L’interminable liste des auteurs et écrivains emprisonnés en Turquie

IMG_6229Aujourd’hui, lundi 10 avril 2017, ils sont plus de 160 journalistes emprisonnés en Turquie. Nous n’acceptons pas. Au milieu de cette tragédie politique, des grèves de la faim et des tortures en prison, 28 auteurs et écrivains sont eux aussi emprisonnés ou menacés de l’être. Nous n’acceptons pas. Cette liste, inacceptable, interminable, est une réponse à l’appel qu’Aslı Erdoğan avait lancé depuis la prison des femmes d’Istanbul, en décembre 2016 : « De nombreux signes indiquent que les démocraties libérales européennes ne peuvent plus se sentir en sécurité alors que l’incendie se propage à proximité. La “crise démocratique” turque, qui a été pendant longtemps sous-estimée ou ignorée, pour des raisons pragmatiques, ce risque grandissant de dictature islamiste et militaire, aura de sérieuses conséquences. Personne ne peut se donner le luxe d’ignorer la situation, et surtout pas nous, journalistes, écrivains, universitaires, nous qui devons notre existence même à la liberté de pensée et d’expression. »

Non, nous n’ignorons pas. Et nous n’accepterons jamais qu’on emprisonne ceux qui écrivent.

Gérard Alle, écrivain – Joseph Andras, auteur – Pascal Arnaud, Quidam éditeur – Pierre Astier, agent littéraire – L’Autre Quotidien, Nuit&Jour – Adeline Baldacchino, écrivain – Ballast, revue – Zoé Balthus, écrivain et journaliste – Marie Bardet, journaliste, auteur – Arno Bertina, écrivain – Bilor  Bilor, passeuse de poèmes – Sandrine Bourguignon, auteur – Tieri Briet, écrivain – Geneviève Brisac, écrivain – Alexandre Brutelle, journaliste – Yves Charnet, écrivain – Emmanuelle Collas, éditrice aux éditions Galaade – Catherine Coquio, universitaire – Eve Couturier, réalisatrice radio et artiste sonore – Olivier Delorme, romancier et historien – Diacritik, web magazine – Sebastien Doubinsky, écrivain – Annie Drimaracci, auteure et peintre – Eugène Durif, auteur – Pierrette Epsztein, professeur de lettres et écrivain – Claude Favre, poète – Maria Ferragu, libraire – Festival de cinéma de Douarnenez – Chantal Flament, bibliothécaire – Patrice Franceschi, écrivain – Christian Garcin, écrivain – Nathalie Jehan, assistante maternelle, amoureuse de la liberté et de la poésie – Joël Jouanneau, auteur et metteur en scène – Clotilde Hesme, comédienne – Marie Huot, auteur de livres de poésie – Sabine Huynh, poète, écrivain, traductrice – Xavier Lainé, écrivain – Mona Latif-Ghattas, écrivain – Roxanne Lebrun, comédienne – Anne Lefèvre-Balleydier, journaliste free-lance – Alain Le Flohic, festival Noir sur la ville – Joelle Losfeld, éditrice – Virginie Lou-Nony, écrivaine – Valérie Manteau, éditrice et écrivaine – Christine Marcandier, journaliste et maître de conférences en littérature française – Laurent Margantin, auteur et traducteur – Jean-Michel Maulpoix, écrivain et professeur à la Sorbonne nouvelle – Danielle Maurel, journaliste littéraire – Simone Molina, poète et psychanalyste – Ricardo Montserrat, écrivain et dramaturge – Jean-Jacques M’µ, éditeur ABC’éditions Ah Bienvenus Clandestins ! – Valia Nicoltzeff, éditions aux Pieds nus en mouvement – Edith Noublanche, traductrice et correctrice – Dominique Ottavi, poète – Sara Oudin, traductrice et poète – Yann Patin de Saulcourt, blogueur et militant pour la paix – Christian Perrot, journaliste – Eric Pessan, écrivain – Hélène Peytavi, peintre – Serge Quadruppani, écrivain – Valérie Rouzeau, poète et traductrice – Jacques Serena, auteur – Jean-Pierre Siméon, poète et dramaturge – Marie-Anne Thil, journaliste à France-Arménie – Caroline Troin, association Rhizomes – Antigone Trogadis, écrivain – Thomas Vinau, écrivain – Sarah Voisin, marionnettiste et ateliers d’écriture –

L’interminable liste

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Ahmet Abakay

Ahmet Abakay, né en 1950, journaliste et écrivain. Son dernier livre, Les derniers mots de Hoşana, paru en 2013, est un portrait de sa mère qui lui a révélé, quelques jours avant sa mort, ses origines arméniennes, restées secrètes durant 82 années.  Turque alévie mais une Arménienne. Non, elle n’était pas cette Turque alevie pour laquelle tout le monde la prenait. En osant rendre publique l’histoire de sa famille, certains de ses proches l’ont répudié et menacé l’écrivain de représailles. Ahmet Abakay est aussi président de l’Association des Journalistes Progressistes. A ce titre, il a déclaré : «Ceux qui ne sont pas proches du gouvernement ne peuvent pas survivre dans les médias. Les professionnels des médias vivent maintenant dans la terreur». Il a été condamné à une peine de prison avec sursis pour avoir participé à la campagne de solidarité du journal Özgür Gündem.
Ahmet Abakay, Les derniers mots d’Hoşana

Necmiye Alpay

Necmiye Alpay à Istanbul, deux jours après sa libération de prison, le 31 décembre 2016

Necmiye Alpay est née en 1946. Elle est linguiste, écrivaine et traductrice du français vers le turc. Elle a étudié les sciences politiques à Ankara et obtenu un doctorat en économie à l’université de Paris-Ouest-Nanterre-La Défense, en 1978. Elle a publié plusieurs ouvrages sur la langue turque, consacrant beaucoup d’énergie à améliorer la qualité du turc écrit. Elle a aussi traduit des livres d’Edward Saïd, Lénine, Paul Ricœur et René Girard.
Necmiye Alpay s’est beaucoup engagée pour défendre  la liberté d’expression en Turquie, tout en militant pour la paix entre la Turquie et le PKK, le Parti des travailleurs kurdes, considéré comme une organisation terroriste par le pouvoir. Elle a été emprisonnée 136 jours à partir du mois d’août 2016 et libérée après l’audience du 29 décembre 2016. Elle demeure menacée de prison pour sa collaboration avec le journal Ozgür Gündem, aujourd’hui interdit. Lors de l’audience du 14 février 2017, les procureurs ont demandé la peine maximale de huit ans pour “propagande d’une organisation terroriste” et “divulgation de communiqués de presse de l’organisation”, en se référant au PKK. Son procès n’est pas terminé et une quatrième audience est prévue pour le 22 juin 2017.
Necmiye Alpay injustement emprisonnée sans procès, sur le site du CEATL

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Ahmet Altan par Marc Melki, « Turquie une démocratie en danger ? »

Ahmet Altan est né en 1950, très connu en Turquie comme romancier et comme journaliste, rédacteur en chef pendant plusieurs années pour le journal Taraf, mais aussi chroniqueur pour Hürriyet et Milliyet. Il n’en est pas à sa première inculpation et s’il est aujourd’hui derrière les barreaux, c’est après avoir été mis en garde à vue, relâché puis arrêté une seconde fois le 22 septembre 2016, avec de lourdes charges : lui et son frère Mehmet sont accusés d’avoir contribué à la tentative de coup d’État de juillet 2016, et d’être membres d’une organisation terroriste – comprenez FETÖ et la confrérie Gülen.
Il faut dire que depuis des années, le pouvoir turc tente en vain de faire taire Ahmet Altan : une vingtaine d’actions en justice lui ont été intentées pour ses écrits, dont sept l’opposant à l’actuel président Recep Tayyip Erdoğan. Alors l’occasion était trop belle. Même si le prétexte à l’arrestation des deux frères ne tient franchement pas la route : ils sont accusés d’avoir délivré des « messages subliminaux annonçant la tentative de coup d’État », au cours d’une émission télévisée qui avait eu lieu la veille, soit le 14 juillet, et où ils étaient les invités de la journaliste Nazlı Ilıcak, arrêtée elle dès le 29 juillet.
Deux de ses romans, devenus best sellers en Turquie, ont été traduits et publiés aux éditions Actes SudComme une blessure de sabre, en 2000, et L’Amour au temps des révoltes, en 2008.
Ahmet Altan : une voix qui dérange, accuse et ne se taira pas, par Anne Rochelle et Tieri Briet, Kedistan

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Mehmet Altan

Mehmet Altan est né en 1953 à Ankara. Journaliste, écrivain et universitaire, emprisonné lui aussi depuis septembre 2016. Sept mois et pas de date annoncée pour son procès, alors qu’il est accusé d’avoir contribué à la tentative de coup d’État de juillet 2016, et d’appartenir à la confrérie Gülen. Auparavant, il a obtenu un doctorat en relations internationales à la Sorbonne et publié, à partir des années 80 une vingtaine d’ouvrages. L’un d’eux porte sur l’assassinat du journaliste Hrant Dink, un autre sur les liens qui unissent le nationalisme et le banditisme. Autant de sujets dangereux à aborder en Turquie.
Turkish Intellectuals who have recognized the armenian genocide, Massis Post, 2014
Le site de Mehmet Altan (en turc)

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Sara Aktas

Sara Aktaş est une jeune poète kurde, auteur de deux recueils et membre du Congrès des Femmes Libres. Elle a publié deux recueils de poésie. Elle a été emprisonnée le 14 décembre 2016 et mise en liberté conditionnelle le 21 mars 2017, privée de son passeport et condamnée à neuf ans de prison. Elle est accusée d’être une figure de proue du KCK (Union des Communautés du Kurdistan), branche urbaine du PKK et a été arrêtée à l’aéroport Atatürk d’Istanbul, alors qu’elle se rendait en Allemagne avec un faux passeport.

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Ilham Bakir

Ilham Bakir est né à Bitlis en 1968. Il est auteur de théâtre, journaliste et scénariste, enseignant à l’école d’art de Diyarbakir. Il a réalisé plusieurs documentaires et court-métrages, et écrit plusieurs pièces de théâtre. Il a été condamné à une peine à une peine de prison avec sursis pour avoir participé à la campagne de solidarité du journal Özgür Gündem.
Ilham Bakar,  courte biographie (en turc)

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Nurcan Baysal

Nurcan Baysal, journaliste, blogueuse, auteure engagée pour la paix et le respect des droits humains. Elle est fondatrice de l’Institut des sciences politiques et sociales à Diyarbakır, sa ville natale, où elle essaie de lutter contre l’exclusion par la pauvreté. Sur son blog, elle a raconté avec beaucoup de réalisme les massacres commis par les Forces Spéciales de la police turque à Cizre, dans le sud-est de la Turquie. Des récits qui ont été également publiés sur le site de Kedistan. Nurcan Baysal a notamment publié un livre d’entretiens sur les populations yézidis en Turquie.
Nurcan Baysal sur le site du Women’s World Summit Foundation
Le site de Nurcan Baysal (en turc et en français)

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Cengiz Baysoy

Cengiz Baysoy est écrivain et journaliste, notamment pour le journal Demokratik Modernite. C’est aussi un communiste engagé, spécialiste de Marx et passionné de philosophie. Il a publié un livre sur Marx et l’autonomie communaliste, et participé à un ouvrage collectif sur la dialectique des classes sociales. Il a été condamné le 14 février 2017 à quinze mois de prison avec sursis et à 6000 lires turques d’amende, pour avoir été lui aussi «rédacteur en chef de garde» pour le journal Özgür Gündem.

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Hasan Cemal

Hasan Cemal est loin d’être un inconnu en Turquie. Né en 1944, il a été rédacteur en chef de Cumhuriyet, l’un des principaux quotidiens turcs, et de Sabah avant d’écrire pour Milliyet. En 2013, il démissionne du journal Milliyet qui a refusé de publier sa chronique  suite à l’intervention de Recep Tayyip Erdogan, alors Premier ministre. Hasan Cemal fait partie de ces rares intellectuels qui, au début des années 2000, ont tenté de faire reconnaître le génocide arménien. C’est que son grand-père lui-même, Cemal Pasha, a participé à ce génocide. Il a organisé et supervisé la déportation et l’extermination de centaines de milliers d’Arméniens et de Syriaques. Alors pour se débarrasser de ce pesant héritage, Hasan Cemal s’est rendu à plusieurs reprises en Arménie, notamment au mémorial du génocide d’Erevan, la capitale du pays. Et en 2012, en réponse à l’assassinat du journaliste turc et arménien Hrant Dink, il a publié un ouvrage sur son parcours, 1915: le Génocide arménien. Hasan Cemal doit faire face à plusieurs procès, dont un pour avoir été rédacteur en chef d’un jour d’Özgür Gündem, dans le cadre d’une campagne de solidarité pour ce quotidien qui a été interdit le 16 août 2016, au prétexte de faire la propagande et d’être l’organe de presse du PKK. Dans cette procédure, il a été condamné à 6000 lires turques d’amende (environ 1500 €). En octobre 2016, Hasan Cemal s’est vu retirer sa carte de presse par la Direction chargée des médias (BYEGM), dépendant des services du Premier ministre. Ce 14 février, les procureurs ont réclamé contre lui une peine allant jusqu’à huit ans de prison. Hasan Cemal, le condamnant d’ores et déjà à 15 mois de prison avec sursis, pour “propagande d’une organisation terroriste” avec son article intitulé “Fehman Hüseyin”, tout en étant acquitté pour l’autre chef d’accusation (“apologie du crime et des criminels”). Pour mémoire, Fehman Hüseyin est l’un des principaux acteurs du Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK). Et Cemal a beaucoup travaillé sur la longue histoire de la question Kurde.

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Ilhan Sami Çomak

İlhan Sami Çomak est né en 1973. Il était encore étudiant en géographie à Istanbul lorsqu’il a été arrêté, en 1994, à l’âge de 22 ans. Kurde, accusé d’avoir volontairement incendié une forêt, pour couvrir la fuite de combattants du PKK, il est emprisonné depuis 23 ans et a passé toutes ces années à écrire. Sept livres de poèmes ont ainsi vu le jour, publiés à compte d’auteur. L’un de ces recueils s’appelle Cantique écrit par les chats, un autre Bonjour la terre. İlhan Çomak écrit également des lettres ouvertes, souvent diffusées sur les réseaux sociaux, pour expliquer les mauvais traitements qu’il endure en prison : «Je n’ai rien fait pour mériter une peine si lourde. Tout au long de ma garde-à-vue, j’ai été tenu empêché de dormir et torturé. Les policiers m’ont dit qu’ils allaient tuer mon frère, violer ma soeur. Je porte encore aujourd’hui les séquelles et les cicatrices des tortures. Un jour, ils nous ont emmenés quelque part et nous ont mis des bidons dans les mains. Ils avaient convoqué la presse. Ils ont annoncé que j’avais incendié des forêts. Ils ont prétendu que j’avais provoqué la plupart des incendies d’İstanbul. C’était impossible  même pour un dragon. J’ai contesté, mais ils m’ont que le juge allait rectifier.»

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Arzu Demir

Arzu Demir, est journaliste pour les agences ETHA et ANF. Elle a été condamnée à six ans de prison pour avoir écrit deux livres d’entretiens et de reportages sur des citoyens kurdes. Après une audience, qui s’est déroulée au Tribunal Pénal n°13 d’Istanbul, Arzu Demir, accusée de «propagande pour organisation terroriste», «éloge de crime et de criminels» et «incitation au crime», a écopé de 3 ans de prison, pour chacun de ses deux livres : Devrimin Rojava Hali, sur le processus révolutionnaire au Rojava et Dağın Kadın Hali, sur la place des femmes parmi les combattants. Paru en 2014, ce dernier ouvrage contient des entretiens avec onze militantes du PKK. C’est seulement après sa 7ème réédition que le Tribunal d’Istanbul a décidé de l’interdire et qu’il soit retiré des rayons des libraires. «Dans mon livre, écrit-elle, j’ai parlé de la tristesse que les femmes ressentent en laissant une vie derrière elles, en “montant à la montagne”, de la colère qu’elles ressentent envers la violence qu’elles ont vécue depuis leur enfance, la force que la montagne leur a apporté, la solidarité qu’elles ont construite face à la domination masculine, le sentiment de ne pas appartenir aux villes… Tout cela est la réalité. En résumé, pour ce livre, j’ai fait du journalisme. Je suis allée, j’ai vu, j’ai parlé, et j’ai écrit. J’ai écrit la réalité.»
Arzu Demir, six ans de prison pour deux livres, Kedistan, 27 janvier 2017

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Nail Demir

Nail Demir, poète kurde emprisonné depuis 1993. Gravement malade suite à des tortures, souffrant des yeux et sans accès aux soins médicaux, il a entamé une grève de la faim en mars, soutenu par sa femme et sa famille. Nous avons très peu d’informations sur lui, et seulement deux photographies dont une ancienne et l’autre, plus récente, avec sa femme.
Dihaber, article du 16 mars 2017 (en turc)

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Ragip Duran

Ragıp Duran, né en 1954, journaliste et auteur. Il a étudié le droit en France, avant de travailler comme journaliste dans différents pays, à Londres, Amsterdam ou Boston. Il a été correspondant pour l’AFP en Turquie, puis pour Libération, sous le pseudo de Musa Akdemir. Il a déjà été emprisonné pendant sept mois et demi en 1998, pour avoir publié en 1994 un article dans Özgür Gündem (qui, déjà fermé à l’époque par décret, avait pris le nom d’Ozgür Ulke). Professeur d’éthique journalistique à l’université de Galatasaray à Istanbul, il fut désigné, en 1991, «journaliste de l’année» par l’Association des droits de l’homme de Turquie et reçut, en 1997, le prix de la liberté d’expression de l’organisation Human Rights Watch. Il est l’auteur de quatre livres (un sur la guérilla en Afghanistan, en 1980, un autre sur les «médiamorphoses», en 2000).
Articles de Ragip Duran publiés dans Libération

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Ayse Düzkan

Ayşe Düzkan est née en 1959 et vit à Istanbul. Elle est écrivaine, journaliste et une figure de proue du féminisme en Turquie. Grande lectrice d’Anaïs Nin et Henry Miller, Elle a écrit quatre livres. Aucun d’eux n’a été traduit en français. Elle a écrit dans les journaux Radikal et Milliyet et tient des chroniques littéraires dans plusieurs suppléments hebdomadaires. Comme beaucoup d’eautres, elle est accusée d’avoir soutenu le journal Özgür Gündem en devenant l’une des rédacteurs en chef de garde pour une semaine.

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Asli Erdogan

Aslı Erdoğan est née en 1967. Ecrivaine avant tout, romancière et poète, elle vit et travaille à Istanbul après avoir séjourné à Cracovie ou St-Nazaire, grâce à des bourses d’écriture. Emprisonnée en août 2016 pour ses chroniques et son soutien au journal Özgür Gündem, elle est aussi connue en Turquie pour ses combats en faveur de la paix, des réfugiés et des minorités persécutées par l’État turc. Libérée sous contrôle judiciaire le 29 décembre 2016, elle ne peut quitter la Turquie et attend la quatrième audience de son procès, prévue le 22 juin, encourant la prison à vie. Ses lettres de prison ont permis d’alerter, en Europe et au Canada, sur la situation des journalistes et écrivains en Turquie. Cinq de ses livres ont été traduits aux éditions Actes Sud.
Dossier Aslı Erdoğan sur Kedistan

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Turhan Günay

Turhan Günay est l’un des critiques littéraires les plus respectés en Turquie. Né en Emprisonné depuis le 31 octobre 2016, avec d’autres journalistes de Cumhuriyet, l’un des principaux quotidiens indépendants en Turquie. Dans une lettre ouverte publiée par Libération en janvierYigit Bener posait la question : « Qui aurait cru que Turhan Günay, rédacteur en chef depuis plus d’un quart de siècle du supplément livres de Cumhuriyet, le plus vieux quotidien laïque du pays, serait en fait un dangereux «terroriste», à la fois «putschiste islamiste» et «séparatiste kurde» ?» Une forte mobilisation des écrivains et éditeurs turcs a eu lieu en sa faveur, lors de la foire du livre d’Istanbul, en novembre 2016. A cette occasion, prenant la parole au nom du PEN Club de Turquie, Haydar Ergülen a demandé la libération immédiate de Turban Gunay et de tous les auteurs emprisonnés.
Yigit Bener, Mon cher Turhan, que d’inepties meurtrières, Libération, 1er janvier 2017

Kadri GürselKadri Gürsel est né en 1961, à Istanbul. Auteur et éditorialiste renommé de politique internationale, président de l’International Press Institute basé à Vienne, il est une figure de proue d’un journalisme aussi exigeant qu’indépendant, auteur d’un ouvrage en 1996, Ceux de la montagne. Plus récemment, il a écrit «Turquie, année zéro», paru aux éditions du Cerf en février 2016. Kadri Gürsel est devenu une des cibles récurrentes  du pouvoir : il a été licencié par le quotidien Milliyet en juillet 2015 pour un tweet contre le président Erdogan, et travaille depuis mai 2016 pour Cumhuriyet. C’est à ce titre qu’il a été arrêté le 31 octobre 2016, avec une dizaine d’autres journalistes du même titre.
Turquie année zéro, aux éditions du Cerf

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Nazli Ilicak

Nazlı Ilıcak est née en 1944 à Ankara. Auteur d’une dizaine d’essais, journaliste et femme politique, elle a fait ses études dans un lycée francophone puis à l’Ecole des Sciences Politiques et Sociale, à Lausanne. Elle a été élue députée en 1999, avant d’être interdite de politique pendant cinq ans en 2001. Accusée d’appartenir au mouvement güleniste, elle est détenue depuis fin juillet 2016 à la prison pour femmes de Bakırköy.

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Nadire Mater 

Nadire Mater est journaliste à Bianet, essayiste et féministe. Elle a publié, en 2009, La Rue est belle : que s’est-il passé en 68 ? Lors d’un entretien avec le magazine Express, Nadire Mater expliquait : « La rue est un lieu de liberté, un lieu où l’on recherche la liberté. En tant que femme, je comprenais mieux que la rue signifiait la liberté et je le ressentais davantage. Ce n’est pas pour rien que les femmes investissent la rue. La rue est aussi un lieu de tristesse. Nous étions aussi dans la rue pour dire adieu à nos camarades qui furent assassinés à partir de 1968, et nous y sommes toujours.» Elle a comparu le 27 juin 2016 pour avoir été, comme tant d’autres, «rédacteur en chef de garde» d’Özgür Gündem, et vient d’être condamnée à quinze mois de prison avec sursis et à une amende de 6000 lires turques (1500 euros) pour sa participation, en vertu de l’article 7/2 de la loi antiterroriste sur la «propagande pour une organisation terroriste».
La Rue est belle : que s’est-il passé en 68 ?, par Emine Özcan pour bianet.org
Mehmedin Kitabı, de Nadire Mater, Istanbul, 2003, éditions Metis Yayinlari

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Ahmet Nesin

Ahmet Nesin, journaliste, écrivain et défenseur des droits humains, fils de l’écrivain Aziz Nesin. Essayiste avant tout, il a publié plus d’une douzaine d’ouvrages. Le 7 juin 2016, il est «rédacteur en chef de garde» d’Özgür Gündem et le 20 juin 2016, il est placé en détention sur décision de la première cour de paix du district d’Istanbul, le temps de l’enquête sur son implication présumée dans une affaire de propagande terroriste, accusé d’avoir pris part à une campagne de solidarité envers le journal Özgür Gündem : au nom du pluralisme, 56 personnalités se relaieront, entre mai et août 2016, pour prendre symboliquement la direction de ce journal persécuté par la justice. Détenu dans la prison Metris. Le 1er juillet 2016, la 14e cour pour les lourdes peines a ordonné sa libération provisoire. Il a quitté la Turquie pour se réfugier en France, où il avait déjà trouvé refuge entre 2003 et 2009. Il ne s’est donc pas rendu aux audiences du 8 novembre 2016 et du 21 mars 2017, au palais de justice d’Istanbul, encourant une peine de prison de 14 ans et demi.

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Sevan Nisanyan

Sevan Nişanyan est né en 1956 à Istanbul. Il a étudié la philosophie et les sciences politiques aux Etats-Unis avant de devenir enseignant, auteur, journaliste et linguiste, emprisonné depuis trois ans pour son livre « La fausse République ». Plusieurs peines de prison prennent le prétexte d’irrégularités sur le plan immobilier, Sevan Nişanyan ayant ouvert, en 1995, plusieurs maisons d’hôtes dans le village de Şirince, à proximité du site d’Ephèse, où il restaure d’anciennes maisons à l’abandon en respectant l’architecture traditionnelle. Il est aussi l’auteur d’un livre important sur les toponymes en Turquie, paru en 2010. En détention, il a rédigé le premier dictionnaire étymologique de la langue turque et des guides de voyage. Il a aussi écrit dans la presse (pour Taraf et Agos, le journal fondé par Hrant Dink). Actuellement incarcéré à la prison de Torbali, près d’Izmir.
Sevan Nisanyan en prison, Au fil du Bosphore, janvier 2014

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Yimaz Odabasi

Yılmaz Odabaşı, est né en 1962. Kurde, il est journaliste et poète avant tout, écrivant dans les deux langues, kurde et turc. En 1984, son premier recueil de poèmes est saisi. Parallèlement à son activité de poète, il poursuit une carrière de journaliste à Diyarbakir, écrivant aussi des chroniques pour Cumhuriyet et Radikal.  En 2000, son recueil de poèmes Rêve et vie lui vaut d’être emprisonné pour 18 mois, au cours desquels il est fait membre d’honneur du Pen Club suédois. L’écrivain a été également inculpé pour avoir «insulté» le tribunal lors de la prononciation du verdict. Ses poèmes ont été traduits en allemand et en persan, et un premier roman est édité en 2004. et s’est exilé en France pour échapper aux condamnations et protester contre un régime islamo-conservateur.
Un poète kurde quitte un pays amoureux de son bourreau

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Pinar Selek

Pınar Selek est née en 1971 à Istanbul. Elle est sociologue, écrivaine et féministe. Pour échapper au harcèlement judiciaire qui dure depuis juillet 1998, presque vingt ans, elle a trouvé refuge en Allemagne puis en France. Elle a été torturée avant de se résoudre à l’exil. Quatre fois condamnée à la prison à vie, quatre fois acquittée, elle est dans l’attente d’une cinquième condamnation. Le 25 janvier 2017, après une attente qui a duré 19 années, le procureur de la Cour de Cassation a donné son avis : il demande une condamnation à perpétuité.
Le site de soutien à Pinar Selek, en français

Ahmet Sik

Ahmet Sik

Ahmet Şık, journaliste et auteur de plusieurs livres. En 2011, c’est  un livre décrivant les liens entre le mouvement Gülen et l’Etat, L’armée de l’Imam, qui lui avait valu d’être arrêté par la police. Le 29 décembre 2016, il est à nouveau arrêté pour “propagande terroriste” et “humiliation en public, de la République de la Turquie, ses organes judiciaires, ses militaires et son organisation policière”. Le Procureur apporte comme “preuves” les tweets d’Ahmet Şık, ainsi que certains de ses articles dont un reportage avec Cemil Bayık, le responsable du PKK, publié le 14 mars 2015, trois articles concernant les services secrets turcs et leur rôle dans le massacre de Roboski, et les camions chargés d’arsenal militaire turc destinés à Daesh.
«Le gouvernement a adopté le programme d’une dictature.» C’est en substance ce qu’a affirmé Ahmet Şık, journaliste au quotidien Cumhuriyet, lors de son audience au tribunal d’Istanbul, ce mercredi 15 février. Il avait été arrêté le 29 décembre dernier.  Une nouvelle audience est prévue pour le 12 avril 2017.
Nouvelle prise d’otage, Ahmet Şık, journaliste, Kedistan, 31 décembre 2016

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Yildirim Türker

Yıldırım Türker est né en 1957 à Ankara, poète et écrivain, journaliste et scénariste. Il a traduit Jean Genet, Harold Pinter et Sam Shepard en turc. Il comparaît le 26 juin 2016 pour avoir été, une semaine, «rédacteur en chef de garde» du journal Özgür Gündem, c’est-à-dire, dans la bouche du procureur, pour « propagande pour une organisation terroriste ». Le 7 mars 2017, il est condamné à une peine de prison avec sursis d’un an, dix mois et quinze jours.
Yildirim Türker sur Wikipédia

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Murat Uyurkulak

Murat Uyurkulak est né en 1972 à Aydin, en Turquie. Exclu de l’université, il exerce divers métiers de serveur, technicien, traducteur, journaliste et éditeur. Son premier roman, Tol, publié en 2002 en Turquie, a très vite été acclamé par la critique, qui a vu en lui une nouvelle voix de la littérature turque contemporaine. Adapté au théâtre, Tol a connu un second succès et a été traduit en français, pour être  publié aux éditions Galaade. Menacé de prison pour son soutien au journal Özgür Gündem, il a été condamné le 7 mars 2017 à une peine de quinze mois avec sursis pour propagande terroriste.
Murat Uyurkulak sur le site de Galaade éditions

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Esber Yagmurdereli

Eşber Yağmurdereli est écrivain et aveugle, dramaturge et militant des droits de l’homme. Arrêté pour la première fois en 1978, il a été condamné à mort, une peine commuée en prison à vie. Libéré à titre temporaire, pour raisons de santé, de novembre 1997 à juin 1998,  il est retourné en prison. Il a déjà purgé  quatorze ans d’emprisonnement quand il est à nouveau incarcéré en octobre 2004, pour une nouvelle peine de vingt-trois ans. Son crime ? Avoir réuni un million de signatures pour la paix au Kurdistan.
Eşber Yağmurdereli, écrivain, aveugle et prisonnier, Courrier International, 31 mars 2005

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Deniz Yücel

Deniz Yücel est né en 1973 en Allemagne de parents turcs, ce qui lui vaut la double-nationalité. Journalise pour Die Welt, il a publié deux livres en Allemagne et a été arrêté lors d’un reportage en Turquie. Après treize jours de garde à vue, la justice turque a ordonné le 27 février 2017 qu’il soit placé en détention en l’attente de son procès. Il encourt jusqu’à cinq ans de prison. En signe de soutien, Die Welt a publié un éditorial intitulé : “Nous sommes Deniz” et 160 députés du Bundestag ont signé une lettre ouverte de protestation. Une pétition en sa faveur circule sous le hashtag #FreeDeniz. Un rassemblement solidaire a eu lieu dès  le 28 février 2017 devant l’ambassade de Turquie à Berlin, à l’appel de la Fédération des journalistes et des Verts.
Solidarité avec le journaliste Deniz Yücel, incarcéré en Turquie, Courrier International / Die Welt, 28 février 2017

En conclusion
« Il y a 70 ans, c’étaient les poètes que l’on mettait en prison en Turquie. Il y a 30 ou 40 ans, c’étaient les romanciers. Maintenant, ce sont les journalistes. Un tweet fait plus de bruit qu’un roman, qu’un film ou qu’une oeuvre d’art. Ce qui est difficile aujourd’hui c’est d’être un journaliste en Turquie » Voilà ce que déclarait il y a peu le romancier Hakan Günday à Stéphanie Fontenoy, lors d’un entretien pour la presse belge. Et ses propos résument bien la situation. Car s’il y a dans notre liste des écrivains emprisonnés ou menacés de l’être, c’est plus souvent en raison de leurs écrits dans la presse, de leurs déclarations sur des plateaux télé ou sur les réseaux sociaux que pour leurs livres. Et excepté quelques poètes, arrêtés eux pour leur positionnement politique ou le fait qu’ils soient kurdes, les autres sont avant tout journalistes, et comme tout journaliste qui se respecte, ils n’écrivent pas que dans la presse, mais publient aussi des livres. Ce qui est menacé, somme toute, c’est la liberté d’expression sous toutes ses formes…

Au pays des journalistes assassinés et des femmes qui se battent

La colère qui m’héberge est une maison dans la maison.

La première phrase n’est pas de moi. J’avoue. Ce sont les mots que lance Marie Huot au commencement d’un poème, dans Ma maison de Géronimo. La dernière phrase non plus n’est pas de moi. Je l’ai encore volée, deux pages plus loin dans le même livre.

En revenant d’Istanbul j’étais perdu dans ma ville, une petite ville au sud du pays des fausses paroles politiques, au nord de la Camargue devenue un refuge. Pour effacer la puanteur des mille paroles électorales, celles qui macèrent en pourrissant tous nos journaux-radios-écrans, j’avais besoin de marmonner des poèmes dans ma tête et d’aller voir s’envoler les oiseaux. Loin des mots contaminés, dans le silence des salines et des digues face à la mer. Parce que j’étais vraiment perdu. Dans ma ville je ne savais plus le nom des rues. Et dans les rues tous les visages d’avant m’étaient devenus ceux d’inconnus. Je ne savais plus comment faire pour échapper. Je pensais à Asli Erdoğan prisonnière d’Istanbul et je marchais au milieu d’Arles où on oublie que nous sommes libres.

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Istanbul, janvier 2017. © Tieri Briet

J’ai beaucoup marché dans les quartiers d’Istanbul, le long des quais et des avenues. C’est ma technique pour essayer de m’approcher du mystère. En marchant je peux comprendre, essayer de comprendre un peu mieux la géométrie des pierres et du béton, la trajectoire de tous ces corps humains qui s’y abritent, le double visage de l’islam et l’importance des chiens des rues et des oiseaux de mer.

Je peux essayer de raconter ce que j’ai compris du mystère. C’est un mystère intéressant et spécifique à Istanbul, qui est une ville-continent-monde-univers avec ses peuples, ses galaxies et ses milliers d’histoires. Un grand mystère habité de fantômes et de femmes à crinières. Les fantômes des journalistes assassinés et les femmes qui se battent comme des diables. Elles ne veulent pas d’enfants et elles le disent, ça m’a marqué, elles n’oublient pas qu’à Istanbul on assassine les journalistes, et qu’on appelle au meurtre dans les mosquées.

À quoi bon mettre au monde des enfants dans un État qui les menace de mort s’ils écrivent ce qu’ils pensent, ce qu’ils croient et ce à quoi ils peuvent rêver ? Depuis des années en Turquie, ceux qui agissent en hommes libres, en femmes libres sont jetés en prison. Et les enfants ne sont pas épargnés. Dans Istanbul, j’ai rencontré un comédien qui se battait pour sortir des enfants de douze ans des cachots. Par centaines, la police les avait mis sous les verrous. Cet homme se battait seul, et j’ai compris d’un seul coup que je parlais à un héros.

À cause de la terreur, j’ai hésité à écrire son nom. Et puis j’ai réfléchi, je me souviens ce qu’il m’a raconté. Au pays des femmes qui se battent, lui aussi refuse de vivre dans la peur. Le héros qui sauve les enfants de la prison s’appelle Mehmet Atak, et je suis fier d’être aujourd’hui devenu son ami.

Je me souviens de ses paroles. « Comment peut-on éduquer des enfants dans un pays qui a voté pour le mensonge et la terreur ? » Les lois électorales de la Turquie ont été écrites par des militaires. Et dans les rues ce sont les islamistes qui imposent maintenant une autre loi, la loi d’Allah. Un dieu guerrier, intolérant, incohérent, défiguré par l’amour de la mort. Un dieu de merde, un dieu de haine, un dieu de propagande qui a fait du malheur un destin national en Iran, en Afghanistan, au Turkmenistan, au Qatar, en Arabie saoudite et maintenant en Turquie.

Contre ce dieu j’écris pour les enfants. Par milliers, tous ces enfants que les femmes turques refusent de mettre au monde si la Turquie se transforme en prison. Elles ont raison, mille fois raison. Elles disent qu’en tuant les journalistes Hrant Dink, Naji Jarf, Ugur Mumcu, Ahmed Taner Keslali, Musa Anter, Cihan Hayirsevener, Ibrahim Abdel Qader, Rohat Aktaş, Mustafa Cambaz, l’État turc a condamné ses enfants par milliers à ne pas naître. Ce ne sont pas ce qu’on appelle des enfants morts-nés. Non, ils sont morts avant d’avoir pu être désirés et conçus.

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Rassemblement des Mères du samedi, Istanbul, place Galatasaray, mars 2017 © Tieri Briet

J’écris pour les enfants. Ceux des Mères du samedi, qui viennent à midi, chaque samedi et depuis tant d’années, demander qu’on leur dise où sont enterrés les corps de leurs enfants disparus, après que la police soit venue les chercher. Je n’arrive pas à oublier le visage de ces mères en larmes vingt ans après la perte de leur enfant. Leurs voix quand elles racontent le peu qu’elles ont appris. Quand je ferme les paupières dans le noir, leurs visages me reviennent et je partage leurs larmes.

Impossible d’effacer les paroles de celles qui refusent d’être mères. Celles qui se battent comme des diables. Leurs paroles, leurs crinières quand je ferme les yeux pour écrire. Je recopie leurs mots de femmes sans enfants. « Parce qu’ils ont tué la possibilité d’être mère. L’idée d’aimer son enfant dans la Turquie d’aujourd’hui est devenue une imposture.»

La dernière phrase, je l’ai volée à une poète. Peut-être qu’elle m’en voudra, je ne sais pas. Tant pis : je pense que les mots des poèmes doivent s’écrire sur les murs, à l’intérieur des villes tristes. Au pinceau de préférence, avec une couleur que les pluies n’effacent pas.

Car comment l’expliquer enfin
qu’écrire est devenu le seul lieu habitable.

__________
La première et la dernière phrase viennent de deux poèmes de Marie Huot, pages 41 & 43 de son dernier livre, Ma maison de Geronimo, aux éditions Al Manar. Et page 46, elle ajoute : « Les mots font maison ».

  • Ugur Mumcu, journaliste turc, a été tué en janvier 1993 à Ankara par l’explosion de sa voiture qui avait été piégée. Chroniqueur depuis vingt ans du quotidien «Cumhuriyet» et l’un des journalistes turcs les plus connus, Ugur Mumcu s’était rendu célèbre par son enquête sur Mehmet Ali Agça, ce membre de l’organisation fasciste «les Loups gris» qui avait tenté d’assassiner le pape en 1981. Il avait aussi critiqué sévèrement la décision d’Ankara d’autoriser la coalition anti-irakienne à utiliser le territoire turc pour les opérations militaires de la guerre du Golfe. L’assassinat a été revendiqué par un groupe se dénommant «Libération islamiste». Ugur Mumcu est le treizième journaliste tué en treize mois en Turquie.
  • Musa Anter  était un écrivain et un journaliste kurde de grande renommée qui n’avait rien d’un un extrémiste. Il était à Dyarbakir pour assister au Festival des trois cultures. On est venu le chercher à son hôtel sous prétexte d’un rendez-vous avec les acheteurs d’un terrain qu’il possédait dans la région et qu’il désirait vendre. Un ami, journaliste lui aussi, l’accompagnait. On les a emmenés en voiture dans le nord de la ville où ils ont été abattus. Musa Anter est mort et son ami, Orhan Miroglu, a été très grièvement blessé. Trois journalistes du journal local, «Dyarbakir aujourd’hui», alertés par téléphone par la police, se sont dirigés vers le lieu du crime. Ils ont croisé une ambulance, dont le chauffeur leur a conseillé de faire demi-tour, puis une voiture dont ils ont relevé le numéro et qui les a fait stopper. Il y avait à bord trois hommes en civil armés jusqu’aux dents. Ces hommes les ont braqués, puis deux d’entre eux sont montés dans leur voiture et les ont contraints, sous la menace de leurs armes, à suivre l’autre véhicule. Ils ont ainsi parcouru plus de 70 kilomètres en franchissant de multiples barrages de police qui laissaient passer les voitures sans problème. Les trois journalistes ont été tabassés et interrogés sans relâche; puis après avoir pris des consignes par talkie-walkie, leurs bourreaux les ont abandonnés sur le bord d’un chemin. Ils ont eu la vie sauve parce que le rédacteur en chef de leur journal est un ami très proche du super-préfet de la région. Autopsie d’un meurtre, L’Humanité du 29 septembre 1992.

  • Le 19 janvier 2007, Hrant Dink, le directeur de publication de l’hebdomadaire turco-arménien bilingue Agos, a été froidement abattu de trois balles dans la tête alors qu’il quittait son bureau à Istanbul. Cet assassinat a suscité la consternation et une vague de condamnations en Turquie, au sein de la communauté arménienne, et dans le monde. La photo du corps de Hrant Dink enveloppé d’un drap blanc maculé de sang est immédiatement apparue sur les premières pages des sites Internet, et a fait la une des journaux télévisés et des principaux quotidiens turcs. Le premier ministre Tayyip Erdogan a de son côté déclaré que c’était la « liberté d’expression en Turquie » qui était visée par ce crime. Plusieurs centaines de manifestants se sont spontanément rassemblés sur les lieux du meurtre et ont scandé : « Nous sommes tous Hrant Dink » et « Etat assassin ».
    Vicken Cheterian, Le Monde Diplomatique, janvier 2007

  • Naji Jarf, journaliste et activiste syrien, a été tué d’une balle dans la tête dans la ville turque de Gaziantep, frontalière de la Syrie. Il était l’une des nombreuses voix de l’opposition anti-Daech. Originaire de la ville de Salamyeh, il venait de réaliser un documentaire sur l’Etat islamique à Alep, diffusé sur la chaîne Al Arabyia. Il occupait également le poste de rédacteur en chef au sein du magazine syrien Hentah. «Il venait aussi de travailler sur un projet de magazine pour adolescents, afin de lutter contre le recrutement extrémiste», confie Nour Hemici, qui suit la question des médias syriens de près. Cette consultante qui connaissait bien Naji Jarf se souvient d’une «personne souriante, agréable et généreuse». «Il avait formé plusieurs fois les membres de «Raqqa se fait massacrer en silence» (…) Les activistes et jeunes journalistes le surnommaient «Khal» (tonton)», précise-t-elle.
    Delphine Minoui, Le Figaro du 28 décembre 2015.
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Istanbul, mars 2017 © Tieri Briet

J’ai écrit un poème pour Asli

L’autre matin, j’ai écrit un poème pour Asli. C’était fin décembre et je ne suis pas poète, mais dans ma vie les poèmes sont au centre. Ceux d’Akhmatova, de Serge Pey et Marie Huot, de Brodsky ou Tranströmer. C’est avec leurs recueils que j’ai construit ma si petite zone, et avec ceux de Mandelstam aussi. Ça donne une cabane de traviole où on peut faire du feu le matin, un abri semblable à ces petites maisons chaleureuses que les Roms construisent au milieu de la zone.

Pendant qu’Anne s’habillait, je lui ai lu mon poème. La première ébauche, celle qu’il ne faut jamais lire. J’étais mal réveillé, j’avais le droit à l’erreur. Elle a trouvé que le mot foudre revenait trop souvent. Elle avait raison mais j’ai été grossier. Un provocateur qui ronchonne avant l’aube. Je lui ai demandé si elle préférait le mot foutre. Je l’ai dit, j’étais mal réveillé. Parce qu’en général j’aime plutôt bien marteler le même mot. C’est mon côté primitiviste qui revient à travers l’insomnie.

J’avais lancé un appel à écrire des poèmes, des phrases solidaires pour Asli. Et dans ma course contre la montre, je n’avais pas trouvé le calme pour écrire une seule phrase. Les poèmes étaient venus d’un peu partout, du Canada à la République tchèque, du Danemark à l’Afrique et j’adorais ça. Ce grand recueil rempli de messages, de cris du cœur et de colère. Ça pulsait dans les réseaux des poètes, entre romanciers et dramaturges énervés de ce qui arrivait là-bas, à Istanbul, la violence démesurée d’un État qui voulait faire taire une romancière.

J’aimais bien mon poème. Anne non mais j’avais pris l’habitude. Je l’aimais bien parce que j’étais resté plusieurs mois sans écrire ne serait-ce qu’une ébauche de poème, et d’un seul coup c’était venu dans la nuit, à l’intérieur d’une insomnie qui m’avait épuisé.

À Asli

Sans la foudre
nous n’aurions pas su
toi et moi
être humains.

Mes amis, mes filles portent ta foudre maintenant,
tes livres dans leurs sacs,
tes phrases glissées au milieu des pensées

Samedi, au marché d’Arles,
Fred est venu depuis Nîmes
en apportant la foudre
du Bâtiment de pierre
à l’intérieur de ses paroles.

Hier Marie a emporté
la foudre blanche électrique
de tes Oiseaux de bois
dans sa maison de Geronimo
près de la mer.

Un peu avant
c’est l’aînée de mes filles qui ouvrait
à deux mains
la foudre d’exil
du Mandarin miraculeux.

Et puis revint
la foudre carcérale
du Bâtiment de pierre
dans la voix d’Aude
au milieu d’Avignon.

Tes mots de foudre
venus du gouffre turc,
les mots de toi
qu’un inconnu a traduits
dans ma foudre maternelle.

Et sans la foudre des langues,
Asli,
nous n’aurions pas su
toi et moi
demeurer humains
sur des terres
inhumaines.

T.

Journal de lutte, jour 25 : 113 jours de prison pour Asli Erdoğan

C’était à Montreuil, le jeudi 8 décembre 2016. Un hommage à Asli Erdoğan, à l’intérieur d’une librairie dont je me souvenais, pour y avoir trouvé il y a longtemps les livres de Pasternak. C’était une autre vie où je passais plus souvent par Paris, quand le quatuor des poètes russes commençait à m’emporter dans ses visions écrites du grand drame soviétique. Ce jeudi soir, une lecture des textes d’Asli Erdoğan devait avoir lieu au début de la nuit et c’était un hommage, juste avant la remise du prix Folies d’encre à Nagar Djavadi pour son dernier roman, Désorientale.

IMG_4278.jpgAu fil des ans, Pasternak est devenu un auteur-monument dans mes lectures et à Montreuil, Folies d’encre  était resté le gisement de Ma sœur la vie et du Docteur Jivago. J’y revenais donc le cœur battant, en espérant avoir le temps d’y repérer le livre de Niroz Malek, Le promeneur d’Alep, et puis La Maison d’Haleine, dont Marie Huot m’avait parlé dans une lettre. Pas de chance, ils n’avaient ni l’un ni l’autre. Je voulais lire et je n’avais pas de livre dans mon sac. D’autres tentations attendaient sur les tables des jeunes libraires qui conseillaient d’autres lecteurs autour de moi, et j’ai fini par embarquer Les Portes du néant, un livre d’avril 2015 où Samar Yazbek raconte ses trois voyages en enfer dans la région d’Idlib, à l’intérieur d’une Syrie dévastée. De quoi lire au café en attendant l’heure d’Asli tout à l’heure. Tromper mon impatience avant de venir écouter les mots qu’elle a écrits à Istanbul, seule, donnant l’alerte avant d’être jetée en prison.

Depuis qu’on a lancé cet appel à lire partout les textes d’Asli Erdoğan, je n’ai pas réussi à assister à une lecture. Trop mal organisé, trop loin de Perpignan, d’Ajaccio ou de Belfort, où les premières lectures avaient eu lieu. Alors ce soir, à Folies d’encre pour moi c’est une première. Les libraires ont eu la bonne idée d’inviter Bülent Gündüz, un cinéaste kurde réfugié en France depuis 2001, qui a réalisé Kurdistan, Kurdistan, son dernier film qui a reçu de nombreux prix. C’est lui qui racontera l’histoire d’Asli en expliquant ce qui se passe au Kurdistan et en Turquie. Tant mieux : écoutons ceux qui savent. Et dans la librairie les yeux s’ouvrent. Je crois qu’il y a de l’effroi dans tous ces regards qui apprennent. Qu’il y a aussi la voix profonde de Jean-Marie Ozanne, le fondateur des librairies Folies d’encre qui sont à elles seules une aubaine en banlieue. Sa voix résonne pour raconter l’écriture d’Asli, l’urgence de lire ses livres. Un libraire en action et la librairie s’est remplie. Beaucoup de monde est venu écouter les Fabulous lecteurs de Montreuil. Ils sont cinq. Cinq voix. Hommes et femmes assis dans l’escalier de doite qui mène jusqu’au troisième niveau. Cinq à lire à tour de rôle des phrases qui empoignent. Je ferme les yeux pour écouter leurs voix, entendre aussi les mots d’Asli que j’ai tant lus et relus, depuis un mois.

15356692_1304799412896981_3962537676027750537_nJe sens qu’en moi coule une colère qui a déjà ravagé mon sommeil et mes heures d’écriture. Une mauvaise colère,  beaucoup trop depuis deux ou trois jours. Je n’arrive plus à l’empêcher. Parfois elle m’empoisonne et ma voix tremble, contaminée, impossible à retenir. Quand je parle avec Bülent, je sens que la colère envenime chacune de mes phrases. Plus j’apprends à connaître l’écriture et la vie d’Asli, et plus j’enrage à l’idée qu’elle soit emprisonnée. Déjà 113 jours de prison pour avoir raconté ce qu’ont pu faire les Forces spéciales de la police turque dans les villes kurdes du sud-est, et la menace de ce procès pour lequel, les procureurs d’Istanbul ont réclamé la prison à vie.

Parmi tous ceux qui sont venus écouter, un ami d’Asli, Fabien Tehericsen. Lui aussi est venu de Paris pour prendre des nouvelles de son amie emprisonnée, il porte une chemise rouge et compose une musique inclassable, tissée de jazz et de musique contemporaine ou afghane. Depuis un mois, c’est une réalité que j’ai pu comprendre : Asli a des amis magnifiques, sur tous les fronts, des amis en lutte mais aussi des ennemis. Les ennemis d’Asli sont de la pire espèce, ils sont armés, ils sont nombreux et puissants, ils portent l’uniforme de la police ou de l’armée, ils siègent à l’intérieur des ministères, dans les bureaux d’abrutissement de l’AKP, le parti au pouvoir en Turquie.

Et nous, regardez-nous, nous n’avons que nos livres pour faire face. Nos pauvres livres de rien du tout. Nous sommes comme des enfants rassemblés face aux gardiens de leur prison, sous la surveillance des sales politiciens qui ont asservi les grands médias. Nous pouvons crier alors nous crions. Nous essayons d’apprendre à nous défendre face à ce qui surgit maintenant en Turquie, en Syrie, ce nouveau fascisme qui dispose d’armes et de technologies de surveillance d’une telle sophistication qu’elles permettent des génocides d’un nouveau genre. Des génocides assistés par ordinateur, organisés pour échapper au regard, pour empêcher les récits d’apparaître. Comment affronter ? Nous sommes comme des enfants perdus et enragés, prêts à toutes les bagarres pour démanteler les prisons du nouveau fascisme en Turquie.

 

L’Amitié de Guy Debord, rapide comme une charge de cavalerie légère

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Guy Debord, Dépassement de l’art, « Directive n°1 », 17 juin 1963. Huile sur toile. © DR

On oublie souvent que Guy Debord a habité Arles durant sept années. De 1980 à 1987 exactement. Et je me suis plus d’une fois demandé ce que Debord, « révolutionnaire professionnel » comme il aimait se présenter, avait pu fabriquer dans la ville où je suis venu habiter, vingt ans après qu’il l’ait quittée. Chez les Gitans, les anciens n’ont pas oublié son passage par ici et quelquefois, autour d’un café ou d’une bière, il arrive qu’ils évoquent quelques bribes de sa légende. Entre deux chants, quand l’ambiance est à la nostalgie. Mais voici quelques jours, dans un nouveau lieu arlésien qu’on a dédié à la poésie, je suis tombé sur le livre de Bessompierre qui raconte ces années. Une trouvaille imprévue et le beau récit d’une amitié, dans une langue dont Debord aurait savouré les éclats.

« Comme les Gitans ne parlent pas aux gadjé, les sociétés primitives se cachent au fond de l’Amazonie,  les statues nègres meurent dans leur secret, et Guy Debord n’échange rien avec l’ennemi. Qui veut se garder n’a rien à dire à qui le corrompt. Telle est la règle des matières pures, des états de la vérité, de la densité du cristal.»

couvDebordLes Gitans, ceux qu’en Camargue on appelle Catalans, n’étaient pas les ennemis de Debord. Alliés substantiels, ils pouvaient échanger autour d’une bouteille de vin noir, dans le quartier des caravanes où Debord habitait une maison très étroite, à l’Est de la Roquette, et tout près du dernier pont avant la mer. Bessompierre en donne l’adresse, il est allé y vérifier si sa mémoire n’avait pas trop dérivé.

C’est un livre de peintre et il arrive, parfois comme ici, qu’un livre écrit dans l’atelier prenne la forme de ces comètes inattendues qui ne cessent pas de brûler sous les yeux du lecteur. Comme ceux de Tapiès ou Gauguin, comme le livre de David Hockney, Savoirs secrets, dont parle Bessompierre aux dernières pages du sien.

« Après tout, c’était la poésie moderne, depuis cent ans, qui nous avait menés là. Nous étions quelques-uns à penser qu’il fallait exécuter son programme dans la réalité; et en tout cas ne rien faire d’autre.»(1) Mais le cœur enfoui profond du livre, c’est ce lien permanent qui relie le renversement de la société marchande à la poésie la plus intransigeante, à celle des femmes en particulier quand elles s’attèlent à l’arrachement du poème qui manquait.

L’éclat sans retour, c’est le nom que Bessompierre donne à cette idée qu’en partant de la plus haute poésie, on puisse d’un coup d’émeute définir un autre cap pour la vie en commun. A condition, bien sûr, d’en avoir terminé une fois pour toutes avec le monde des faux-semblants qui dévaste nos vies. « La seule issue, au cœur de cette auréole confuse de l’entendement moderne, est la poésie qui entreprend la nécessité de l’eau et de la nourriture, de toutes les nourritures, de la médecine, de l’éducation et du partage à l’échelle de toute la planète des fruits de l’activité et non du travail des peuples aliénés à l’économie marchande. »

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Bessompierre à l’atelier

La poésie la plus intense, c’est d’abord celle de Lautréamont, que Debord plaçait au-dessus de tout et que Breton avait exhumée pour s’en servir comme d’une proue, couverte d’images fondamentales, annonciatrices de la révolution surréaliste. Et dans le monde d’aujourd’hui, dit Bessompierre, c’est la poésie des femmes qui porte dorénavant l’incarnation d’une ultime poésie, seule nécessaire aux révolutions qu’il faudra faire étinceler.

« Les femmes, à présent, se sont introduites dans l’âme de la poésie pour un juste retour de sa puissance créatrice désincarnée et lui restituent un corps, un tempérament et des palpitations qui sont celles de leur propre corps, comme celles du « sauvage » qui habitent le corps sexué et le cri du paon. »

L’idée qu’il n’y aura pas de révolution sans une langue inventée à partir du poème n’est pas nouvelle. Elle appartient peut-être déjà à Sade, si l’on en croit Annie Le Brun, et elle résonne de tout ses hurlements dans les Cahiers de Rodez qu’Artaud écrivit à l’asile. Mais l’invention qui surgit dans ce livre, incandescente et vierge encore, c’est que cette langue du poème ne puisse surgir qu’entre des mains de femme. « Les retrouvailles de la terre avec l’homme sont dans la femme. »

« Les poésies de Blanca Varela, Isabelle Pinçon, Valérie Rouzeau, Marie Huot, Fabienne Courtade, Alejandra Pizarnik, Albane Gellé… sont subséquentes au bois de l’armoire, aux herbes du jardin, aux plumes des chapeaux, au sourire de l’ange, dans l’ordre du plus lointain au dernier venu. Elles sont portées par le vent qui est passé sur le bois d’avant l’armoire, sur les herbes des savanes et des steppes, jusqu’à celles du fond du jardin, sur les plumes du condor et de l’aigrette d’Egypte, et qui est venu de l’ange jusqu’à la cathédrale et a fait ensuite armoires, jardins, coiffes et oiseaux dans les lotissements et leurs petits enclos. »

Trois œuvres de Guy Debord : « Dépassement de l’art (Directive n° 1) », « Abolition du travail aliéné (Directive n° 4) », « Réalisation de la philosophie (Directive n° 2) © Elsa Comiot

Trois œuvres de Guy Debord : « Dépassement de l’art (Directive n° 1) », « Abolition du travail aliéné (Directive n° 4) », « Réalisation de la philosophie (Directive n° 2) © Elsa Comiot

Le portrait de l’ami Guy Debord se grave ainsi, de plus en plus précis dans l’encre noire des lettres du livre. « Il pratiquait le secret et la séparation des informations. » Ce sont les mots d’un homme qui sait a appris la valeur de l’amitié dans nos vies. « Il parlait volontiers, doucement, presque à voix basse, ne se laissant jamais couper la parole, mais accordait une grande place aux propos des autres et au silence. »

Le livre se termine par une lettre, et juste avant par un poème. La lettre n’est pas signée et le poème contient cinq remarques, qui sont autant de questionnements.

« Deuxième remarque :
Demandons-nous si l’amour projeté tantôt sous le soleil,
tantôt sous la lune,
dans l’un comme dans l’une, ne contiendrait-il pas
une part compensatoire
de l’amour évacué du corps social. »

C’est un poème qui élargit la possibilité humaine à l’étendue du monde vivant.
« L’homme qui reconnaît l’arbre comme son égal naturel,
son frère de vie, ayant les mêmes droits à l’existence,
est reconnu par l’arbre et cette reconnaissance
chasse toute vanité. »

Je relis plusieurs fois le poème, il porte ses propres lois, celles qui manquent à nos vies.

« L’homme qui pétrit l’argile a des devoirs envers celui qui la
jette, il doit lui en apprendre les secrets. »

A la suite du poème, la lettre apporte plusieurs fragments vécus pour reconstruire la mémoire de Debord. « Je me souviens de son regard aigu et concentré. Le regard d’un homme qui pense. »

Après la lettre viennent encore deux questions, les dernières dans ce livre.
« Que faire après ce passage de la subsistance au pillage de la substance ?
Rester en équilibre sur un pied ? »
Et à vrai dire, la réponse est impossible à oublier : « Au fond de la forêt, une lampe verte ne s’est jamais éteinte. Lampe dans mes rêves d’enfant qui tournait dans le noir comme un vieux coucou, avec d’autres lampes rouges, ou cet arbre dans la nuit qui me tendait, au bout d’une branche, un panier de cerises.
C’est la seule vérité qui me maintient.
Le monde peut tomber mais pas le panier. »

____________________
(1) Guy Debord, Panégyrique, tome premier, Gallimard, 1993.
____________________
Bessompierre, L’Amitié de Guy Debord, rapide comme une charge de cavalerie légère, Les Fondeurs de briques, 2010.

 

Le petit peuple des poèmes de Marie Huot

« S’il vous plaît encore un peu encore un peu de vivre. »
Marie Huot,
Récits librement inspirés de ma vie d’oiseau

Comment fait-elle, Marie Huot, pour rassembler ses poèmes ?

Je ne connais pas la vie de celle qui écrit qu’elle dépèce sa colère animale à deux mains. Je lis ses poèmes, ça suffit à m’abreuver, mais j’imagine une créature difficile à raconter, une vie qui se heurte et se protège pour en finir avec les heurts. Comment imaginer sinon celle qui vient raconter ses légendes à l’intérieur de recueils s’appelant « Absenta », « Récits librement inspirés de ma vie d’oiseau », « Mon enfant de sept lieues », « Qu’est-ce qu’il y a dans l’eau ? Dis, qu’est-ce qu’il y a dans l’eau ? Le Feu ? » ou « Dort en lièvre ». Je me demande comment elle fait, Marie Huot, pour inventer pareilles légendes, de celles qu’aucun peuple n’avait tenté d’imaginer depuis la nuit des temps ?

Parce qu’avant tout, ses légendes sont des épopées d’une incroyable modestie. Des petits contes magdaléniens issus d’un monde où l’humain peignait des hommes blessés sur les parois des grottes-temples, des cerfs mégacéros dans les sanctuaires sans lumière des cavernes.

« A présent la nuit entière est close sur nous, écrit-elle dans Douceur du cerf.
Elle a bu l’une après l’autre
toutes nos tentatives de monde ancien et de nouveau monde. »

L'homme à tête d'oiseau, Lascaux, puits

L’homme à tête d’oiseau, Lascaux, puits

J’ai envie de recopier ici une légende de Marie Huot, pour partager ne serait-ce que l’esquisse d’une intuition qui m’est venue en la lisant. L’idée qu’il s’agirait de légendes primitives. Celle-ci occupe la moitié d’un poème, à la page 37 de Qu’est-ce qu’il y a dans l’eau ? Dis, qu’est-ce qu’il y a dans l’eau ? Le feu ? Ici, j’avoue, le titre est aussi long que la légende est dense, ramassée sur elle-même comme un verset du Coran. Presque un miracle on dirait en lisant, un peu estomaqué devant pareille apparition, venue peut-être d’une religion qui n’a pas encore eu la chance d’exister dans le coeur des croyants. La toute dernière légende du recueil :

« C’était la grande nuit immobile
qu’elle voulait garder entière
liquide sous sa langue
puis l’avala et dit
je suis en train de devenir
la femme la plus silencieuse du monde »

La femme la plus silencieuse du monde n’existe pas dans les contes persans, ni dans les contes aztèques ou tchétchènes, je viens de vérifier. Aucun conteur Inuit n’a jamais mentionné pareille créature, ni même Alberte Forestier, qui a pourtant en tête toutes les légendes qu’on raconte du Quercy au Larzac. Je ne savais plus où chercher.

Il faut savoir qu’à l’intérieur des poèmes de Marie Huot, les êtres vivants sont parfois des poissons, d’autres fois un homme sans nom qui parle de la guerre, ou encore un grand cerf qui entrera dans le cercle avec un bateau en équilibre entre ses bois, parfois un autre homme qui reviendra peut-être cette nuit, ou un poète appelé Serge Pey. Il y a aussi le dompteur d’ours, la fille de ceux qui chuchotent dans le noir, une truite bleue jaillie de sa bouche, la cantabile, la quémandeuse ou celui qui soulève la mer d’une seule main. Avec beaucoup d’autres, ils forment un peuple de créatures rudimentaires mais fulgurantes, aussi légendaires qu’un Petit Poucet ou que la Llorona. Un petit peuple vagabond qui m’accompagne pour affronter les vents de février, en éloignant le spectre des si vieilles solitudes qu’on traIMG_9820verse en hiver.

Il y a aussi beaucoup de vraies questions dans les poèmes de Marie Huot. Des questions auxquelles personne ne songe à répondre, preuve que ce monde ne fera pas illusion très longtemps, qu’on peut jeter nos certitudes aux orties et balancer nos rengaines à la casse. Des questions qui manifestent aussi nos ignorances.

« Qui se souvient qu’un jour les maisons éventrées ont abrité des nids ? », a demandé Marie Huot.

Personne n’a voulu lui répondre.
« Qui connaît encore le cimetière des enfants perdus ? »
Là non plus, personne n’a pris la peine d’apporter une réponse.
« Qui se souvient qu’un jour les hommes éventrés connurent l’amour ? »

Sérieusement, je voudrais qu’un jour quelqu’un ait le courage de répondre à la femme qui écrit ces légendes minuscules. Sinon pourquoi toutes ces questions ? Si le silence vient nous coudre les lèvres dès qu’on a pu refermer le recueil, ce n’était pas la peine de questionner.

Le silence est une langue morte, comme le latin que plus personne ne parle dans les rues de l’empire disparu. Mais il arrive qu’une langue morte ressuscite, et les questions de Marie Huot sont déterminantes pour l’avenir en commun des enfants qui vont naître. Alors je cherche un téméraire pour apporter ne serait-ce qu’une ébauche de réponse. On appelle ça l’avenir de l’humain sur des terres saccagées. Quelqu’un d’assez courageux, prêt à faire confiance à son instinct, avec un peu de temps pour mener les recherches nécessaires. Un homme sans nom, qui aura la patience de déchiffrer les oracles et les mauvaises nouvelles dans les journaux.

N’oublions pas non plus Mandelstam. Ses questions minutieuses emmerdaient l’appareil politique, si bien qu’on a envoyé crever ce pauvre type à l’autre bout de la Russie. Le résultat ne s’est pas fait attendre. Des millions de Russes sont morts dans le pays avant qu’ils n’aient trouvé les mots et le courage de poser la moindre question. Une hécatombe de l’Ukraine à l’Oural, et les historiens de Mémorial comptent encore les cadavres.

En page 30 des Récits librement inspirés de ma vie d’oiseau, la poète des légendes minuscules a écrit :  « Elle dit encore « Viendra un jour où, seulement nous, nous souviendrons du siècle loup garou de Mandelstam ». C’est pourquoi je me permets d’insister : il serait plus prudent de répondre aux questions que Marie Huot pose aux humains d’aujourd’hui. Elle a fait preuve de patience, de gentillesse mais elle attend que quelqu’un maintenant lui réponde.

De plus en plus, je crois que la femme d’où naissent toutes ces questions est une instinctive aux aguets, attendant la promesse d’une réponse. Elle ne différencie pas la meute des animaux qui s’échappent du troupeau mal foutu des créatures humaines, singes savants fabriquant les catastrophes collectives. Tous ensemble, ils font partie du petit peuple de ses poèmes, de son histoire. Une population légendaire, à moitié mammifère, habitant des villes ouvragées à proximité des forêts. Dans un poème de Dort en lièvre, l’instinctive questionneuse a noté :

« Je dépèce ma colère animale à deux mains
Du museau aux talons
Je garde dans les poches de mes robes à fleurs
Les griffes et les dents
Intactes et blanches »

Joseph Beuys, « Hirschkuh », auqarele, 1979.

Joseph Beuys, « Hirschkuh », auqarele, 1979.

Et plus loin, dans le même recueil :

« L’homme qui marche
Dans la rue l’été
Veille en lui l’animal
Ses muscles glissent sous la peau
Il cherche un puits
A l’angle des rues parfois
Furtivement
Il lèche sa sueur d’un grand coup de langue »

Qui veut répondre, maintenant, aux questions primordiales des poèmes de Marie Huot?

Il serait temps qu’en France, en Europe et de plus loin encore, on commence à trouver le courage de répondre aux poètes.

T.
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Récits librement inspirés de ma vie d’oiseau, Le Temps qu’il fait, Cognac, 2009.
Dort en lièvre, Le bruit des autres, 2011
Lucioles, Marie Huot, espace pour l’art, Arles, mai 2011
Douceur du cerf, Editions Al Manar, 2013