Des centaines de milliers d’histoires toutes différentes

Se-questo-è-un-uomo-Primo-Levi-recensione-flaneri.com_-395x600Je savais qu’en commençant à lire Si c’est un homme, j’allais être ébranlé par ce récit que Primo Levi avait ramené de l’enfer. Et j’avais sûrement raison d’avoir un peu peur. Et peur depuis longtemps. Le regard de Levi sur l’expérience du Lager commence par un poème qui est avant tout une mise en garde. Gravez ces mots dans votre cœur. Si c’est un homme qui meurt pour un oui pour un non. N’oubliez pas que cela fut. Si c’est une femme, les yeux vides et le sein froid. Pensez-y chez vous, dans la rue. Sinon votre maison s’écroulera. Sinon la maladie vous prendra. Et les mots qu’il faut graver dans sa mémoire sont sans appel. En 1944, les maîtres d’Auschwitz étaient nazis et SS, aux ordres du IIIe Reich. Mais en lisant Si c’est un homme on pense aussi aux nouveaux maîtres du désastre, celui que racontent les journaux d’aujourd’hui.  On pense aux prisons de Damas ou de Guantanamo, aux camps de travail de Mordovie, au sud-est de Moscou. On pense aussi aux prisons de Turquie surpeuplées d’opposants, aux Centres de Rétention Administrative en France et aux Antilles, où l’on enferme des étrangers et des enfants sans aucune décision judiciaire. Ces nouveaux Lager s’intègrent à un monde ultraviolent, façonné à leur mesure par de nouveaux maîtres du désastre qui n’ont plus besoin d’être SS pour banaliser la démolition d’un homme emprisonné. Il faudra d’immenses écrivains pour trouver le courage de raconter la terreur maintenant décuplée, vécue jour après jour par les détenus de plus en plus nombreux du nouvel ordre ultra-capitaliste.

« Alors, pour la première fois, nous nous apercevons que notre langue manque de mots pour exprimer cette insulte : la démolition d’un homme. En un instant, dans une intuition quasi prophétique, la réalité nous apparaît: nous avons touché le fond. Il est impossible d’aller plus bas : il n’existe pas, il n’est pas possible de concevoir condition humaine plus misérable que la nôtre. Plus rien ne nous appartient : ils nous ont pris nos vêtements, nos chaussures et même nos cheveux ; si nous parlons, ils ne nous écouteront pas, et même s’ils nous écoutaient, ils ne nous comprendraient pas. Ils nous enlèvent jusqu’à notre nom : et si nous voulons le conserver, nous devons trouver en nous la force nécessaire pour que nous derrière ce nom, quelque chose de nous, de ce que nous étions, subsiste. » (Si c’est un homme)

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Tombe d’un migrant noyé en mer, au cimetière de Catane.

Et je pense à ces tombes, simples et pourtant imposantes, des tombes liées au silence que le maire de Catane a fait tailler pour les migrants noyés en mer, quand personne ne connaissait leur âge ou seulement leur prénom. Ces migrants sont morts dans le plus grand anonymat, écrit Maryline Baumard, dans un article du Monde en 2016. «Ils ont vécu leurs derniers instants dans un canot à côté de gens qu’ils n’ont parfois connu que le temps de l’attente sur une plage libyenne ou égyptienne, ou ont péri, glacés et seuls au milieu des eaux salées.»

Au cimetière de Catane, sur la pierre des dix-huit tombes, un vers d’un poème de Wole Soyinka – Migrant – dont j’ai cherché une traduction en français, sans parvenir à la trouver. « C’est un poème court, explique Enzo Bianco, le maire de Catane. Aussi chaque tombe a son vers, précise-t-il. C’est une bien petite chose, sans doute, que j’ai faite là, mais j’en suis fier. » Ces tombes sont l’absolu contraire des fosses communes d’Auschwitz.

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© Maryline Baumard

Je suis sûr qu’Enzo Bianco a lu Si c’est un homme, lui aussi, quand il se bat pour que l’Europe adopte une politique un peu humaine en faveur des migrants. Ils sont nombreux, sûrement, les Italiens nés dans les années 50 à avoir reçu le récit de Primo Levi, paru deux ans après la fin de la guerre, comme un enseignement. Mais lui n’a pas oublié la mise en garde à la fin du poème : Que votre maison s’écroule si vous ne gravez pas ces mots dans votre cœur.

Les histoires des noyés du cimetière de Catane ont été égarées, impossibles à reconstituer. Leurs corps reposent à l’abri d’une sépulture où le poème de Soyinka remplace les noms et prénoms, les dates de naissance et de mort, mais leurs histoires manquent à nos mémoires déjà saturées de tous ces noms que l’actualité nous impose : 41m5cUqmHXL._SX331_BO1,204,203,200_les noms des dirigeants et des maîtres du désastre sont partout, ceux des noyés se sont perdus dans les profondeurs d’une mer endeuillée. Dans Si c’est un homme, Primo Levi tente le geste inverse et ramène à nos mémoires le nom de Resnyk, un prisonnier polonais de trente ans dont il partage le lit, à l’intérieur du Block 45 : « Il m’a raconté son histoire, et aujourd’hui je l’ai oubliée, mais c’était à coup sûr une histoire douloureuse, cruelle et touchante, comme le sont toutes nos histoires, des centaines de milliers d’histoires toutes différentes et toutes pleines d’une étonnante et tragique nécessité. Le soir, nous nous les racontons entre nous : elles se sont déroulées en Norvège, en Italie, en Algérie, en Ukraine, et elles sont simples et incompréhensibles comme les histoires de la Bible. Mais ne sont-elles pas à leur tour les histoires d’une nouvelle Bible ?»

C’est le travail de patience des romanciers, aujourd’hui, que de recoudre ces histoires simples et incompréhensibles qui se sont perdues dans les eaux de la Méditerranée. Wole Soyinka, Marie Rajablat, Erri de Luca et d’autres ont commencé ce long travail d’écriture dont nous avons besoin pour sortir de la nuit de l’Europe.

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SI C’EST UN HOMME

Vous qui vivez en toute quiétude
Bien au chaud dans vos maisons,
Vous qui trouvez le soir en rentrant
La table mise et des visages amis,
Considérez si c’est un homme
Que celui qui peine dans la boue,
Qui ne connaît pas de repos,
Qui se bat pour un quignon de pain,
Qui meurt pour un oui pour un non,
Considérez si c’est une femme
Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux
Et jusqu’à la force de se souvenir,
Les yeux vides et le sein froid
Comme une grenouille en hiver,
N’oubliez pas que cela fut,
Non, ne l’oubliez pas :
Gravez ces mots dans votre cœur.
Pensez-y chez vous, dans la rue,
En vous couchant, en vous levant ;
Répétez-les à vos enfants.
Ou que votre maison s’écroule,
Que la maladie vous accable,
Que vos enfants se détournent de vous.

Primo Levi, Si c’est un homme, 1947

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Erri de Luca, journal de bord sur le Prudence, bateau de sauvetage de MSF en Méditerranée

de Erri De Luca | 26 avril 2017

C-Gqb32XcAEMFmuA six heures du matin, à 18 milles de la côte libyenne, Pietro Catania, le capitaine du bateau de sauvetage Prudence de Médecins Sans Frontières, m’indique sur la carte marine trois canots. Ils ont été signalés : ils partiront cette nuit des plages de Sabratha. A six heures du matin, ils sont à 8 milles de distance. Je commence le service de sentinelle, aux jumelles. Le radar de bord ne parvient pas à signaler une embarcation basse, faite de caoutchouc et de corps humains. Sur l’autre bord de la proue, Matthias Kennes, responsable de Msf, veille sur la part d’horizon qui reste. On voit les lumières de la côte, l’aube est limpide. Les heures passent, en vain.

Nous apprenons que les canots ont été interceptés par les patrouilleurs libyens et qu’ils ont été obligés de rentrer. Ils étaient à 15 milles de la côte, donc au-delà de la limite territoriale de 12 milles, qui correspondent à 22 km sur terre. Ils auraient pu les laisser faire. Ils sont déjà condamnés à mort même s’ils font naufrage avant la limite, où nous ne pouvons pas intervenir. Ils les ramènent à la terre ferme pour les enfermer dans une nouvelle cage. Pas tous : un des canots traînés chavire. Les noyés sont quatre-vingt-dix-sept. Quand il s’agit de vies humaines, je dois les restituer en lettres, pas en chiffres. La loterie du salut en bénit vingt-sept. Au bord du Prudence, tout était prêt. Nous restons les poings serrés. On ne pourra pas les ouvrir pour accueillir. Ce soir, je regarde la mer : lisse, égale, prédécoupée. On ne peut pas couler sans vagues. Quelle injure à la mer, se noyer lorsqu’elle est calme, lorsque aucune force de nature hostile n’existe, sauf la nôtre. Nos poings sont serrés. Je ne souffre pas du mal de mer, encore enfant j’ai appris à rester en équilibre sur les vagues. Je ne souffre pas du mal de mer, mais ce soir je souffre du mal de la mer, de la douleur de la mer, de sa peine d’engloutir les navigateurs dans l’immobilité. Une créature vivante est cette mer, que les Latins appelèrent tendrement Nostrum, pour que personne ne puisse dire : c’est la mienne. Le bateau au bord duquel je voyage veut épargner à la Méditerranée d’autres charniers.  Pour un autre jour et une autre nuit de veille, nous restons au large.

Voilà ce que c’est, aujourd’hui, le transport de vies dans la Méditerranée : d’un côté, un carrousel de croisières autour du monde, de l’autre, des radeaux à la dérive, à la merci de la volonté de ceux qui empochent des sous aussi bien des trafiquants que de l’Union Européenne. Un vrai festin, pour eux : pourquoi devraient-ils renoncer à un de leurs sponsors ? Des naufrages par-ci par-là, l’arrêt de quelques canots choisis au petit bonheur, pour faire semblant de respecter les accords.  Est-ce que les accords prévoient des naufrages ? Il ne faut surtout pas l’avouer ! Les accords admettent des effets collatéraux. Ces têtus qui veulent voyager à tout prix, ils l’auront cherché ! Exactement, à tout prix : ils sont prélevés de leur baraques, la nuit, par blocs de cent cinquante, et forcés à monter sur le canot.  Forcés : ceux qui voudraient renoncer, face à l’obscurité et à l’absurdité du risque, sont nombreux. Ils ne peuvent pas. Les résistants montent, menacés par les armes. L’un d’entre eux, secouru il y a quelque temps pendant une opération de sauvetage, avait une balle dans la jambe.  Les trafiquants les aiguillonnent, puis ils confient la boussole à une personne de la cargaison. Les passeurs n’existent plus. Une des vedettes du Prudence, mis à flot pour approcher les canots, demande à celui qui tient la barre hors-bord d’éteindre le moteur. L’autre répond qu’il ne sait pas comment faire. Le moteur a été démarré par les passeurs et, lui, il sait seulement tenir la barre. La vedette est obligée d’aborder. On tient par les pieds Lionel, membre opérationnel de Msf, qui de la proue se lance sur le moteur hors-bord du canot, pour l’arrêter. Les passeurs n’existent plus.

e1gtHgiIAu port d’Augusta, la ville sicilienne où je monte à bord du Prudence, il y a un premier camp de prise en charge pour ceux qui débarquent des bateaux de sauvetage. Pas loin, des énormes grues chargent des restes de ferraille dans des cales, qui feront cap sur des fonderies asiatiques. Même les clous rouillés voyagent avec des documents en règle. Les êtres humains du camp à côté, eux, sont une cargaison hors-la-loi, qui attend d’être renvoyée chez l’expéditeur. Les dernières procédures introduites par notre nouveau gouvernement scandaleux suppriment le droit d’appel du demandeur d’asile en cas de rejet de la première demande. Ils enlèvent le droit d’appel : à ceux qui ont déjà perdu tout ce qu’on pouvait leur enlever. L’Italie écrit et approuve des lois d’une incivilité féroce. Un des insensés qui habite ce pays dit que les canots partent parce que, au large, il y a les bateaux de secours.

Cela fait vingt ans que des radeaux motorisés, bourrés d’humains dépaysés, prennent la mer. Le premier a été coulé, en mars 1997, par un navire militaire italien, qui avait reçu l’ordre d’imposer un blocus maritime abusif dans les eaux internationales. Il venait d’Albanie, son nom était Kater i Rades. L’Etat italien s’en tira en remboursant les familles des quelques quatre-vingt-dix personnes noyées.

Cela fait vingt ans que des radeaux motorisés voyagent dans la Méditerranée, sans aucun secours. Et maintenant qu’il existe un système international de détresse et de sécurité en mer, on prétend que celui-ci est responsable du départ de ces épaves flottantes. Ce serait comme dire que c’est la faute des médicaments, s’il y a des maladies.  Si les dauphins venaient en aide aux humains dispersés dans la mer, ces insensés les accuseraient de complicité avec les trafiquants. En vérité, leur canular vise plutôt à accuser les sauveteurs d’interrompre le déroulement naturel du naufrage.  Car nous sommes et devons rester les contemporains incorrigibles de la plus longue et massive noyade en mer de l’histoire humaine.

Le lendemain, à l’aube, nous reprenons à scruter l’horizon derrière les lentilles des jumelles. Nous savons qu’ils sont partis la nuit, de Sabratha. Mon compagnon de cabine, Firas, d’origine syrienne, lit sur Facebook les échanges de messages en arabe à ce sujet. Nous localisons le premier canot, archiplein, les hommes à califourchon du plat-bord, l’avant à moitié dégonflé. On descend la vedette, qui immédiatement distribue des gilets de sauvetage. Souvent, l’arrivée des secours produit une agitation dangereuse à bord des canots. La mer est la même qu’hier : plate.  De la proue, Firas, au mégaphone, maintient le calme à bord en expliquant les opérations qui suivront. Une fois que tout le monde a mis son gilet, le Prudence accoste et accroche le canot à son flanc. Une échelle en corde les fait monter à bord, un par un, aidés par des bras vigoureux. Certains ne tiennent pas débout à cause de la position qu’ils ont été obligés de tenir sur le canot pendant des heures et des heures. Des femmes enceintes et deux enfants montent. Chacun reçoit immédiatement un sac à dos qui contient des habits, des barres énergétiques, des jus de fruit, de l’eau, une serviette. L’équipe médicale soumet chacun à un premier examen. Sur le pont, trois préfabriqués ont été aménagés en unité hospitalière, qui assure les services de réanimation, les urgences et l’isolement des patients infectés et qui dispose d’une petite salle d’accouchement. Le tout est coordonné par Stefano Geniere Nigra, un jeune médecin de Turin.

C9TmZGlXkAI3ttaAu bord du Prudence, on n’emploie pas les termes de ‘réfugiés’, de ‘migrants’, ni les autres dénominations apparentées. Ces personnes sont appelées ospiti, ‘nos invités’, ‘nos visiteurs’. Ils reçoivent l’hospitalité la plus empressée, celle que l’on offre à ceux qui viennent du désert. Je me penche sur le canot vidé, dont des planches disloquées composent le fond. Il a transporté cent vingt-neuf personnes, avec un petit engin hors-bord de 40 chevaux. Entre six heures du matin et le soir, on comptera encore trois canots, éparpillés au-delà des 12 milles, plus un transbordement d’un bateau de sauvetage plus petit, qui avait atteint sa limite de charge. A la tombée de la nuit, six cent quarante-neuf ospiti sont pris en charge. Le Prudence, qui peut en accueillir mille, est le navire le plus grand de la région. Le soir, on se dirige vers Reggio de Calabre, la destination que la Marine de Rome nous a assignée. Les passagers, qui sont finalement à l’abri, nourris, réchauffés, se livrent à des prières et des chants. Des peuples issus de terres différentes et lointaines dansent ensemble. Ils sont à bord, ils rejoindront l’Italie. C’est la seule partie du voyage qui ne leur coûte rien. C’est le seul don, le seul trajet gratuit que le destin leur a offert. Et dans le moyen de transport le plus confortable. Ici, en mer, l’économie a basculé : le pire voyage leur a coûté une fortune, le meilleur rien du tout.

Ils exultent, délivrés. J’ai mon passeport sur moi. Aucun d’eux n’a ni documents ni bagage. L’exil les a privés de leurs noms, leur identité est : vivants, et c’est tout. Leurs enfants, leurs petits-enfants voudront savoir, retrouver les chemins impossibles qu’ils ont parcourus, la traversée épique et légendaire qui aujourd’hui nourrit les brèves des pages de faits divers, en cas de tragédie. ‘Enième’ est l’adjectif obscène qui accompagne le titre, collé au substantif ‘naufrage’, plus neutre. Enième : le chroniqueur n’en peut plus de garder la trace du nombre, de s’indigner pour la énième fois. Au bord du lac Kinneret, que les colonisateurs romains appelèrent Tibériade, le jeune fondateur de la chrétienté chercha ses premiers disciples.  Ils étaient des pêcheurs.  Le jeune homme aimait bien les métaphores. Selon Mathieu (4, 19), il dit : « Venez à ma suite, et je vous ferai pêcheurs d’hommes ». Me voilà à un moment et sur un bateau qui applique à la lettre cette métaphore impulsive. Je suis entouré de personnes qui se sont mises à pêcher des hommes, des femmes, des enfants.  La Méditerranée est un lac Kinneret salé et plus vaste.

Qui sont ces pêcheurs ? Le hasard veut qu’ils soient treize à bord, mais il n’y a pas d’Iscariote dans l’équipe. Quatre opérateurs médicaux, trois organisateurs techniques, trois interprètes et médiateurs culturels, une psychologue, une responsable des communications et un coordinateur. Chacun a des expériences préalables avec Msf et est intervenu dans les diverses régions de la planète. Ils ont décidé de faire du secours leur métier. Mais, pour l’exercer, les compétences ne suffisent pas : il faut une catapulte intérieure, qui soit prête à lancer là où on crie au secours. Leurs passeports viennent de plusieurs nations, mais leur appellation est : sans frontières. Ici, dans les eaux internationales, ils sont dans leur élément. Dans les situations où leur présence est indispensable, les frontières ne comptent plus. Voilà pourquoi ils dérangent les gouvernements impliqués et leurs projets. Ils ont décidé de ne bénéficier d’aucun fond de l’Union Européenne. Voilà pourquoi ils sont mal vus par l’agence Frontex, qui surveille les frontières de la Méditerranée et qui ne tolère pas l’engagement des organismes indépendants, bien qu’ils sauvent des vies qui autrement seraient perdues.

Le matin du dimanche de Pâques, le Prudence aperçoit le port de Reggio de Calabre. Trouverons-nous sur ses quais le dispositif nécessaire au débarquement, dans un jour de fête solennelle ? Le doute s’évapore au seuil du port : la foule et la couleur font apercevoir avant tout les T-shirt bleu des jeunes bénévoles catholiques, qui chantent des chœurs de bienvenue. Ensuite apparaissent le personnel médical au complet, les fonctionnaires de polices du Service Immigration et les nombreux cars qui transporteront les débarqués vers leurs destinations. A la fin de la passerelle, les bénévoles donnent à chacun un livret rédigé en plusieurs langues, qui les informe de leurs droits et des démarches possibles, agrémentant les renseignements donnés à bord. Je descends et je suis même salué par le Maire, qui s’est rendu au quai avec quelques adjoints. Je ne crois pas mes yeux : c’est le dimanche de Pâques, et pourtant tout le monde est prêt à être opérationnel, avec efficacité, amabilité, respect. A Reggio de Calabre, on me dit, c’est la norme depuis deux ans. Matthias Kennes me confirme que même le port de Palerme manifeste un dévouement similaire autour des débarquements. Les hommes et les femmes descendent séparément. Une d’entre elles regarde autour, égarée. Une fonctionnaire de police lui demande, à travers une interprète, ce qu’elle cherche. Son mari. La fonctionnaire se met à sa recherche, le trouve et s’assure que le couple ne soit pas séparé pendant le voyage. Allier les procédures légales et la solidarité humaine : c’est possible. Merci, Reggio. 

Le matin suivant nous reprenons la mer après un avitaillement express. On navigue à grande vitesse, il y a des urgences dans cette zone. Les canots qui sont partis sont plusieurs et le bateau Phoenix du MOAS est déjà plein. Neuf canots l’entourent, ce qui fait mille personnes sans eau ni gilets de sauvetage. Quelques cordes les rassemblent. Au moins trente heures de navigation nous attendent et la mer agitée nous ralentit. Nous ne pourrons pas arriver à temps. Un des canots cède et personne ne peut intervenir. Cela prouve que, lorsqu’ils envoient les canots au large, les trafiquants ne calculent nullement la présence des secours. La seule condition qu’ils imposent, c’est que la mer soit calme. Aucune raison humanitaire derrière cela : cent cinquante personnes, propulsées par un moteur de 40 chevaux, ne peuvent pas prendre le large si la mer clapote. Sur le Prudence, ces départs sont appelés lancements, car les embarcations sont poussées par un lanceur qui reste sur terre.

La fréquence des lancements d’avril dépend de la fourniture italienne de nouveaux patrouilleurs à la Garde Côtière libyenne, qui seront en activité à partir de mai. Dans le doute, les trafiquants se hâtent pour effectuer le maximum de lancements permis par les conditions météo. Le capitaine PieroCatania et son équipage se vouent corps et âme à ces opérations, car ils sont des hommes et des femmes de mer. Ils unissent leurs forces aux jeunes de Msf, sans se soucier des horaires. En route depuis Reggio de Calabre, le bateau doit faire face au mauvais temps. Nous apprenons qu’un canot attend encore, au-delà des 12 milles. Nous sommes les plus proches et pourtant nous arriverons trop tard. La Garde Côtière envoie alors de Lampedusa, qui se situe beaucoup plus au sud que nous, deux patrouilleurs rapides. Ils arrivent bien avant nous et sauvent cent quarante-trois personnes, qu’ils chargent à bord. Ils filent dans notre direction et les transfèrent sur notre navire. Les deux équipages sont partis tellement rapidement de Lampedusa qu’ils n’ont même pas chargé de provisions pour eux. Ils sont à jeûn. Les marins du Prudence les approvisionnent pour leur voyage de retour.

Cent cinquante-trois personnes engourdies montent, dont une femme au huitième mois de grossesse. Leurs yeux ont perdu toute capacité d’interroger, de prier, de mettre au point. Ils fixent encore l’horizon vide. « C’est le nez qui te le dit, depuis combien de temps ils sont dans l’eau » me dit Cristian Paluccio, le commandant en second. Je le sens clairement moi aussi, c’est du tanin, de la peau macérée, une sueur de cuivre. Après avoir reçu le sac de premier secours, ils forment une nouvelle queue pour la douche. Ils se déshabillent de leur robe trempée de naufragés. Le jet d’eau douce, encore plus douce pour eux, réveille la vitalité dans leurs yeux. Ils cherchent des visages, ils commencent à demander des nouvelles, à comprendre qui les met à l’abri. Les chants et les rythmes émergent, la danse se propage. Je n’ai pas de tatouages, ma surface est uniquement gravée des signes des années qui coulent. Mais les événements du monde qui m’ont physiquement impliqué ont dessiné des tatouages sur le côté interne de ma peau. Je l’habite du dedans, je peux les percevoir et je les distingue. J’ai des dessins écrits sur le côté qui ne s’efface pas.

Les deux semaines en mer m’ont imprimé un tatouage nouveau : une échelle de corde qui pêche dans le vide. De sa dernière marche, j’ai vu surgir, un par un, les visages de ceux qui remontaient du bord d’un abîme. Entassés sur un radeau, ils grimpaient les marches de leur salut. Ces centaines de visages, je n’ai pas le pouvoir de les retenir. J’ai eu le privilège absurde de les avoir vus. D’eux, il ne me reste que l’échelle en corde qu’ils ont grimpée, à moitié nus, les pieds sans chaussures sur les barreaux de bois. Je suis alpiniste et je crois connaître avec exactitude le sens du mot grimper. Et pourtant, je ne le connaissais pas. J’ai appris en mer, à bord d’un bateau, ce qu’aucun sommet atteint ne m’a jamais appris. Ainsi sous ma peau s’est imprimé le tatouage d’une échelle en corde avec les barreaux de bois.

de Erri De Luca | 26 avril 2017

★ Traduit de l’italien par Chiara Forlani pour le blog Qui vive.
★ Article initialement paru dans Il Fatto Quotidiano

Le dernier poème de Primo Levi

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Chacun de nous héberge au fond de son cœur le désir infantile de se faire raconter une histoire.
Primo Levi

J’ai bu le café de Mona sur les trois marches de ciment qui sont au seuil de ma maison. Maria s’époumonait au téléphone, sa voix de matrone partait résonner loin d’ici, dans une baraque perdue au nord de Bucarest et je riais en imaginant Vasile ou Dumitru, deux de ses fils encore mal réveillés tout là-bas, obligés de tenir le téléphone à bout de bras, à presque un mètre de leur oreille pour atténuer au moins un peu toute la puissance de la voix maternelle.

Le ciel ce matin donnait envie de Camargue et c’était le grand jour pour Nico, ce rituel tsigane où on lui couperait ses cheveux de naissance, tard dans la nuit et au milieu des chants, si bien que l’enfant de quatre ans perdrait d’un coup ses tresses, le crâne rasé comme ceux des nageurs la veille d’un championnat.

IMG_0363Ici, le dos appuyé contre la porte d’entrée, je ne viens jamais boire le tout premier café du matin sans un livre avec moi. Je sais que les femmes  cuisineront toute la journée à l’étage et ça sentira bon à travers la maison, jusqu’au creux des chambres où dorment encore les enfants, et dans la ruelle où mon café est déjà presque froid mais tant pis, je veux finir ce récit de Primo Levi, écrit pour raconter le camp d’Auschwitz dans La Stampa de Turin avant de faire partie d’un livre de nouvelles, Lilith, que Tibishane hier a ramassé dans une poubelle de la cité où il va pour mendier, plusieurs jours par semaine.

C’est l’histoire d’un Gitan, la sixième du recueil. Primo Levi y parle « d’un avis affiché à la porte de la baraque, et tout le monde se pressait pour le lire ». Je découvre son écriture, il a 55 ans et a choisi pour raconter les mots d’une langue commune à tous. Trente ans après la libération des camps de la mort en Europe orientale, Primo Levi demeure un survivant inquiet et vigilant, celui qui cherche avant tout la clarté d’un témoignage aussi simple que possible. « L’avis annonçait qu’à titre exceptionnel tous les prisonniers étaient autorisés à écrire à leur famille ». Il n’a pas non plus oublié les questions irrespirables qui venaient épaissir encore un peu l’angoisse des déportés. « Et à qui aurions-nous pu écrire, si tous nos parents étaient comme nous prisonniers dans un camp, ou morts, ou terrés quelque part en Europe, dans la hantise de subir le même sort que nous ? »

IMG_0481L’histoire du Gitan est racontée par un homme qui refuse la possibilité d’oublier. En choisissant de publier ses récits dans la presse quotidienne, dans l’Italie des années de plomb, il veut rappeler à ses concitoyens que « la solitude, au camp, est plus précieuse et plus rare que le pain».  Qui s’en soucie autour de lui ? Qu’en pensent Moravia, Pasolini ou Morante ? Je ne sais pas. Le personnage du Gitan vient à peine d’arriver à Auschwitz. « Non seulement il ne savait pas écrire en allemand, mais il ne savait pas écrire du tout. C’était un gitan, né en Espagne, qui avait ensuite voyagé à travers l’Allemagne, l’Autriche et les Balkans, pour tomber en Hongrie entre les mains des nazis. Il se présenta dans les règles : Grigo, il se nommait Grigo, il avait dix-neuf ans, et il me priait d’écrire une lettre à sa fiancée.»

Avant ce matin de mai, j’avoue, je n’avais encore jamais ouvert un seul livre de Primo Levi. Je ne sais pas vraiment pourquoi. Il y a des auteurs dont on ajourne l’approche et pourtant, le cadeau de Tibishane m’a fait d’autant plus plaisir que je savais depuis longtemps à quel point les livres de Levi recelaient quelque chose d’important, une connaissance de l’inhumanité qu’il avait apprise dans le monde des Läger et essayé de raconter tout au long de sa vie. Peut-être cette vérité, précisément, qui l’avait amené au suicide le 11 avril 1987, quand il s’était jeté dans le vide de l’escalier de son immeuble, à Turin

Entre mes mains, le livre offert par Tibishane était très abimé et en partie déchiqueté, mais le texte n’avait pas été amputé. Edité par Liana Levi en 1987, l’ouvrage avait appartenu dans les années 90 à la bibliothèque municipale de Port Saint-Louis du Rhône. En dernière page, une fiche à moitié décollée indique encore qu’on l’avait emprunté à cinq reprises, entre le 17 janvier 1990 et le 11 janvier 2000.

Bien sûr, Primo Levi a accepté d’écrire une lettre à la fiancée du gitan. Il n’était pas encore écrivain, et n’avait composé qu’un seul poème, en février 1943 à Crescenzago, peu de temps avant d’entrer en résistance et de rallier  Giustizia e Libertà, un réseau de résistance antifasciste. Son engagement lui a valu d’être arrêté en décembre 1943, placé en détention au camp de transit de Fossoli di Carpi, au nord de Modène, avant d’être déporté à Auschwitz en février 1944, un an après avoir écrit son premier poème.

Et dans la lettre à sa fiancée, le Gitan raconte qu’il va lui fabriquer une petite poupée, una muñeca de madera viva. Une poupée qu’il veut tailler au couteau dans une branche de bois vert. Il ne sait pas qu’il n’y a pas d’arbre à Auschwitz. La nouvelle ne dit rien d’autre. « Il me remercia, et je ne le revis jamais plus. Inutile de dire qu’aucune des lettres que nous écrivîmes ce jour-là n’arriva jamais à destination. » Et moi j’ai remercié Tibishane, Multsumia tuké mo prahal. Merci mon frère parce que Lilith m’a l’air d’un livre écrit à hauteur d’homme. Les 33 histoires qu’y rassemble le survivant d’Auschwitz dessinent des portraits humains qui continuent longtemps de résonner en profondeur : présences humaines rescapées de l’oubli, comme la jeune femme ou bien les cantonniers du tout premier poème.

À Crescenzago il y a une fenêtre,
Et derrière une jeune fille qui s’étiole.
Toujours, de la main droite, elle tire l’aiguille.
Elle coud, elle ravaude et regarde la montre,

Et lorsque siffle enfin l’heure de la sortie,
Elle soupire et pleure, c’est là toute sa vie.

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Philip Roth & Primo Levi à Turin

Pour son coup d’essai, Primo Levi a-t-il conscience qu’il va passer une grande partie de son existence à restituer par écrit des vies humaines, fidèle portraitiste de ceux qu’il va croiser un an plus tard dans les camps de la mort ? Le poème enchaîne par un portrait collectif sans concessions, celui des cantonniers de Crescenzago.

Quand la sirène retentit à l’aube, ils se traînent
Hors du lit, les cheveux en désordre.
Ils sortent dans la rue la bouche pleine,
Les yeux battus et l’air abasourdi;
Ils regonflent les pneus du vélo, ils n’allument
Que la moitié d’une cigarette.

Du matin jusqu’au soir, ils font se promener
Le rouleau compresseur haletant, noir et torve,
Où passent la journée à surveiller
Sur le cadran l’aiguille qui tremblote.
Ils font l’amour le samedi soir
Dans le fossé de la maison cantonnière.

Primo Levi ne se considérait pas comme un poète. Il croyait  davantage aux puissances du roman. « Le roman est vivant, expliquait-il à un journaliste de La Gazetta del Popolo. Il peut l’être encore aujourd’hui. Le roman informe sur un mode imperceptible, sans que le lecteur le sache. Chacun de nous héberge au fond de son cœur le désir infantile de se faire raconter une histoire. »

Et pourtant, tout au long de sa vie, Primo Levi a écrit des poèmes. Au jour de sa mort, on en comptait seulement soixante, dont certains n’ont que cinq ou dix vers. Tous se terminent par une date, si bien qu’on sait qu’il pouvait se passer plusieurs années sans qu’un seul vers ne soit écrit. D’un seul coup, une résurgence survenait et pendant plusieurs jours, le romancier composait plusieurs poèmes l’un après l’autre, guidé par une impulsion qu’il ne savait pas comment expliquer. Dans La Fugitive, une autre nouvelle de Lilith, il raconte ce processus avec toute la clarté qu’il imposait à sa prose.

« Pascal aussi n’en avait fait que rarement l’expérience, et à chaque fois le sentiment d’avoir une poésie au corps, prête à se laisser attraper au vol et épingler sur une feuille comme un papillon, s’était accompagné en lui d’une sensation curieuse, d’une aura comparable à celles qui précèdent les attaques d’épilepsie : à chaque fois, il avait senti ses oreilles siffler, et un frisson le parcourir de la tête aux pieds.
Sifflements et frissons disparaissaient en quelques instants, et il se retrouvait lucide, le nœud de la poésie clair et distinct devant lui; il ne lui restait qu’à l’écrire, et voilà que les autres vers se pressaient à sa suite, dociles et vigoureux. En un quart d’heure le travail était fait : mais cette fulguration, ce processus foudroyant qui voyait se succéder la conception et l’accouchement à peu près comme l’éclair et le tonnerre, Pascal n’avait eu l’heur de le connaître que cinq ou six fois dans sa vie. Heureusement, il n’était pas poète de métier : il exerçait une profession tranquille et ennuyeuse dans un bureau. »

002bis_copertinalevi740Certains des poèmes de Primo Levi ont d’abord été publiés dans la troisième page de La Stampa, avant d’être assemblés dans un premier recueil paru chez Garzanti, en 1984, sous le titre Ad Ora Incerta. À une heure incertaine ne sera traduit qu’en 1997 dans notre langue, chez Gallimard, avec une préface assez rude de Jorge Semprun, où il reproche à Primo Levi ce dont Giorgio Manganelli s’était déjà indigné dans le Corriere della Sera, en janvier 1977 : qu’à force de répéter qu’« on ne devrait pas écrire de façon obscure », l’auteur de Si c’est un homme n’avait jamais rien compris aux poèmes de Paul Celan. 

Dans un entretien avec Giulio Nascimbeni, paru en 1984, Primo Levi avait le courage d’avouer toute son ignorance : « … car je suis ignorant en matière de poésie : je connais mal les théories de la poétique, je lis peu la poésie des autres, et je ne crois pas que mes vers soient parfaits. » Plus loin dans l’entretien, il va jusqu’à affirmer une croyance inattendue : « J’ai l’impression que la poésie, dans son ensemble, est devenue un prodigieux instrument de contact humain. »

Aux derniers mois de sa vie, Primo Levi écrit à Ruth Feldman, la traductrice de ses poèmes aux Etats-Unis. Ils se connaissent depuis dix ans et elle sait, pour avoir ciselé dans sa langue le matériau de chaque poème,  qu’ils sont maintenant le principal réceptacle pour la désespérance du survivant. Dans une revue américaine, elle a publié elle aussi un poème, où elle essaie de raconter la dernière lettre que Primo Levi avait pu lui écrire :

Je me souviens de la dernière lettre de Primo Levi,
qui me parvint un mois avant sa mort.
Il m’écrivait qu’il traversait une période
pire que celle d’Auscwitz, en partie parce qu’il
n’était plus jeune et capable de réagir.
Il la signa « De profundis ».
En dépit de nos illusions
les survivants n’ont survécu qu’en apparence. »

Le 2 janvier 1987, Primo Lévi avait écrit son dernier poème pour La Stampa, un texte sombre qu’il avait conçu à la manière d’une prophétie d’apocalypse. Nous les hommes, « nous détruirons et corromprons ». Rien d’autre à raconter qu’une destruction de plus en plus hâtive. Quarante deux ans après la capitulation du IIIe Reich, nous n’avons fait qu’amplifier le désert jusqu’aux forêts d’Amazonie, et pire encore, à l’intérieur des cœurs humains. Exactement comme si rien n’avait pu empêcher la machinerie nazie de continuer son œuvre sur terre.

Les fleuves impassibles
Continueront de couler vers la mer,
Ou de déborder en dévastant les berges,
Ouvrages antiques d’hommes tenaces.
Les glaciers continueront
De meuler le roc en crissant,
Ou de s’effondrer tout à coup,
En tronquant la vie des sapins.
La mer continuera de battre,
Captive, entre les continents,
De plus en plus avare de richesses.
Etoiles, planètes et comètes
Continueront seules leur cours.
La terre aussi redoutera les lois
Immuables de la création.
Pas nous. Nous, espèce rebelle,
Riche en génie, pauvre en bon sens,
Nous détruirons et corromprons
De plus en plus hâtivement ;
Vite, vite amplifions le désert
Dans les forêts d’Amazonie,
Dans le cœur vivant de nos villes,
Dans nos propres cœurs.

Ce sont les derniers mots que Primo Levi a voulu partager, à l’occasion des vœux du nouvel an. Chacun des poèmes publiés par La Stampa lui valaient un courrier important, auquel il répondait scrupuleusement en archivant, dans des classeurs de plastique gris, les lettres reçues et les réponses qu’il rédigeait. C’est dans l’une d’elles, adressée à un lecteur de Zurich, qu’il s’expliquait à nouveau. « Nos propres profondeurs nous sont inconnues. Il se peut que la poésie soit le fruit de deux mains gauches. »

Les survivants n’ont survécu qu’en apparence, a écrit Ruth Feldman. Et pour survivre ils laissaient naître parfois des poèmes, qu’il leur fallait écrire avec deux mains gauches.

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La lettre au lecteur de Zurich est citée par Gabriela Poli et Giorgio Calcagno, dans Echi di una voce perduta, Mursia, 1992.

Primo Levi, Lilith et autres nouvelles, traduit de l’italien par Martine Schruoffeneger, Editions Liana Levi, Paris, 1987.

Primo Levi, À une heure incertaine, traduit de l’italien par Louis Bonalumi, préface de Jorge Semprun, Gallimard, Arcades, Paris, 1997.

Myriam Anissimov, Primo Levi ou la tragédie d’un optimiste, JC Lattès, Paris, 1996.

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A3- affiche Primo LeviUne exposition sur l’œuvre et la vie de Primo Levi est visible à Liège.

L’exposition a été conçue et d’abord présentée à Turin, la ville où Primo Levi est né et a vécu une grande partie de son existence.

Jean-Michel Heusquin : « Par le biais de cette exposition, on fait un tour du monde et un tour des mots. On peut dire qu’on découvre le 20ème siècle à travers les yeux de Primo Levi et ses écritures. On n’oublie pas ses œuvres artistiques car, au-delà de l’écrivain connu, c’est également quelqu’un qui a touché à l’art plastique et qui a créé des sculptures. L’exposition est aussi ponctuée de témoignages, des vidéos et d’interviews ».

Jusqu’au 30 juin à la Cité Miroir, place Xavier Neujean 4000 Liège

Erri de Luca, La parole contraire

erri-con-betulla330-copiaLa parole contraire est un livre de combat. Un petit livre d’Erri De Luca – 44 pages – conçu pour faire écho à un combat bien plus vaste. Au départ, une résistance civile s’organise en Italie contre le projet de creuser un tunnel ferroviaire à travers une montagne qui est aussi un gisement d’amiante et de pechblende, « un matériau radioactif plus concentré que l’uranium appauvri à des fins militaires ». Les habitants de la petite vallée s’opposent massivement aux nuisances du projet, le romancier italien a rejoint leur mouvement. La presse transalpine les appelle les NO TAV, du nom donné là-bas au Train A grande Vitesse. Les NO TAV sont proches des zadistes français. Au tribunal de Turin, un département spécialisé de quatre procureurs s’occupe à plein temps des NO TAV contre lesquels plus d’un millier d’inculpations ont été prononcées.

Erri de Luca mentionne trois influences qui l’ont poussé à rejoindre la résistance civile des habitants du val de Suse : Varlam Chalamov pour commencer, qui écrivit d’admirables récits dans les camps de la mort soviétiques. Georges Orwell ensuite, qui combattit avec les anarchistes espagnols face aux armées de Franco. Et Pasolini pour finir, répudié du Parti Communiste Italien parce qu’homosexuel, et qui « se tenait là où aucun de ses semblables n’osait être » : du côté de la gauche révolutionnaire. Et il l’avoue aussi franchement que possible : « C’est bien ça, je voudrais être l’écrivain rencontré par hasard, qui a mêlé ses pages aux sentiments de justice naissants, formateurs du caractère d’un jeune citoyen. »

Erri De Luca utilise des mots puissants pour accuser la LTF SAS, une société privée française chargée du chantier. Il parle du viol d’un territoire. La LTF SAS est établie à Chambéry, ce qui lui permet d’échapper aux lois antimafia votées en Italie. C’est la LTF qui a porté plainte contre l’écrivain, pour avoir incité publiquement au sabotage. Et le procès commençait aujourd’hui : « Le 28 janvier 2015, dans la salle du tribunal de Turin, ce n’est pas de la liberté de parole qu’on débattra. Celle qui est obséquieuse est toujours libre et appréciée. C’est de la liberté de parole contraire, inculpée pour cette raison, qu’on débattra. »

La parole contraire pose la question du rôle de l’écrivain, et De Luca s’appuie sur sa lecture attentive de la Bible en hébreu : « Ptàkh pikha le illèm : « Ouvre ta bouche pour le muet » (Proverbes/Mishlé 31, 8). Telle est la raison sociale d’un écrivain, en dehors de celle de communiquer : être le porte-parole de celui qui est sans écoute. » Pour porter la parole des NO TAV, De Luca revendique le droit d’utiliser le verbe « saboter », dans tous les sens que la langue italienne peut donner à ce mot. C’est le « droit de parole contraire », un droit fondamental que défend le romancier : « On fait ici le procès d’un écrivain pour ses phrases. » S’il existait encore, le Parlement International des Ecrivains aurait apporté son soutien à cette lutte, et ce livre est aussi un appel. « J’ai été formé à l’école du XXe siècle, écrit De Luca, où les écrivains, les poètes ont payé le prix fort pour leurs paroles. » On pense à Taslima Nasreen ou à Salman Rushdie, à Sushmita Banerjee, la romancière indienne assassinée par les talibans ou même à Ken Saro-Wiwa, l’écrivain nigérian qui fut assassiné pour avoir lutté contre la corruption menée par Shell dans son pays.

La lutte d’Erri De Luca est donc fondamentale et c’est à nous, ses lecteurs, de lui donner un écho aussi vaste que possible.

T.

Erri De Luca, La parole contraire, Gallimard, janvier 2015, traduit de l’italien par Danièle Valin 

Iostoconerri, le site italien des NO TAV