Roms exilés venaient de trouver un refuge pour échapper au froid et à la rue. C’est pour cela qu’elle continuait à peindre, à l’encre noire, des femmes hurlant tandis que des hommes en armes les tiraient par les cheveux, pendant qu’une foule haineuse mettait le feu à leurs maisons de planches et de cartons.

Dans la culture Tsigane, une place importante est faite aux femmes qui ont ce don de raconter de quoi demain sera fait. Ces « Purya rasai » sont particulièrement écoutées, et l’avenir leur donne souvent raison. Ce que peignait Ceija Stojka continue d’avoir lieu sous l’œil des journalistes venus filmer, photographier, interviewer sans qu’aucune de ces images, de ces paroles ne réveille les consciences de citoyens qui semblent anesthésiés. Est-ce bien l’avenir du peuple Rom en Europe qui nous est annoncé dans ses toiles ?

Très tôt le matin, dans les bidonvilles des capitales européennes, des policiers hurlent des ordres à des familles apeurées, réduites à rassembler quelques objets pour parvenir à nourrir leurs enfants, à pouvoir les laver, les habiller demain pour aller à l’école. Les photos de ces expulsions opérées sous escorte policière sont publiées dans nos journaux, à la place des peintures douloureuses de Ceija Stojka. On ne peut pas l’oublier. Et même si ces photographies nous ont paru odieuses ou douloureuses, nous avons laissé faire. C’est pourquoi, tant que ses arrière-petits-enfants n’auront pas la chance de vivre dans une Europe où ils n’auraient plus peur, Ceija Stojka ne pourra pas reposer pas en paix

Tieri Briet, 9 septembre 2013

Le livre de Mémoires de Ceija Stojka, Je suis vivante, est-ce un rêve? Libérée de Bergen-Belsen (Traüme ich, dass ich lebe ? Befreit aus Bergen-Belsen), traduit par Claudette Krink, paraîtra en 2014.

ORAGES, CHAPITRE TREIZE

Sonia Ristic, Orages, 2008

Sonia Ristic, Orages, 2008

En décembre il fait soleil à Istanbul. Tamara ne sort plus, les rues qu’elle explorait parce qu’elles menaient vers des quartiers inconnus ne l’attirent plus. Sonia Ristić écrit qu’elle tourne dans l’appartement d’Istanbul comme une bête. Des années avant, la mère de Tamara est morte d’un cancer à Belgrade. Pourtant c’est elle qui vient d’entrer dans le couloir, un foulard rouge dans les cheveux. Elle est venue parler à la plus jeune de ses filles. Lui dire qu’il suffit d’apprendre. « Le bonheur, comme tout le reste. Ça s’apprend. »

Il y a des voyages dans ce livre, des traversées de l’Europe en stop ou bien en bus. De Paris à Budapest, de Budapest à Belgrade, de Belgrade à Sofia… Le dernier voyage se fera vers Belgrade, pour vendre la forêt reçue en héritage pendant la guerre de Bosnie. « Pourtant, je l’ai trouvé beau, Belgrade. Même mutilé, gardant encore les cicatrices causées par les frappes de l’Otan. » Pour Tamara c’est le voyage des retrouvailles, la première vraie rencontre avec ses deux neveux, déjà adolescents.  Et le retour du père, qui avait quitté Belgrade, ses deux filles et leur mère pour une autre vie. C’est aussi le voyage jusqu’à la tombe de sa mère, avec l’envie de rire au milieu du cimetière, pour affronter la pluie à l’abri d’un caveau, « dégueulis de dorure et de marbre ».

Au milieu du livre il y a l’histoire de Jovan. Elle ne fait qu’un chapitre, le treizième, mais « c’est une histoire qui a besoin de trois langues au moins, pour être racontée ». La langue romani, parce que Jovan appartient au peuple rom, la langue serbe qui est la langue maternelle de Tamara, et la langue française dans laquelle Sonia Ristić a écrit Orages. « La famille de Jovan s’est sédentarisée quelque part en Voïvodine. Il n’est pas trop allé à l’école, mais il sait lire, écrire, compter. Depuis tout petit, Jovan aimait les voitures, alors vers douze ans, un mécanicien l’a pris comme apprenti et lui a transmis le métier. À dix-huit ans, Jovan a fait son service militaire dans l’armée fédérale. Il n’y a pas trouvé des amis pour la vie, comme le veut la coutume. Il était le seul Rom de son unité et chez nous, on ne se mélangeait jamais trop avec ces gens-là. S’il avait été musicien, ç’aurait été différent. A l’armée, il a continué à faire de la mécanique et ça, c’était bien. Puis il s’est marié, avec une jeune fille rom. Ils sont partis s’installer dans un village à la frontière hongroise. Jovan a pu bénéficier des derniers crédits à taux zéro de la Yougoslavie autogestionnaire et il a ainsi monté son affaire. Ils ont construit une petite maison à côté du garage. Jovan et Elma étaient les seuls Tziganes du village, mais Jovan était aussi le seul mécanicien et les affaires marchaient bien. Il ne réparait pas seulement les voitures, mais aussi les tracteurs et autres machines agricoles. Elma faisait des ménages. Ils ont eu des enfants, quatre fils et trois filles. Ils les ont envoyés à l’école, les uns après les autres. Puis il y a eu la guerre, toute proche, en Slavonie. Nuit et jour, la petite maison de Jovan et Elma tremble, les avions de l’armée fédérale volent bas, bombardent puis reviennent. Trois mois. »

Sonia Ristic, Orages, 2008

Sonia Ristic, Orages, 2008

Jovan raconte la venue des réfugiés. Des Serbes qui apprennent alors à vivre comme des Tziganes. Vukovar est tombé et les milices serbes, menées par Vojislav Seselj et Arkan commencent leur travail d’assassins. « Les eaux du fleuve sont rouges » quand Jovan est enrôlé à son tour. Mais il se trompe en pensant qu’il sera de nouveau mécanicien : « Son unité est spéciale, effectivement. Ils sont une vingtaine, tous Roms. Pas la trace du moindre gadjo. Pas d’uniformes militaires pour eux, pas d’insignes, mais des tenues noires de ramoneurs. Et des pelles. Ce qui suit, Jovan n’arrive pas à le raconter. Jovan dit : « Ce n’étaient pas juste les bombardements, ils étaient égorgés. » Jovan dit : « Des enfants, beaucoup d’enfants, des femmes, des femmes enceintes, des vieux. » Jovan dit : « Des tout petits, des bébés, empalés. » Il dit aussi que les soldats surveillaient de loin, et qu’ils leur ont demandé de bien fouiller les corps pour récupérer les bijoux. Et que les médailles et les croix étaient aussi bien orthodoxes que catholiques. »

« Après Vukovar, Jovan a pété un boulon. Il ne se souvient plus trop. Il sait juste qu’il s’est retrouvé en psychiatrie, à Belgrade, en camisole chimique. Ça a duré quelques semaines, un mois ou deux peut-être. Puis, on l’a démobilisé et mis à la porte. » (…)

« Il ne pouvait pas rentrer chez lui, n’avait pas la force de retrouver sa famille. Qu’est-ce qu’il a fait, combien de temps, il ne s’en souvient pas plus. Il a erré dans les campements roms de la périphérie de Belgrade, mendié, bu. Quelques mois supplémentaires ont dû s’écouler avant qu’il ne trouve le courage de retourner chez lui. Sa famille n’était plus là. Dans leur maison, des réfugiés s’étaient installés, ainsi que dans le garage. Ils lui ont dit que cette maison avait été abandonnée. Les maisons abandonnées étaient réquisitionnées par les services municipaux et attribuées aux familles déplacées. Personne ne semblait savoir où était sa femme et ses enfants. On lui a juste dit qu’ils étaient partis. Qu’un jour, ils avaient disparu. Alors, Jovan a de nouveau erré, mendié, bu. Il a quadrillé la Serbie à la recherche de quelqu’un qui saurait lui dire ce qui est arrivé à sa famille. Il est retourné dans les campements de Belgrade, dans les communautés de Roms où la solidarité permettait encore de survivre. Parfois, il avait même du travail. Il creusait des tombes. »

A force d’errer, Jovan retrouve son fils aîné et apprend ce qui est arrivé aux siens : « Elma a cru qu’il était mort, elle a pris les enfants et elle est partie. Ils ont rencontré des Roms de Bosnie qui se dirigeaient vers la Suède, où ils avaient entendu dire qu’il y avait des camps de réfugiés qui accueillaient les Tziganes. »

L’histoire de Jovan ne fait même pas une dizaine de pages au milieu du roman, mais elle me rappelle tant d’autres histoires, celles d’amis roms croisés au Kosovo ou en Bosnie, celle d’autres Roms qui vivent ici, à Arles ou à Marseille et qui ont fui la Roumanie, la Bulgarie ou la Macédoine sans trouver ici autre chose qu’une incompréhension haineuse, les acculant à survivre de squats en campements, sans cesse chassés par la police et les élus.

IMG_6925[1]Le roman de Sonia Ristić raconte ces vies qui font l’Europe à travers ses frontières. Juste après la page de titre, une note de l’auteur précède le roman :

« J’écris de l’exil. J’ai quitté Belgrade il y a plus de quinze ans et je n’y suis retournée qu’une fois, très brièvement, en hiver 1995, pour me rendre compte que ce n’était plus ma ville, que j’y étais désormais étrangère. Le Belgrade dont je parle ici n’est pas tout à fait vrai. Je ne prétends pas témoigner. Ces images me sont personnelles, forcément subjectives et partiales. Ce ne sont que mes impressions, mon rêve-cauchemar de Belgrade. Que ceux qui inévitablement n’y reconnaîtront pas leur ville me pardonnent ; c’est la mienne que je fais vivre ici. Cette ville fantasmée avec laquelle j’entretiens des rapports complexes, ambigus, tissés de nostalgies, de deuils impossibles et de culpabilités dont tout exilé encombre ses bagages. »

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  • Sonia Ristić,  Orages. Actes Sud Junior, 2008. Orages a été adapté par Sonia Ristić, et créé à La Cartonnerie de Reims par la compagnie Seulement pour les fous, dans une mise en scène de V. Vellard, dans le cadre de Reims Scènes d’Europe, en décembre 2009. Reprises à la Médiathèque Louis Aragon à Colombes en décembre 2010, et à la Maison d’Arrêt des Femmes de Fresnes en février 2011.

Si Otages est le premier roman qu’a publié Sonia Ristić, elle est aussi l’auteur de Lettres de Beyrouth, Chroniques chez Lansman Editeur en 2012, et de plusieurs pièces de théâtre :

  • Migrants, Ed.Lansman/TARMAC, 2013
  • L’Enfance dans un seau percé, éditions Lansman, février 2011.
  • Quatorze minutes de danse, texte et mise en scène de l’auteur. Création au Tarmac à Paris, du 28 avril au 9 mai 2009.
  • Le temps qu’il fera demain, texte et mise en scène de l’auteur,Théâtre de Verre, Paris, novembre, décembre 2003.
  • Sniper avenue, théâtre, 2005. Mise en scène par Magali Léris du 7 au 18 octobre 2008 au Théâtre des Quartiers d’Ivry. Sniper Avenue, Le temps qu’il fera demain et Quatorze minutes de danse ont été éditées dans un même ouvrage par les Editions Espace d’un instant / Maison d’Europe et d’Orient, avec une préface de François Rancillac.
  • Le Phare, Editions Lansman/collection Tarmac, 2010. Lectures au Tarmac de la Villette et à la Maison d’Arrêt de la Santé à Paris.
  • Là-bas / Ici, Editions de la Gare, 2008. Mise en scène de Là-bas par Catherine Boskowitz, Le Bocal de Printemps, Gare au Théâtre, mai 2007.
  • L’histoire de la Princesse, 2008, Inédit. Lecture lors de Bat la langue, le Mois des Auteurs au CDR de l’Océan Indien, avril 2007.
  • Faut faire ça bien (commande du Tarmac de la Villette). Mis en lecture par L. Achour, Tarmac de la Villette, mars 2010.

Des liens autour des écrits de Sonia Ristic :