Plus puissant que la boue de Baudelaire

img_4115D’emblée le matin je sais quand je vais avoir besoin d’un poème. Il y a des matins sans, où on part apporter de la terre et de l’eau au récit qu’on bâtit comme on peut, une histoire encore un peu fragile, un peu bancale mais il n’y en a pas d’autre à l’intérieur du disque dur.

Et puis il y a des matins à poèmes. Quelques dizaines de mots portés à leur puissance maximale, quelques lignes à emporter pour une journée de marche et d’écriture. Je les cherche entre mes livres, en commençant par ceux d’Akhmatova, Savitzkaya, Dimitrova, en allant voir ensuite Valère Novarina dans le Discours aux animaux, et puis la littérature post-exotique ramenée des goulags du futur. Parce que c’est vrai, on ne va pas se refaire à l’âge que j’ai, on va plutôt chercher là où sont les mots-frères, les gisements de l’émerveille hormonale.

Mais ce matin pourtant non. C’est sur le mur d’une amie que j’ai trouvé un poème non prévu. Le poème manquant que j’emporte et que j’envoie sur la toile au passage, pour la joie des partages. Le poème que j’apprendrai tout à l’heure en marchant jusqu’à ce qu’il puisse passer dans mon souffle lui aussi, à voix basse au milieu des étangs, sur les rives du grand fleuve qui s’en va en delta vers le sud.

À mille lieues,
un pavillon pour les fous,
un silence plein les gorges.
Et toute la marge du ciel,
laissée là,
pour les marins
lorsqu’ils rentrent au port.
Les enfants,
des départs,
ne guérissent jamais.

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Ludivine Joinnot, quartier d’été

C’est signé Ludivine Joinnot juste après le martèlement des voix noires, 2Pac & la Buika, le martèlement des voix blanches, Buck 65 & Camaron de la Isla, j’emporte avec moi son poème qui résonne et s’infiltre dans la chaude lumière d’un matin de Camargue.

Le poème où Ludivine m’a écrit quelque chose d’imprévu mais qu’on peut entrouvrir, «Un pavillon pour les fous» c’est le fantôme de Valérie Valère qui revient, encore une fois après la nuit, me parler dans l’écriture d’une femme en vie loin d’ici, du côté nord de la frontière.

Les enfants ne guérissent pas des départs, c’est la loi de l’amour parental et la condamnation des solitudes, c’est sans appel parce que ça termine le poème, alors il faudra du silence, attendre d’avoir passé les tamaris pour reprendre à voix basse, à mille lieues.

On peut voler les poèmes et elle le sait, Ludivine. Là-dessus on est d’accord elle est moi. Elle en refourgue aux enfants des poèmes, les merveilles qu’ont ciselées Prévert et Rimbaud, elle ne fait pas semblant d’être lassée. C’est son métier de femme puisqu’elle aussi est devenue prêtresse du livre à vingt ans, et que ça continue un peu comme un serment.

On peut les emporter dans nos fuites, les poèmes. Faire du recel à l’intérieur d’une besace en faux cuir où quelqu’un a écrit le mot «Aur» , la fin de la misère pour quelques chaines en or qu’on essaie de revendre comme on peut, butin de ferrailleur.

C’est vrai que dans la langue de Ludivine, le mot Aur n’existe pas encore. Il est venu de force et à partir d’une main tsigane, plus puissant que la boue de Baudelaire. Et la même chose qu’un poème recopié à l’intérieur d’un carnet qu’on emporte, on ne sait pas vraiment pourquoi, à l’intérieur du sac noir où j’ai mis mes crayons, l’eau glacée qu’on boira en chemin et la carte IGN des Saintes-Maries-de-la-mer, les noms des baisses et des radeaux au grand pays des tamaris et des hérons à tête blanche.

Demain, je reviendrai

Illustration de l'album Demain, je reviendrai Karine Epenoy, Séverine Blondel Salomon

Illustration de l’album
Demain, je reviendrai
Karine Epenoy,
Séverine Blondel Salomon

En mémoire de Mohammad Aref Assanzada, réfugié afghan expulsé de Belgique, assassiné deux jours après son expulsion.
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C’est une phrase d’Henri Grouès qui ouvre l’album : « Il faut que la voix des hommes sans voix empêche les puissants de dormir. » J’ai cherché qui était Henri Grouès, et j’ai appris que c’était le nom d’état civil de l’abbé Pierre.

Il faut raconter toute l’histoire de ce livre qui aura mis cinq ans à voir le jour. En 2008, le jury du concours « Litterature jeunesse », organisé par le conseil général du Doubs, a choisi à l’unanimité Demain, je reviendrai pour livre lauréat.

Ce concours ayant pour but de favoriser et de soutenir les ouvrages de littérature jeunesse, il permettait la publication du gagnant, et sa présence au salon du livre « Les Mots Doubs ».

Cependant, le prix n’a pas été remis cette année-là, le conseil général désavouant le jury par crainte d’un procès d’intention et d’accusations de tentative d’instrumentalisation de la jeunesse par son institution. RESF 25 s’est élevé contre cette censure, au motif ahurissant dans un pays démocratique qu’il serait « trop engagé » et qu’il pourrait déplaire à la Préfecture.
Le concours a été annulé et n’a pas été reconduit.

Aujourd’hui pourtant, le livre paraît grâce à la volonté d’un éditeur, l’atelier du poisson soluble, et de RESF 25, qui organise régulièrement des parrainages républicains d’enfants scolarisés et de jeunes adultes isolés, issus de familles réfugiées en France et sans papiers. Depuis 2006, une cinquantaine de ces parrainages ont eu lieu. Ils permettent de suivre et d’accompagner tous les membres de la famille, de les soutenir dans leurs démarches pour défendre leurs droits et de rompre l’isolement dont souffrent ces personnes en situation de grande détresse.

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Demain, je reviendrai

En tournant la page, on lit encore une autre phrase : « J’aimerais avoir un avenir, et pour cela je dois fuir… »

Et ces phrases, nous les connaissons. Elles font partie de ces suppliques que recueillent les interprètes des Centres de rétention, là où sont enfermés ceux qu’on appelle des clandestins. Ces phrases ne varient pas. Elles appartiennent à tous ceux qui ont tenté de fuir la misère ou la guerre, de passer les frontières de l’Europe de Schengen, à Lampedusa ou à Gibraltar, à la frontière turque ou slovène.

Ce sont des phrases importantes. Parce qu’elles appartiennent au peuple éparpillé de ceux qui fuient. Parce qu’elles sont sûrement aussi anciennes que les premières famines, les premières guerres. Parce qu’ensemble elles construisent un tabou politique. Le délire d’une surdité contagieuse. Parce que les ministres de nos gouvernements ont décidé d’ignorer ces paroles, de nier l’existence même de ces argumentaires.

Karine Epenoy a décidé d’apporter ces phrases aux enfants. Elle est institutrice, et le mensonge par omission des ministres de l’Intérieur, leur lâcheté systématique face aux suppliques de ceux qui fuient, elles a décidé de les court-circuiter avec un livre. La littérature jeunesse peut servir parfois à ça, à parler aux enfants dans une langue élémentaire et internationale, avec des mots que leurs parents sont incapables d’entendre. L’institutrice parle en direct aux enfants, c’est son métier. L’inverse du mensonge.

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Après Grand c’est comment ?
Mise en scène de Muriel Coadou
© : Pierre Grange

En refermant son livre je pensais à Titus, l’enfant d’Après Grand c’est comment ?, une pièce de théâtre de Claudine Galéa. En parlant des adultes qui l’entourent de paroles, Titus explique : « Leur bouche a mangé leurs oreilles Et leurs yeux Et leurs mains Et leur cœur Et leur temps. » Le genre d’adultes qui a besoin de lire Demain, je reviendrai aux enfants autour d’eux. Et que les phrases puissent résonner dans leurs journées.

En 2008, quand l’album Demain, je reviendrai a été conçu et écrit, Brice Hortefeux était ministre de l’Intérieur. En mai 2013, quand le livre paraît à L’atelier du poisson soluble, c’est Manuel Valls qui a pris sa place et rien d’important n’a changé. La surdité officielle continue de régner, comme si les réfugiés n’avaient jamais trouvé les mots pour dire le malheur, la fatalité de l’exil.

IMGP7098Page 18, sur une autre feuille déchirée quelqu’un a écrit : « Tentatives périlleuses… Passant par la mendicité et les échauffourées, dans des camps de fortune à rester caché, dormant à même le sol dans le vent froid et l’humidité, risquant ma vie sur de vieilles pirogues ou de frêles radeaux pour échapper à la misère et au manque d’avenir, je suis un miraculé. »

Ce sont des mots difficiles à comprendre pour un ministre de l’Intérieur. En France, en Italie ou en Espagne, il faut être sourd et aveugle pour accéder à ce poste. Par contre, les enfants ne sont pas obligés de faire semblant d’être sourds eux aussi. Ces mots, ils sauront les entendre. Les éditeurs du poisson soluble auront fait leur métier de passeurs.
Tieri Briet