Où sont les fleurs de Jacques Prévert ?

Marc Riboud

Marc Riboud

Je ne sais pas où sont les fleurs. Les coquelicots que les enfants ramènent à leur maman si fatiguée le dimanche soir, après avoir couru dans les champs d’une banlieue où les fleurs rouges ont explosé sous le premier soleil de mai. Où sont les coquelicots que j’ai cueillis dans la cité de nos enfances ? Et ceux que les gamins d’aujourd’hui rêvent d’offrir à la maîtresse, sans rien savoir de la fragilité de leurs pétales, comme de la soie qui se déchire entre les doigts des écoliers ?

Et maintenant où sont les fleurs qu’on offre aux cheminots de Nice, avant-hier, quand ils réclament d’être reçus en préfecture et qu’ils reçoivent encore les mêmes grenades, des lacrymos et du gaz poivre que des brigades de CRS balancent en plein visage ? Où sont les marguerites pour les grévistes qui perdent un quart de leurs salaires dans un combat où c’est aussi la dignité des travailleurs qui est en jeu.

Et maintenant où sont les fleurs des amandiers, les fleurs des cerisiers dont les pétales recouvrent l’herbe où nous venions déjeuner le dimanche, quand le soleil revient faire la promesse qu’on va s’inventer un autre avenir tous ensemble ?

 

Jacques Prévert

Jacques Prévert

C’est vrai, où sont les fleurs maintenant qu’on se bat contre un monde où on interdira peut-être aussi les fleurs des champs ? Où sont les fleurs d’aubépines et celles des acacias qu’on peut manger quand on a faim, que les frigos sont vides parce qu’on a fait la grève générale dont tout le monde parle sans savoir encore si ça existe, de changer le monde où on vit en refusant de reprendre le travail.

Je me demande où sont les fleurs de Jacques Prévert ? Ces sales fleurs qui ne vivent ni ne se fanent jamais, tu sais, dans son poème où il commence par raconter les fleurs qu’on appelle immortelles.


« Et la plus grande la plus belle
Celle qui pousse toute droite sur le fumier de la misère
Celle qui se dresse à côté des vieux ressorts rouillés
À côté des vieux chiens mouillés
À côte des vieux matelas éventrés
À côté des baraques de planches où vivent les sous-alimentés
Cette fleur tellement vivante
Toute jaune toute brillante
Celle que les savants appellent Hélianthe
Toi tu l’as appelée soleil
… Soleil…
Hélas ! hélas ! hélas et beaucoup de fois hélas !
Qui regarde le soleil hein ?
Qui regarde le soleil ?
Personne ne regarde plus le soleil
Les hommes sont devenus ce qu’ils sont devenus
Des hommes intelligents…»

 

Et maintenant où sont les fleurs ? Celles qu’un père vient offrir à sa fille, parce que demain sera le jour de son anniversaire et qu’elle vit loin, si loin d’ici qu’il n’a pas pu aller la voir, à cause de la vie chère et de la pauvreté qui lui serre la ceinture.

Où sont les fleurs je ne sais pas.

Je ne sais plus non plus où sont les fleurs du mois de mai 2018. Celles qu’on offre à une femme parce qu’on est amoureux. Et puis la fleur de Marc Riboud, photographiée en noir et blanc un jour de 1967, pendant la guerre du Vietnam à Washington. La première fleur de la révolution, la fleur d’octobre d’une étudiante américaine face aux soldats en armes. Elle s’appelait Jan Rose Kasmir.

Et maintenant je me souviens. À Thessalonique en 2016, dans un immeuble abandonné où habitaient ensemble des réfugiés syriens, des étudiants afghans qui avaient fui la mort et une poignée d’anarchistes aussi pauvres qu’un mendiant aveugle et estropié sur les trottoirs de Somalie.

Dans cet immeuble, une retraitée venait chaque jour porter des grands bouquets de fleurs cueillies dans son jardin. Elle racontait qu’avant, quand elle travaillait et tous les jours de sa longue vie de travailleuse, elle avait été marchande de fleurs dans un kiosque, près du port. Et qu’elle pensait qu’à la retraite offrir des fleurs aux plus pauvres d’entre les pauvres était le plus beau geste de toute sa vie.

Je me souviens bien d’elle et je regrette d’avoir perdu la seule photo que j’avais prise de son visage. Mais je n’ai pas oublié son prénom. Elle s’appelait Maria, le même prénom que porte celle qui m’a nourri si souvent quand je n’avais plus rien à manger moi non plus. Elle s’appelait Maria et dans Thessalonique, elle venait seule offrir des fleurs aux réfugiés qui n’avaient plus d’endroit où aller.

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Entre guillemets c’est un passage dans un poème de Jacques Prévert, Fleurs et couronnes. Un poème qui commence par le mot Homme et qui finit par trois petits points après le mot pensée.

Et la photo, elle est de Marc Riboud qui aimait tant l’humanité, photographier tous nos visages et parcourir la terre où les pensées fleurissent après les pluies.

La rage au ventre, de Lanzarote à Athènes

José Saramago écrivait avec la rage au ventre, et ses livres emportaient loin sa colère en dessinant une cartographie des injustices à travers la planète. Qu’il s’agisse des paysans sans terre au Brésil ou de ceux de l’Alentejo, sa région natale au sud du Portugal, des indiens de l’EZLN au Chiapas ou des Palestiniens de Ramallah, des rebelles sahraouis ou des prisonniers politiques à Cuba, ses textes et ses poèmes racontaient l’histoire des luttes bien au-delà des frontières de son pays, le Portugal, dont il s’était exilé après la censure d’un de ses livres par un gouvernement pieds et poings liés à l’église catholique.

jose_saramagoApprenti poète à 17 ans, José Saramago apprenait par cœur les poèmes de Ricardo Reis, sans savoir encore qu’il s’agissait d’un auteur fictif, imaginé par Pessoa. Plus tard, Ricardo Reis deviendra le personnage principal d’un des romans de Saramago, écrit à l’âge de 60 ans. Un livre un peu halluciné où l’écrivain fictif converse avec le fantôme de Pessoa dans les rues de Lisbonne, surveillé par la police et obligé de s’exprimer par métaphores. Au soir de sa vie, à 78 ans, le vieil écrivain tout juste sacré par le Nobel récita encore une fois les vers de Ricardo Reis devant l’Académie royale de Suède :

Pour être grand sois entier
Mets tout ce que tu peux dans la plus petite chose que tu fais.

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Athanasios Petrakos, ancien député et fondateur du parti Laïki Enotita, jetant un poème de José Saramago à l’Assemblée nationale grecque, jeudi 29 septembre 2016.

Et quand on le traitait de vieux communiste, José Saramago répondait avec le grand sourire d’un provocateur invétéré : « Communiste oui, d’accord ! Mais communiste hormonal !» Ce qui veut dire aussi qu’il mettait tout ce qu’il pouvait dans la plus petite chose qu’il faisait, fidèle sa vie durant au poème de Ricardo Reis, et de plus en plus anarchiste avec l’âge. Malheureusement, Saramago est mort en 2010 et ses coups de gueule commencent à nous manquer. Six ans après sa disparition, on peut toujours relire ses livres et ses articles. N’empêche, c’est Athanásios Petrákos qui a rendu l’hommage qui manquait à ce vieil écrivain hormonal, en inventant un geste d’insoumission aussi romanesque qu’inattendu. Je ne sais pas si  Petrákos a jamais entendu les vers de Ricardo Reis que récitait Saramago, mais c’est un homme entier : lui aussi met tout ce qu’il peut dans la plus petite chose qu’il veut faire.  Ce jeudi 29 novembre, il est venu à l’Assemblée nationale grecque pour balancer des tracts au-dessus des députés de SYRIZA, son ancien parti. Et sur les tracts, il avait fait imprimer un des poèmes de José Saramago.

Le même jour, sur la place Syntagma à Athènes, un grand rassemblement protestait contre les privatisations engagées par le gouvernement d’Alexis Tsipras. Dans les domaines des énergies et des transports, six entreprises d’État étaient en cours de démantèlement pour mieux se faire brader, en accord avec le troisième mémorandum imposé par l’UE au mois d’août 2015.

Et jusqu’à ce mois d’août 2015, Athanásios Petrákos faisait partie des députés de SYRIZA, puisque ce parti incarnait encore tous les espoirs de la majorité du peuple grec. Mais  le 21 août, juste après l’accord passé entre Alexis Tsipras et l’Union Européenne, Petrákos faisait partie des 25 dissidents qui quittèrent le parti SYRIZA, refusant les nouvelles mesures d’austérité imposées par l’Union Européenne. Dans le même mouvement, les opposants fondaient un nouveau parti, Unité Populaire, en mémoire d’Unidad Popular, l’alliance chilienne fondée par Salvador Allende en 1970. Et treize mois plus tard, Athanásios Petrákos revenait dans l’Assemblée qu’il avait désertée pour distribuer le poème de Saramago, On privatise tout !

On privatise tout, on privatise la mer et le ciel,
On privatise l’eau et l’air, on privatise la justice et la loi,
On privatise le nuage qui passe,
On privatise le rêve, surtout s’il est diurne
Et qu’on le rêve les yeux ouverts.

Et finalement, pour couronner le tout et en finir avec tant de privatisations
On privatise les Etats, et on les livre une fois pour toutes
À la voracité des entreprises privées,
Vainqueurs de l’appel d’offre international.
Voilà où se trouve désormais le salut du monde…
Et, en passant, on privatise aussi
La pute qui est notre mère à tous.

162294-jose-saramago-lors-de-la-presentation-de-son-livre-cain-le-2-novembre-2009Saramago n’écrivait pas avec le dos de la cuiller. Il y allait à la hache, et il taillait ce genre de texte qui continue d’aiguiller la colère, une colère saine et légitime face à ceux qui ne se font élire que pour mieux trahir la démocratie. Une colère qu’il avait baptisée du beau mot d’«impatience». Je ne sais pas ce qu’est devenu le poème, une fois atterri au milieu des députés de SYRIZA. En France, aucun journal n’a raconté ce geste pourtant chargé de sens à l’intérieur d’une tragédie politique qui continue de se jouer à l’intérieur de l’Europe, et dont personne ne peut encore deviner le dernier acte. En grec, Unité Populaire se dit et s’écrit Laïki Entoila. C’est maintenant le nom que portent ceux qui n’ont pas trahi le peuple de Crète, le nom de ceux qui portent encore l’espoir des plus pauvres d’Athènes et des villages perdus du Péloponnèse, jusqu’aux hameaux oubliés au fond des îles de la mer Egée. Dans la langue des grands romans de Saramago, les mots unité populaire voulaient dire quelque chose d’important. Et dans l’Europe qui démantèle et brade nos services publics, c’est à nous de les faire exister dans les livres et les journaux, et de continuer à répandre ce poème à travers langues.

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José Saramago & Pilar del Rio, amoureux.

N’oublions pas : Saramago était ce genre de personnage qui s’engageait de toutes ses forces dans les combats politiques qu’il menait, fidèle à ce poème de Ricardo Reis qu’avait écrit Fernando Pessoa. Dans le mouvement de la colère, Saramago écrivait ses textes au jour le jour, à l’intérieur d’un blog qu’avait imaginé la femme qu’il aimait, Pilar del Rio. Autant de textes qui allaient composer son dernier livre, Le Cahier, paru en France à l’automne de sa mort. Et dans sa préface au Cahier, Umberto Eco rappelait ce qui faisait la force de l’œuvre de Saramago :

«C’est l’écriture quotidienne qui inspire les œuvres les plus conséquentes, et non le contraire.»

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José Saramago, Le Cahier, traduit par Marie Dominique Hautebergue, préface d’Umberto Eco, Le Cherche Midi, 2010, 243 p.

José Saramago, La mort de Ricardo Reis, éditions du Seuil, 1984.

Par le feu, Apostolos Polyzonis et Djamel Chaar

Apostolos Polyzonis est ce père de famille grec qui s’était immolé par le feu devant une banque de Thessalonique. C’était le 16 septembre 2011, une date qu’il faudrait retenir.

10300967_809802212374684_5011305864132266862_nApostolos a pu survivre à ses brûlures et il y a peu, il racontait la genèse de son geste :
« Je l’ai fait en signe de protestation. Je ne voulais pas mourir. J’étais désespéré. Mais d’un autre côté, j’avais de l’espoir pour un meilleur avenir. Parce que je me sens coupable. Parce que ma génération laisse ce type de politiciens détruire les vies des générations à venir. » 


Apostolos Polyzonis n’est pas un homme seul. En Espagne, en Italie, en Tunisie et en France, ils sont plusieurs à avoir fait le choix de s’immoler pour protester contre les conditions de vie inhumaines qu’ils devaient endurer. Le 13 mars 2013, à Nantes, Djamel Chaar s’est suicidé par le feu devant l’agence Pôle-emploi qui refusait de reconnaître ses droits à une indemnité chômage.

J’essaie de ne pas oublier leurs noms, leur geste qui semble emblématique de notre monde. Et quand je vois ces petites fleurs jaunes qui poussent au milieu des zones commerciales, je pense à leurs deux vies d’hommes debout face au malheur politique. Apostolos Polyzonis, Djamel Chaar et sa femme, Nicole, qui avait eu le courage de raconter le calvaire affronté par celui qu’elle aimait dans une émission de radio.

T.