TOMAS TRANSTRÖMER AU PIANO

T.Transtromer

TomasTranströmer, chez lui

À Marie Geneviève Alquier

Brodsky avait une grande admiration pour Tomas Tranströmer, qu’il avait rencontré dans les années 70, peu après avoir été expulsé d’URSS. Outre une profonde connivence baltique, les deux poètes partageaient un même sens de l’autonomie musicale de la langue et des vertus sémantiques propres aux rythmes et aux sonorités. Ce poème a été écrit après que Tomas Tranströmer, grand pianiste, eut été victime d’une attaque cérébrale qui ne lui laissait, pour jouer, que la main gauche.

TOMAS TRANSTRÖMER AU PIANO

Ville sur les champs, comme née de l’humus.

Souverain martelé par le tampon de la poste locale.
À midi une cloche. De l’école du lieu
des collégiens s’échappent en désordre, comme des comprimés
contre un avenir qui bafouille. Élèves de Linné,
des automobiles rouillent sous les ormes en verdissant,
et la feuillée, doucement elle aussi, encore que d’une autre matière,
cherche un moyen de prendre son envol.
Pas une âme. La place, insensiblement,
grandit à chaque pas pour accueillir un monument
à celui qui réside ici de longue date.

Et la main, plaquée sur le piano,
peu à peu se déprend du corps,
comme si elle avait fini par maîtriser
une état supérieur, plus détaché
de ce qu’ont agglutiné dans le cerveau
les cellules; et les doigts, comme craignant
de laisser s’échapper une richesse fugitive,
fiévreusement parcourent l’antre,
rebouchant d’enchantements les brèches.

Västeras, 1993.
Traduit du russe par Véronique Schiltz.
Po&sie 137-138, 1er trimestre 2012.

Tomas Tranströmer:影子常比肉身更為真實/

Tomas Tranströmer:影子常比肉身更為真實/