Les mots d’Akhmatova qu’apporte Sophie Benech

Анна Ахматова - Anna Akhmatova

Анна Ахматова – Anna Akhmatova

Les mots de Sophie Benech, lundi 5 mars 2018, sur son mur. Rien d’autre.
Pas besoin.

Le 5 mars 1953, mourait Staline. C’est aussi un 5 mars, mais en 1966, qu’est morte Anna Akhmatova.
Elle lui avait survécu 13 ans. Elle avait eu cette chance.
Et aujourd’hui, c’est à elle que je préfère penser. Certains laissent derrière eux des cadavres et la mort, d’autres des poèmes et la beauté.

Ржавеет золото и истлевает сталь,
Крошится мрамор — к смерти все готово.
Всего прочнее на земле печаль
И долговечней — царственное слово.

L’or se couvre de rouille, l’acier tombe en poussière,
Et le marbre s’effrite. Tout est prêt pour la mort.
Ce qui résiste le mieux sur terre, c’est la tristesse,
Et ce qui restera, c’est la Parole souveraine.

Анна Ахматова - Anna Akhmatova

Анна Ахматова – Anna Akhmatova

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( ★ Vraiment rien d’autre.
Pas besoin.)
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Entre autres livres, Sophie Benech a traduit Requiem,  d’Anna Akhmatova, aux éditions Interférences :
En Russie, à la fin des années trente, parmi les millions d’innocents arrêtés qui disparaissent dans les cachots et dans les camps, il y a le fils d’Anna Akhmatova, un des grands poètes russes du siècle. Elle compose alors des poèmes qu’elle n’ose même pas confier au papier : des amis sûrs les apprennent par coeur et, pendant des années, se les récitent régulièrement pour ne pas les oublier. En évoquant sa tragédie personnelle, Akhmatova parle au nom de toutes les victimes, et aussi de toutes les femmes qui, comme elle, ont fait la queue pendant des semaines et des mois devant les prisons. Ses vers «formés des pauvres mots recueillis sur leurs lèvres», comptent parmi les plus poignants de la littérature russe. Les dizaines de millions de voix étouffées et brisées qui, grâce à elle, traversent l’espace et le temps pour parvenir jusqu’à nous, résonneront encore longtemps dans la mémoire de la Russie.

 

Nâzim Hikmet, une autobiographie

Nazim Hikmet en exil

Nâzim Hikmet en exil

Autobiographie, c’est un poème que Nâzim Hikmet avait écrit le 11 septembre 1961, à Berlin-Est, dévoré de nostalgie pour la Turquie dont il s’était exilé dix ans plus tôt. Autobiographie a été écrit deux ans à peine avant sa mort, à Moscou, puis adapté par Charles Dobzynski et Nâzim Hikmet, qui parlait français, pour l’Anthologie poétique de Hikmet qu’avait finalement éditée Temps Actuels, en 1982.

Avant son exil en URSS, Nâzim Hikmet avait passé quinze ans de sa vie à l’ombre des prisons turques, où il avait mené deux grèves de la faim. Tristan Tzara : «Les plus belles années de sa vie, Nâzim les a passées en prison, où il n’a cessé d’écrire des poèmes.» Finalement déchu de la nationalité turque, il était devenu citoyen polonais et avait vécu ses dernières années à Moscou.

AUTOBIOGRAPHIE

Je suis né en 1902
Je ne suis jamais revenu dans ma ville natale
Je n’aime pas les retours.
À l’âge de trois ans à Alep, je fis profession de petit-fils de pacha
à dix-neuf ans, d’étudiant à l’université communiste de Moscou
à quarante-neuf ans à Moscou, d’invité du Comité central,
et depuis ma quatorzième année, j’exerce le métier de poète.

Il y a des gens qui connaissent les diverses variétés de poissons moi celles des séparations.
Il y a des gens qui peuvent citer par cœur le nom des étoiles, moi ceux des nostalgies.

J’ai été locataire et des prisons et des grands hôtels,
J’ai connu la faim et aussi la grève de la faim et il n’est pas de mets dont j’ignore le goût.
Quand j’ai atteint trente ans on a voulu me pendre,
à ma quarante huitième année on a voulu me donner le Prix mondial de la Paix
et on me l’a donné.
Au cours de ma trente-sixième année, j’ai parcouru en six mois quatre mètres carrés de béton.
Dans ma cinquante-neuvième année j’ai volé de Prague à La Havane en dix-huit heures.
Je n’ai pas vu Lénine, mais j’ai monté la garde près de son catafalque en 1924.
En 1961 le mausolée que je visite, ce sont ses livres.
On s’est efforcé de me détacher de mon Parti
ça n’a pas marché
Je n’ai pas été écrasé sous les idoles qui tombent.
En 1951 sur une mer, en compagnie d’un camarade, j’ai marché vers la mort.
En 1952, le cœur fêlé, j’ai attendu la mort quatre mois allongé sur le dos.

J’ai été fou de jalousie des femmes que j’ai aimées.
Je n’ai même pas envié Charlot pour un iota.
J’ai trompé mes femmes
Mais je n’ai jamais médit derrière le dos de mes amis.

J’ai bu sans devenir ivrogne,
Par bonheur, j’ai toujours gagné mon pain à la sueur de mon front.
Si j’ai menti c’est qu’il m’est arrivé d’avoir honte pour autrui,
J’ai menti pour ne pas peiner un autre,
Mais j’ai aussi menti sans raison.

J’ai pris le train, l’avion, l’automobile,
la plupart des gens ne peuvent les prendre.
Je suis allé à l’opéra
la plupart des gens ne peuvent y aller et en ignorent même le nom,
Mais là où vont la plupart des gens, je n’y suis pas allé depuis 1921 :
à la Mosquée, à l’église, à la synagogue, au temple, chez le sorcier,
mais j’ai lu quelquefois dans le marc de café.

On m’imprime dans trente ou quarante langues
mais en Turquie je suis interdit dans ma propre langue.

Je n’ai pas eu de cancer jusqu’à présent,
On n’est pas obligé de l’avoir
je ne serai pas Premier ministre, etc.
et je n’ai aucun penchant pour ce genre d’occupation.

Je n’ai pas fait la guerre,
Je ne suis pas descendu la nuit dans les abris,
Je n’étais pas sur les routes d’exode, sous les avions volant en rase-mottes,
mais à l’approche de la soixantaine je suis tombé amoureux.
En bref, camarade,
aujourd’hui à Berlin, crevant de nostalgie comme un chien,
Je ne puis dire que j’ai vécu comme un homme
mais le temps qu’il me reste à vivre,
et ce qui pourra m’arriver
qui le sait ?

Nâzim Hikmet,
écrit le 11 septembre 1961 à Berlin-Est.

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Peretz Markish dans les poubelles de l’Europe

 

À Gaëlle Fernandez Bravo

Peretz Markish street, Pollonye, Ukraine

Rue Peretz Markish à Pollonoye, en Ukraine

Quelqu’un avait jeté l’anthologie de la poésie yiddish à la poubelle, à Sète. Je trouve ça nul. Qu’un abruti puisse condamner d’un seul geste «Le Miroir d’un peuple» – c’est l’autre titre que l’éditeur avait donné à cette anthologie de plus de 600 pages – à la poubelle et à la destruction par le feu, c’est monstrueux et banal à la fois. Mais quand même j’avais eu de la chance. J’avais trouvé le livre alors qu’il faisait nuit, une nuit sans lune et sans la moindre étoile. Je l’avais emporté avec moi malgré les salissures, et oublié sur ma table, dans la maison abandonnée. Plus tard, j’avais nettoyé la couverture du livre avec un peu d’eau tiède, puis je l’avais rangé dans une caisse à vin qui me sert d’étagère, juste à côté de ces poèmes qu’Uri Orlev avait écrits dans son enfance, enfermé derrière les barbelés de Bergen-Belsen. Un livre un peu sacré dans ma bibliothèque, et pour plusieurs raisons que je ne sais pas toutes expliquer. L’une des raisons, la plus ancienne, c’est que les poèmes aient été traduits par Sabine Huynh, qui est poète et vit sa vie de mère et d’écrivain à Tel Aviv, pendant qu’Uri Orlev écrit des livres pour les enfants à Jerusalem.

Peretz Markish par Marc Chagall

Portrait de Peretz Markish par Marc Chagall, 1923

J’ai pensé à cet exemplaire d’Anne Frank que Tibishane m’avait ramené d’une poubelle d’Arles. Ça m’avait mis en colère qu’on puisse jeter ce livre-là, précisément ce livre-là qu’avait écrit une enfant juive avant d’être arrachée à son enfance. Ce journal a toujours eu quelque chose de sacré à mes yeux. Le balancer aux ordures était un geste sacrilège et Tibishane, en l’extirpant des sacs de déchets, avait endossé le rôle d’un sauveur imprévu. Et Tibishane est d’abord ferrailleur : il fouille le soir dans les poubelles pour y trouver de l’or. Et s’il n’y a pas d’or au moins un peu de cuivre. Et s’il n’y a pas de cuivre au moins des livres qu’il me ramène comme un cadeau de tous les soirs.

Peretz Markish

Peretz Markish

Dans les poubelles des villes du sud, il y a des poèmes écrits par des Juifs, des romans écrits par des Russes encore en vie, des Antillais en exil ou des Arabes en colère, des autobiographies venues d’Inde et d’Afrique ou des chroniques écrites à Istanbul, le monde est devenu littérature jetée à la poubelle et la littérature coule dans mes veines. L’immense bibliothèque des répudiés du monde entier se trouve dans ces tas d’épluchures et d’emballages déchirés que les éboueurs emportent dans leurs camions jusqu’aux incinérateurs de déchets.

Peretz Markish lisant son appel, en 1941, au sein du Comité juif antifasciste

Peretz Markish lisant son appel, en 1941, au sein du Comité juif antifasciste

Hier matin, j’ai décidé d’ouvrir l’Anthologie de la poésie yiddish. Et de commencer à lire des poèmes, ceux de Peretz Markish que je ne connaissais pas. Parce qu’il y a des cigognes dans deux de ses poèmes, et j’ai pris ça pour un signal, une sorte de seuil par où j’allais pouvoir entrer dans les poèmes d’un inconnu.

Premier poème, un fragment de Chutes de neige :

Tempête aux milliers d’ailes
Agrippe en tes griffes mon ventre
— À l’altitude des cigognes
Dans l’éblouissement s’embrase ma tour blanche —
Ni l’argile, ni la brique,
Et ni les mains, ni les chaînes
— De blanches filles écumantes,
Des plumes extirpées des ventres
Et vers les bas s’agenouillent les hauts
— Je suis de nouveau
Je suis de nouveau !…
Tempête aux milliers d’haleines
Sur ma gorge un entrelacs blanc
— Tourbillonnez blancs incendies
Plus vite, vents, toujours plus vite
Cils de l’orage en rage, émiettez-moi,
Vent, allume les lunes blanches
— Versez par les bouches, versez par les outres,
Répandez par-devant, répandez par-derrière
Blanc soufflet et blanc forgeron,
Je suis de nouveau,
Je suis de nouveau !…

Peretz Markish

Peretz Markish

Choisis et traduits par Charles Dobzynski, qui est poète lui aussi, j’ai l’impression que chaque poème de Markish a gardé une grande part de sa puissance en français. C’est la magie des grands passeurs. Dans l’anthologie, il y a une vingtaine de poèmes de Markish, juste assez pour commencer à fasciner. Par exemple Les Amants du ghetto, qui commence par deux vers en coup de poing :

Frénésie pour le sang et le vin. La nuit tombe
Soudain sur le ghetto : C’est la nuit du bourreau —

Esther Markish, l'épouse de Peretz

Esther Markish, l’épouse de Peretz

Chaque poème a ses flammèches à l’intérieur des mots, petite lumière à partager. Et puis il y a des incendies, ils habitent eux aussi dans sa langue. Ne serait-ce que sa devise, que j’ai trouvée sur le site d’Esprits nomades.  le site de Gil Pressnitzer : «Par des sentiers ardus jusqu’aux étoiles.» Comment ne pas faire le lien avec la langue stellaire de Khlebnikov, celle qu’il cherchait dans les méandres de la Volga et jusqu’au Kazakhstan. Ils sont nés à dix ans d’intervalle. Khlebnikov en 1885 dans la steppe, pas très loin d’Astrakhan. Markish en 1895 à Pollonoye, une petite ville d’Ukraine où aujourd’hui, on peut trouver une rue Peretz Markish. Ils ont pu se connaître tous les deux. Ils étaient à Moscou à peu près aux mêmes dates. J’ai cherché dans les photos, si je tombais sur leurs visages côte à côte. Rien trouvé. Je chercherai encore.

Peretz Markish lors de l'enterrement de son ami, le comédien Solomon Mikhoels, en janvier 1948

Peretz Markish lors de l’enterrement de son ami, le comédien Solomon Mikhoels, en janvier 1948

En 1952, Markish a été tué d’une balle dans la nuque dans les caves de la Loubianka. C’est le portail de ce haut-lieu de la terreur que Piotr Pavlenski avait incendié, dans la nuit du dimanche 8  novembre 2015. Markish avait croupi trois années en prison, avant d’être condamné à mort et aujourd’hui, c’est Pavlenski qui est enfermé dans une cellule de Fleury-Mérogis, pour avoir mis le feu à un bâtiment de la Banque de France. Comme tous les poètes yiddish du Comité juif antifasciste, Markish était accusé de nationalisme juif dans un pays malade de la paranoïa du Kremlin. «Le groupe yiddish au sein de l’Union des écrivains était de proportion modeste, écrit Myriam Anissimov dans sa biographie de Vassili Grossman : quarante-cinq écrivains à Moscou, vingt-six à Kiev et six à Minsk. Cinquante-deux d’entre eux allaient payer de leur vie le fait d’être juifs, d’écrire dans une langue juive et d’avoir été membres du Comité juif antifasciste.»

Mais à mesure que je lis les poèmes de Markish, je sais que leur beauté aura plus d’importance à l’avenir que la pauvre folie de Staline. Sinon pourquoi est-ce qu’on écrit des poèmes ?

Je recopie encore un fragment de l’anthologie, pris à Tombée de la nuit.

Une cigogne de bois, le bec longiligne
Se tient, tube aspirant, au bord du puits du soir,
Sur un long pied décharné
Picorant, d’un chant craquetant
La lune toute nue, sur un plateau bleu…
Écorchés tout entiers les cieux,
Tailladés et troués
Par la douleur au loin de l’aboiement des chiens
Et par le pas des mots martèlement ténu
Mais les rues se divisent — leur tension se brise en silence
Et les maisons — par-dessus les toits aux yeux de nuées
Jouent timides, plus bas, plus bas.

Regard de Peretz Markish

Regard de Peretz Markish

Et enlisant Gil Pressnitzer, j’apprends que Markish a été l’ami de Chagall, et ça me fait plaisir d’imaginer ces deux-là discutant, à Paris, pendant que Chagall dessinait le très beau visage de Markish à trente ans. Les poèmes de Peretz ne forment pas encore ce continent d’Eurasie qu’ils deviendront plus tard, avec ses fleuves et ses mers intérieures, mais Markish écrit déjà beaucoup, des poèmes avant tout mais aussi un scénario, des romans et des articles. Un seul roman a été traduit en français, toujours par Dobzynski, mais il est aujourd’hui épuisé. Je vais continuer de chercher ses poèmes, les recopier à l’intérieur d’Un cahier rouge.  Je crois qu’il y a des traductions en anglais, des textes aussi en russe, mais la plupart des grands poèmes des années trente ont été écrits en yiddish.

Il ne faut pas laisser Markish dans l’ombre que notre oubli dessine au fil des jours. Et empêcher qu’on puisse jeter  ses poèmes à la poubelle. Comme un autodafé en douce. Qu’on fasse au moins une loi, en Europe, pour interdire que les poèmes yiddish des poètes assassinés par Staline puissent finir dans un incinérateur de déchets.

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Anthologie de la poésie yiddish, Le Miroir d’un peuple. Présentation, choix et traduction de Charles Dobzynski, Poésie Gallimard, 2000.

Pour manifester un soutien solidaire aux écrivains en Turquie

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Can Dündar

Dans Le Monde daté d’aujourd’hui, samedi 15 avril 2017, Can Dündar écrit : « Les artistes et créateurs de Turquie sont soumis à une lourde oppression. Leurs statues sont détruites, leurs théâtres agressés, leurs films censurés, n’y a-t-il rien d’autre que les artistes et créateurs français ne puissent faire pour leur manifester un soutien solidaire ? » L’appel lancé lundi pour s’opposer à l’emprisonnement de 28 écrivains en Turquie est une première réponse. Elle continue l’appel qu’Aslı Erdoğan lançait depuis la prison des femmes d’Istanbul, en décembre 2016.

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Oya Baydar

Dans la même page du Monde, Oya Baydar répondait elle aussi à sentiment de déréliction qu’éprouvent les journalistes, les universitaires et les écrivains de Turquie. Elle est romancière et sociologue, a connu l’exil pendant onze ans, en Allemagne. Rentrée en Turquie, elle se retrouve à nouveau accusée pour avoir soutenu une habitante de Diyarbakir qui réclamait la paix. Elle écrit : « Depuis l’instauration de l’état d’urgence, nous vivons dans une atmosphère de peur, d’inquiétude et de délire, qui enveloppe non seulement la classe politique mais aussi toute la population. Les espoirs sont déçus. Le rêve d’un avenir meilleur a échoué – du moins pour le moment. Le peuple est divisé en camps ennemis. Le risque de confrontation la haine entre plusieurs segments de la société – que les porte-parole de l’AKP et Erdogan personnellement attisent – menacent le pays.»

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Entrer une légendeBoris Pasternak au 1er Congrès de l’Union des écrivains soviétiques, à Moscou en 1934

Il est grand temps, peut-être,  de refonder une internationale des écrivains. Et si je parle de refondation, c’est parce que cette internationale a existé à trois reprises. En août 1934, à Moscou, la salle des syndicats réunissait André Malraux et Klaus Mann, Rafael Alberti et Isaac Babel, Boris Pasternak et Ilya Ehrenburg. C’est le premier congrès de l’Union des écrivains soviétiques, auquel participèrent quarante écrivains étrangers, dont quatre français : André Malraux venu avec Clara, Louis Aragon venu avec Elsa, Jean-Richard Bloch et Paul Nizan. Premier Français à intervenir, Bloch explique que la vie étant «à la fois déséquilibre permanent et recherche d’équilibre», les artistes sont «les guetteurs chargés de détecter ces lieux d’élection du déséquilibre», et non des «inspecteurs des travaux achevés».

L’année suivante, un congrès international des écrivains s’est tenu à Paris, du 21 au 25 juin, organisé par l’Association des Écrivains et Artistes Révolutionnaires. Son importance a été marquante, puisque le congrès a réuni plus de 230 participants provenant de 38 pays différents. Cette fois participent des auteurs plus inattendus  comme André Breton, Aldous Huxley ou Bertolt Brecht. Boris Pasternak, Paul Nizan et Louis Aragon récidivent, mais viennent aussi Robert Musil, H. G. Wells ou Jean Giono, Max Brod, Roger Martin du Gard ou Louis Guillou. Beaucoup d’interventions mettent en avant la lutte contre le nazisme et les différents fascismes qui menacent en Europe. Beaucoup d’auteurs en appellent à la libération de Victor Serge, alors emprisonné au Kazakhstan.

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Le numéro 1 d’Autodafé, qui rassemblait des textes de Vila-Matas, Mehmed Uzun, Hélène Cixous et Russel Banks, entre autres.

La troisième internationale a pris le nom de Parlement International des Écrivains, une organisation de défense des écrivains fondée en novembre 1993, en réponse à l’assassinat d’écrivains algériens.  Son premier bureau exécutif rassemble Adonis, Breyten Breytenbach, Jacques Derrida, Édouard Glissant, Salman Rushdie, Christian Salmon et Pierre Bourdieu, et va se donner pour première mission de mettre sur pied un réseau de villes-refuges tout en engageant des enquêtes et des recherches sur les nouvelles formes de censure. Malheureusement, le Parlement sera dissous dès 2003 et le Réseau international des villes refuges deux ans après. La revue Autodafé, qui rassemblait les textes des écrivains-réfugiés, n’a eu le temps de publier que trois numéros en trois ans, de 2000 à 2003.

Aujourd’hui ces structures manquent. Seules capables de faire écho aux écrivains persécutés, de les accueillir pour qu’ils puissent continuer d’écrire à l’abri des dangers, elles n’ont pas survécu au désintérêt des quelques États qui s’étaient engagés à en financer le fonctionnement.

Alors aujourd’hui, que faisons nous ? Les écrivains demeurent ces voix isolées, qui tentent de raconter des réalités trop complexes pour être résumées, des histoires humaines qui demandent du temps et une écoute devenue impensable. Des voix qui demeurent en danger.

Annie Ernaux, Littérature et politique

C’est un texte qu’Annie Ernaux a écrit durant l’été 1989, LITTÉRATURE ET POLITIQUE. Il a d’abord été publié dans Nouvelles nouvelles n°15, avant d’être intégré dans le Quarto Gallimard, Écrire la vie, paru en 2011. Un texte important, écrit après la parution d’Une femme, alors qu’elle travaillait à Passion simple et Journal du dehors. Annie Ernaux y précisait, aussi clairement que possible, ses convictions sur la façon dont la littérature peut « engager » son auteur.  

Plus de vingt ans après, c’est encore Annie Ernaux qui monte au créneau face à Richard Millet et son hagiographie d’Anders Breivik , en publiant « Le pamphlet fasciste de Richard Millet déshonore la littérature » dans Le Monde, en septembre 2012. Son texte est sans appel, aussitôt contresigné par des écrivains aussi divers qu’Eric Pessan et Arno Bertina, Geneviève Brisac, Valérie Zenatti ou Boualem Sansal, et même par des poètes comme Bernard Noël ou Franck Venaille.

A l’inverse, c’est un écrivain aussi intégré à l’industrie du spectacle que Frédéric Beigbeder qui s’en prend à Annie Ernaux, jalousant une reconnaissance et une stature d’écrivain officiel qu’elle n’a pourtant jamais cherché à endosser : « Seul Maxime Gorki, accuse-t-il, a connu une gloire comparable, dans l’URSS des années 30. Il est permis de se méfier d’une telle sanctification collective. » Seule, Annie Ernaux suit patiemment un chemin d’écriture qui l’oblige au courage. Dans Mémoire de fille, une demi-phrase suffit à rabrouer l’histrion des plateaux­ télévisés  : « Peut-être aussi mettre en jeu la figure d’écrivain qu’on me renvoie, la ravager, m’acharner à dénoncer une imposture…». J’avais aussi noté une de ses réponses, dans un entretien paru en 2011. Rien qu’une phrase en passant, mais revenant à la position de Jean Genet qui écrivait dans la langue de l’ennemi :  « C’est comme si écrire devait être quelque chose de dangereux, qui suppose qu’on me réclame des comptes. »

LITTÉRATURE ET POLITIQUE  

640_ernaux-gallimardL’une des idées les plus répandues en ces années quatre-vingt – et rien n’annonce son extinction, tant elle a  force d’évidence pour la majorité des écrivains et du public – est celle-ci : la littérature n’a rien à voir avec la politique. Elle doit s’en préserver comme de la peste pour mériter d’être de la « vraie littérature ». Elle n’a pas à renvoyer à un sens politique, non plus que social, au réel en général, seulement à l’imagination de son auteur (qui – c’est devenu un cliché – n’écrit que pour lui), un imaginaire curieusement vide de représentations politico-sociales. Ce qui a été longtemps un sujet de débat, le rôle de l’écrivain dans la société, est devenu impensable, voire incongru. La frontière entre la politique et la littérature est plus solide qu’elle l’a jamais été dans les siècles précédents. Le livre que Claude Simon a écrit après son voyage en URSS, L’Invitation, et la plupart des commentaires qu’il a suscités, sont assez significatifs des relations de la littérature au politique. Voici un texte qui évoque visiblement (encore faut-il au lecteur certaines informations «extérieures» pour se repérer, comprendre de quel pays il s’agit) l’Union soviétique et Gorbatchev, mais en des termes tellement allusifs, une vision si «artiste» que le seul sens politique qu’on puisse en tirer, est justement que la politique est dérision, farce cruelle, ne concernant pas le narrateur. Les critiques ont vu là une manifestation de l’univers et du style de Claude Simon : le déni de rôle politique, de participation du livre à une interrogation sur la vie des gens en URSS, est égal des deux côtés, celui de l’écrivain et celui de ceux qui rendent compte de l’œuvre. Tout se passe – il y a certes de bonnes raisons historiques à cela – comme si on ne pouvait concevoir la relation de l’écriture à la politique que sous la forme d’une subordination : « être au service d’une cause ou d’un parti ». L’esthétisme, avec le livre ne débouchant sur rien de réel, apparaît alors comme une valeur éthique : il serait la liberté, l’indépendance.

Rien n’est moins sûr. L’écriture, quoi qu’on fasse, « engage », véhiculant, de manière très complexe, au travers de la fiction, une vision consentant plutôt à l’ordre social ou au contraire le dénonçant. Si l’écrivain et ses lecteurs n’en ont pas conscience, la postérité ne s’y trompe pas. Il n’y a pas d’apolitisme au regard de l’histoire littéraire. Roland Barthes a eu un jour cette formule sur l’écriture : « c’est le choix de l’aire sociale au sein de laquelle l’écrivain décide de situer la Nature de son langage ». Elle est sans doute plus juste que toutes les affirmations sur l’innocence de l’art et de l’artiste.

La conception d’une littérature miroir d’elle-même, s’écartant des phénomènes historiques et sociaux qui constituent « le politique », ou les déréalisant, si bien qu’ils ne peuvent plus toucher ou déranger, je ne la comprends pas, elle m’est presque douloureuse. Sans doute parce que, à l’adolescence, si la littérature a contribué à me séparer de mon milieu social d’origine, où on ne lisait pas, elle a été aussi prise de conscience, ouverture sur des problèmes insoupçonnés. C’était Les Raisins de la colère, La Peste, La Condition humaine, bien d’autres  livres encore. Des choses difficiles à vivre, sans nom, pas seulement dans le domaine social, devenaient moins lourdes d’être décrites et nommées. La littérature me changeait. Quand j’ai commencé de vouloir écrire, à vingt ans, j’espérais, certes, comme on dit « faire œuvre d’art » (comment aurais-je pu penser autrement quand j’étais nourrie de ce dogme à l’université ?), mais ce n’est pas cela que j’ai noté spontanément, naïvement – c’est à dire naturellement – sur une page de cahier. C’est « J’écrirai pour venger ma race » (la substitution de «race» à «classe» n’étant pas un hasard, une étourderie). Ce lien entre l’exercice de l’écriture et l’injustice du monde, je n’ai jamais cessé de le ressentir et je crois que la littérature peut contribuer à modifier la société, comme l’action politique, bien que différemment. Elle ne peut arrêter une guerre, donner du travail aux chômeurs, faire que les enfants de La Courneuve aient un avenir aussi ouvert que ceux de Neuilly, elle n’a jamais d’efficacité immédiate. Elle peut, sur le long terme, imprégnait l’imaginaire du lecteur, rendre celui-ci sensible à des réalités qu’il ignorait, ou l’amener à voir autrement ce qu’il considérait toujours sous le même angle. Lui permettre de dire (et d’abord de se dire) ce qu’il n’avait jamais dit. Elle est révolution lente et silencieuse dans un premier temps, celui de la lecture, secrète : qui verrait, du dehors qu’on est «habité» par un livre qu’on vient de lire ? Parfois, elle devient révolution effectivement réalisée, mais ne se confondant pas avec elle, la dépassant : « L’homme est né libre, et partout il vit dans les fers », la phrase de Rousseau continue de brûler, pour un certain nombre. Phrase dont l’extrême beauté est inséparable du sens. Qui n’apparaît pas comme de la littérature et qui en est, toutefois, dans sa visée la plus haute : mettre toutes les ressources de l’art dans le désir de dire et transformer le monde.

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Elena Vladimirova, le grand poème de la Kolyma

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Elena Lvovna Vladimirova, Kolyma, 1944

Le soir du 31 décembre 1944, juste après avoir été condamnée à mourir fusillée, Elena Lvovna Vladimirova s’adressa à ses juges, au tribunal militaire de Magadan en Kolyma : « Vous avez enfin la possibilité de me juger non pas d’après les insinuations des provocateurs, mais d’après des vers que je déclare en effet être les miens. Je suis prévenue que vous me condamnez à être fusillée : c’est une haute reconnaissance de ma poésie. En tant que communiste, j’avoue néanmoins que je veux vivre. Je veux vivre, ne serait-ce que pour raconter un jour vos crimes au peuple soviétique. » Elle avait 42 ans, et sa poésie demeure un monument que personne, en France, n’avait encore songé à traduire. C’est un autre poète, Jean-Baptiste Para, l’auteur de La Faim des ombres, qui eut l’idée de partir sur les traces d’Elena Lvovna, morte en 1962, l’année de ses soixante ans. Il en a ramené différents documents, et des fragments de ce poème dont on ne connaissait que quelques vers.

Ce que Jean-Baptiste Para nous apprend d’elle a de quoi construire une mythologie imprévue, une légende encore incertaine mais qui manquait à notre connaissance de la littérature russe. Trois mois après sa condamnation, la peine de mort d’Elena Vladimirova fut commuée en quinze ans de travaux forcés. En avril 1945, elle quitta le couloir de la mort pour le camp de Nijni-Boutougytchag, où le secteur des femmes portait un nom français plutôt inattendu en ces lieux : La Bacchante. Elena y intégra une brigade théâtrale et continua d’y écrire ses poèmes, qu’elle devait apprendre par cœur pour empêcher leur disparition au cours d’une saisie. « Je n’avais recours au papier que pendant le temps nécessaire à la mémorisation des nouvelles sections — pour cela je n’inscrivais que les premières lettres de chaque vers —, après quoi je jetais le papier. Au final l’ensemble était substantiel — environ quatre mille vers. Mais à bien des égards, il me laissait insatisfaite. Remanier tout cela dans ma tête ? Il me semblait que c’était hors de portée. Néanmoins je m’y suis mise — et je l’ai fait. C’était encore plus difficile que d’« écrire ». Travail de scribe stakhanoviste. La clandestinité du poème, son extrême précarité dans les méandres d’une seule mémoire, ont forcé Elena Lvovna à ciseler une forme ramassée sur elle-même, une épure aussi dense que possible :

J’écris sur la vie dans les mines,
Les rations de pain, les cabans troués,
Sur le pouvoir brutal du poing
Et la pitoyable tribu des prisonniers.
Sur les jours muets du camp
Où ils sont des milliers.
J’écris sur la génération morte
De ceux qui se taisent pour toujours.
J’écris au nom des vivants
Pour qu’en cohorte muette et affligée
Ils ne franchissent pas à leur tourmentes
Les portes ténébreuses du camp.

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Elena Lvovna Vladimirova

C’est un destin étonnant que connaîtront les quatre mille vers de Kolyma. Le témoignage qu’ils composent raconte le sort des victimes de la Grande Terreur en Union soviétique. D’abord incarcérée en 1936 dans la prison de Tcheliabinsk, dans l’Oural, après l’arrestation de Léonid Sirkine, son mari qui sera fusillé sans procès, Elena Vladimirova est condamnée à dix ans de travaux forcés et envoyée en Kolyma. C’est là qu’elle commence à composer son grand poème. En 1944, elle apprend la mort de sa fille dans la bataille de Stalingrad et rédige le manifeste d’un groupe communiste clandestin : « Le prétendu socialisme de Staline à la lumière du léninisme ». Tout le reste des années de goulag, elle les consacre à composer l’immense poème pour raconter l’existence des « zeks », ses compagnons de malheur dans les mines de la Kolyma. Un texte rude, sans fioritures et sans lyrisme, qui n’avait pas de traduction en langue française.

Si Jean-Baptiste Para est parti en quête des écrits d’Elena Vladimirova, c’est pour avoir lu d’elle quelques vers, en exergue d’un chapitre du gros livre d’Anne Applebaum, Goulag : une histoire. Alors merci à lui, qui a ramené et traduit plusieurs pages de Kolyma pour la revue Europe, dont il est aussi le rédacteur en chef. Dans une courte biographie, il retrace le destin de cette femme et finit par ces phrases, qui expliquent à elles seules l’importance du poème Kolyma : « Elena Vladimirova a porté témoignage non par des souvenirs écrits après l’infernale épreuve à laquelle elle a survécu, mais par un poème écrit par à-coups après les dures journées d’abattage, de débardage dans les forêts de la Kolyma, ou après les longues marches dans la neige sur le chemin du camp :

Nous étions sous la garde des chiens
Et de ces faces autoritaires
Dont la stupidité épaisse
Est aussi terrible qu’un mur de prison.

Elle n’a jamais pensé inscrire son nom dans l’histoire de la littérature, mais elle a pris tous les risques pour dénoncer l’horreur, en hâter la fin et rendre impossible la répétition de ce qu’elle voyait. »

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Elena Lvovna Vladimirova

Le plus étonnant, c’est qu’après avoir survécu au goulag, et trois ans après la mort de Staline, Elena Vladimirova continuait de croire encore au projet soviétique, suffisamment pour apporter son grand poème, son œuvre majeur au Comité Central, à Moscou, et y lire ses vers à voix haute devant une commission qui lui rendit hommage et la réintégra au sein du parti. À partir de là, elle a envoyé son poème aux délégués du XXème Congrès du PCUS, ce fameux congrès où le rapport secret de Nikita Khrouchtchev dressa le bilan des crimes de Staline. Si bien que le poème d’Elena Lvovna prit place parmi les documents censés permettre d’en finir avec la monstruosité de « l’alternance par le meurtre », et d’en revenir aux grands principes du léninisme révolutionnaire.

Difficile d’imaginer les vers de Kolyma lus et relus par la commission que Piotr Pospelov dirigea, pour rassembler les pièces du rapport secret. Que pensèrent-ils des images qu’Elena Vladimirova taillait au couteau, l’une après l’autre, jusqu’à atteindre cet état d’envoûtement traumatique qui empoigne le lecteur d’aujourd’hui ? Comme l’image hallucinée de cet orchestre « dissonant, sauvage, aigre, cinglant, » luttant contre le gel de l’enfer sibérien :

Tout autour régnait le silence,
Celui qu’on ne trouve que dans la mort,
La glace polaire, les fondrières du sommeil
Et le chagrin… Sans remarquer le calme
Des camarades qui se mettaient en route,
Matveï, plongé dans ses pensées,
A franchi les portes avec eux.
Et soudain, frappé de stupeur,
Il s’est retourné.
Presque inconcevable en ces lieux,
Dissonant, sauvage, aigre, cinglant,
Comme du fer-blanc tintant sur du fer-blanc
Un orchestre jouait.
Sa béquille plantée dans la neige,
Transi dans sa vareuse déchirée,
Un unijambiste frappait
La peau tendue d’un tambour.
A ses côtés un clarinettiste
Aussi jaune et osseux qu’un cadavre
Soufflait dans son instrument
Pareil au bec noir d’un oiseau immense.
Il était flanqué de deux trompettistes
Dont les lèvres colorées d’un bleu de mort
S’abouchaient aux cuivres, scintillants colosses
Chauffés à blanc par le froid cruel.
Ils ressemblaient à des fantômes
Réunis dans la pénombre glacée de l’aube
Pour emplir jusqu’au bout la vie
D’un incomparable délire.

Traduites à travers la langue d’un poète, les visions d’Elena Vladimirova sont d’un éclat abrupt, images hallucinées qu’on porte ensuite à l’intérieur du ventre, dans l’ombre d’un repli sans nom où viennent aussi se nouer la peur et la hantise. Comme si d’un seul coup, les Récits de la Kolyma de Varlam Chalamov avaient trouvé un équivalent en vers, un monument symétrique et racontant la même folie humaine. Une folie revenue menacer dans les camps surpeuplés de la Russie d’aujourd’hui, dans les prisons turques ou les cellules de Guantanamo.

Pourtant, malgré ces deux reconnaissances officielles, hautement politiques, le poème Kolyma ne sera pas donné à lire aux lecteurs d’URSS, pas même publié au sein d’une revue littéraire, dont les abonnés se comptaient par centaines de milliers. Seuls des fragments en paraîtront en samizdat, en juin 1965, dans Političeskij dnevnik. En janvier 2016, d’autres fragments sont donc parus en France, un événement littéraire qui répare aussi une injustice, en sortant Elena Vladimirova de ce long purgatoire qui nous avait rendus trop longtemps ignorants d’une puissance d’évocation hors du commun.

Autre étape dans le chemin d’une reconnaissance : Elena Vladimirova est l’une des figures du dernier livre de Geneviève Brisac, Vie de ma voisine, paru en février 2017. Le portrait d’une femme, Jenny ou Eugénie Plocki, « femme-écho » dont l’histoire résonne de sa rencontre avec Charlotte Delbo. Et c’est la force d’un récit, que de lier à travers une mémoire les vies d’Elena Vladimirova avec celles de Scolastique Mukasonga ou de Charlotte Delbo. C’est ici que le travail du roman, en s’attelant au lent « récit d’une vie », prend une tessiture intime et humaine, chargée d’une présence si fragile qu’aucune photographie, aucune archive ne pourrait restituer de manière aussi troublante.

T.

  • Elena Vladimirova, Kolyma, revue Europe, « Témoigner en littérature », n°1041-1042, janvier-février 2016, p. 61-76 : présentation d’Elena Vladimirova par Jean-Baptiste Para ; Deux témoignages sur Elena Vladimirova (Valery Ladeïchtchikov et Olga Adamova-Sliozberg) ; « À mes amis », d’Elena Vladimirova, 1956 ; « Kolyma », Extraits, d’Elena Vladimirova.
  • Anne Applebaum, Goulag : une histoire, traduit par P.E. Dauzat, Paris, Grasset, 2005.
  • Ouvrages de Jean-Baptiste Para :
    – Arcanes de l’ermite et du monde, Temps actuels/Messidor, 1985
    – Une semaine dans la vie de Mona Grembo, MEET, 1986
    Atlantes, Arcane 17, 1991
    Longa tibi exilia, Editions Æncrages & Co, 1990
    Le Jeûne des yeux et autres exercices du regard, éd. du Rocher, 2000
    La Faim des ombres, Editions Obsidiane, 2006
    Pierre Reverdy, CultureFrance, 2007
  • Geneviève Brisac, Vie de ma voisine, éditions Grasset, 2017, 176 p.

 

Ose. Ne prie pas. Écoute-toi. Vis.

Nadejda Tolokonnikova, © Fred Kihn

Nadejda Tolokonnikova, © Fred Kihn

Jeune philosophe rêvant de révolution au pays des révolutions mortes, Nadejda Tolokonnikova fonde les Pussy Riot à 21 ans pour défendre, avec une stratégie arrachée aux Sex Pistols et aux manifestes situationnistes, l’égalité des sexes et la liberté absolue d’exprimer sa pensée. Très vite, les Pussy Riot subissent une répression politique habituelle en Russie, et c’est pour les défendre que Piotr Pavlenski se coud les lèvres de fil noir, face au tribunal de justice qui allait condamner les trois jeunes femmes aux travaux forcés, revenant aux logiques périmées du goulag soviétique.

Jour après jour, nous publierons dans Un cahier rouge les écrits de Nadejda Tolokonnikova, qui en appellent à une insurrection de la pensée contre tous les pouvoirs. Si les équipes dirigeantes du Kremlin et de la Maison blanche prétendent nous asservir, si les €urocrates et les ministres de l’Intérieur européens pensent nous endormir à coups d’état d’urgence, alors qu’à Ankara et à Damas l’AKP et le clan el- Assad continuent de massacrer leurs civils pris au piège, nous appelons à incendier les vieux symboles d’un pouvoir de plus en plus nuisible à la vie partageuse, comme Piotr Pavlenski avait pu mettre le feu aux portes du FSB, seul et ultime résistant dans la nuit moscovite.

T.

Je ne tiens plus le compte de tout ce qu’on a voulu me demander de faire : ne fais pas ci, ne t’occupe pas de ça, ne va pas là-bas. Les performances, ça ne sert à rien. Les chansons non plus. Les photos – seulement si elles sont correctes. Toutes les idées qui me viennent sont trop audacieuses ou provocatrices.

Je choisis l’action. De temps en temps, je prends un coup sur la tête à cause de ça – toute chose a ses inconvénients. Ose. Ne prie pas. Écoute-toi. Vis.

Le féminisme n’a évidemment rien de naturel pour la Russie et n’y a aucune racine. Le féminisme a pour objectif de détruire les fondements du christianisme. Le féminisme s’emploie à placer la femme au même niveau que l’homme, en lui ôtant ses privilèges. La femme se trouve ainsi séparée de l’homme. Le féminisme détruit la famille. Les droits spécifiques des hommes, des femmes, des enfants détruisent la famille. Si nous sommes gens de foi, nous devons percevoir le féminisme comme un poison qui, s’insinuant dans la conscience de la société et de la famille, rend l’être humain malheureux.
(Déclaration de l’archiprêtre Dmitri Smirnov, porte-parole de l’Église orthodoxe russe)

Nous avons toujours adoré regarder les vidéos de l’archiprêtre sur You Tube. Notre cher petit cœur, il est un de ceux qui a inspiré les Pussy Riot. Nous roulions sous la table en regardant ses interventions – et à force de nous écrouler de rire, nous avons eu l’idée un jour de créer un groupe punk féministe.

Nadejda Tolokonnikova, How to start a revolution, 2015, traduit du russe par Paul Lequesne